Il existe plusieurs types de cartes. Celles qui indiquent la bonne route,
celles permettant de situer un pays lointain, celles encore qui marquées
d'une croix rouge peuvent mener aux trésors des pirates. Et puis il y a les
cartes de Bureau d'Etudes, un collectif d'artistes qui un beau jour s'est
transformé en cabinet de cartographie alternative.


Sur ces objets singuliers, on ne trouve ni routes ni trésors, mais les
représentations graphiques des différents systèmes de pouvoirs, politique,
économique, ou médiatique. Un travail colossal qui combine la richesse
documentaire à la recherche esthétique pour tenter de rendre visibles » les
paysages cachés » de notre société, comme les structures étatiques,
financières, ou administratives.

*Des territoires invisibles*

Créé en 1992, Bureau d'Etudes n'en est pas à sa première exploration
intellectuelle. Issus de l'école supérieure des Arts décoratifs de
Strasbourg, ses deux fondateurs, Xavier et Léonore, ont réfléchi en 1998 à
la question du statut de l'artiste dans la société en créant dans la ville
une  » Zone de gratuité »
<http://syndicatpotentiel.free.fr/yacs/articles/view.php/280>, un espace
culturel où toute personne pouvait prendre ou déposer ce qu'elle souhaitait.
Issue de ce projet, une réflexion s'est élaborée sur les réponses politiques
à la précarité artistique, comme le revenu garanti, mais aussi sur la
possibilité de mettre en place une véritable économie culturelle.

Un travail qui a mené le collectif dans les squats de France et d'Italie
pour travailler sur les questions d'autonomie. » Et pour organiser
l'autonomie, il faut déjà savoir où l'on se trouve ! » , s'amuse l'artiste
pour expliquer l'origine du projet cartographique :

 » Notre idée était de savoir comment est structuré le pouvoir. Pour cela,
on est d'abord partis d'une lecture classique par la propriété et le
capitalisme pour réaliser les premières cartes. »


 <http://utangente.free.fr/2003/rothschild.pdf>
<http://utangente.free.fr/2003/rothschild.pdf>


*Rothschild (cliquez sur la carte pour la télécharger)
*

L'ambition du collectif est de mettre en évidence la façon dont s'articulent
les cœurs financiers avec les processus industriels. Des territoires
invisibles, qui, pour les deux artistes, structurent de fait notre société.
Graphiquement proches d'organigrammes, les premières cartes restent
abstraites et difficilement déchiffrables. L'approche purement financière
trouve également rapidement ses limites :

 » Les cours et les bottins ne recensent que les sociétés cotées, fait
remarquer Xavier. Quid des autres ? »

Bureau d'Etudes décide alors d'élargir la documentation et de développer
l'aspect graphique, ce qui a impliqué un apport de nouvelles connaissances
et l'appel massif aux sciences sociales.

*Rendre le réel plus tactile*

La sociologie est ainsi sollicitée pour faire » rentrer des personnes dans
les cartes » , dépasser la vision puriste de la propriété et inclure dans
leur réflexion les lobbies et approches dynastiques. Ce qui demande du
temps, et de nombreuses tentatives. Chaque carte de Bureau d'Etudes est
ainsi le fruit de multiples tâtonnements, d'esquisses, et d'erreurs :

 » Pour la carte sur l'Etat, il nous a fallu deux ans pour sortir de la
lecture juridico-administrative classique. »

Un temps de maturation qui permet aussi de trouver de nouvelles sources. Des
références comme Pierre Bourdieu cohabitent sur les cartes avec des travaux
de chercheurs moins classiques comme Anthony
Sutton<http://fr.wikipedia.org/wiki/Antony_Cyril_Sutton>ou Bruno
Latour <http://www.bruno-latour.fr/>. Des sources plus improbables, voire
non référencées sont également sollicitées :

 » C'est ainsi qu'on va lire ce qui peut être considéré comme de la merde,
comme les écrits conspirationnistes. On ne dit pas qu'on les utilise, mais
on les lit. De toute façon, on n'a pas peur de dire que les 200 familles ont
existé. Mais on dit également qu'il n'y a pas eu que ça. La seule réponse à
cette critique, c'est la rigueur de notre travail. »

Mais aussi sa dimension créative, à travers l'impact des représentations
obtenues. Car la grande force des cartes de Bureau d'Etudes réside dans
l'immédiateté du message. Les systèmes apparaissent dans leur ensemble, les
notions de réseaux sautent aux yeux du lecteur, qui peut alors se pencher
alors sur les légendes, symboles et références.
[image: Lagardere, chroniques de
guerre]<http://utangente.free.fr/2003/lagardere.pdf>
*Lagardere 2003 (cliquez sur la carte pour la télécharger)
*

Ainsi, la carte du groupe Lagardère a-t-elle fait l'objet d'une hypothèse
graphique préalable. Le résultat est une modélisation d'un système nerveux,
avec des fonctions agencées autour d'un axe central symbolisé par le
cerveau. Le réseau ainsi représenté frappe par son omniprésence, sans pour
autant livrer tous ses secrets.

 » Ce qu'on a pas réussi à élucider, c'est précisément au niveau du cerveau,
l'articulation entre les deux pôles médiatique et militaire. Il y a des
choses qu'on ne parvient de toute façon pas à trouver, ou qui restent
inaccessibles. »

*Surveiller les » surveillants » *

Etats, grandes entreprises, institutions internationales : les recherches de
Bureau d'Etudes ont d'abord porté sur la représentation de systèmes
traditionnels. Intitulées » Chroniques de guerre » , certaines de ces cartes
ont été présentées à grande échelle dans des centres d'art, des expositions,
ou encore des festivals alternatifs comme le Next 5
minutes<http://www.next5minutes.org/>d'Amsterdam. Aujourd'hui se pose
la question des sciences exactes :

 » La question du passage à une société scientifique est apparue dans nos
recherches. Ce n'est finalement qu'un autre type de paysage, après les
paysages financiers ou économiques. Les approches sont finalement les mêmes
qu'en sciences sociales, on part de bases de données et on lit des trucs
dessus. »

Les deux artistes ont ainsi développé le thème des techno-sciences dans
leurs réalisations, donnant naissance à des objets graphiques inspirés des
schématisations scientifiques. L'objectif reste pourtant le même : analyser
notre société, décrire des espaces devenus invisibles, et surveiller » les
surveillants » , les acteurs politiques et industriels qui scrutent les
comportements individuels.
 <http://www.rue89.com/files/u23734/EMexrait3.jpg>
*EM (cliquez sur la carte pour l'agrandir)*

Le résultat frappe par son caractère didactique : les échelles scientifiques
exposent aussi bien les conséquences des téléphones portables sur le cerveau
humain, que les analogies entre les galaxies et l'ADN, le tout dans un
agencement esthétique qui marque. » Si on veut développer cela, il faut
lire, lire encore, et comprendre » , répète à l'envi Xavier. Et dépasser
ainsi les limites formelles de la recherche traditionnelle.
Car Bureau d'Etudes est allé plus loin encore dans ses prospections
cartographiques. » Nous avons réalisé des cartes de rêves dans nos
recherches. C'est l'aspect psychique qui nous intéressait alors,
l'organisation de la pensée » , explique Xavier, qui n'en dira pas plus sur
ce point.



Cartographier les rêves ? Les paysages mentaux qui s'y trouvent doivent
réserver bien des surprises. Ou des espaces vierges que l'on pourrait
marquer d'une croix rouge. Et pourquoi pas, tenter alors d'y découvrir
quelques trésors de l'âme.


Source :
http://www.rue89.com/2007/12/09/bureau-detudes-dessine-le-dessous-des-cartes-du-pouvoir
-- 
Arnaud VELTEN "Ce qui ne s'adapte pas est voué a disparaitre"
@BIZCOM FAX : +33 (0)957237327

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