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Date: Mon, 27 Nov 2006 03:04:17 +0100 (CET)
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Subject: [cspcl] Salut a` tous d'Oaxaca, le 26 novembre 2006

Salut a` tous,

Voila` de'ja` un mois que je trai^ne mes souliers par ici, dans la poussie`re
des manifestations, des marches ou celle des champs de bataille.

Tout va tre`s vite et souvent, on n'est pas vraiment mai^tre de son temps
qui de'file rapidement.

La re'alite' mexicaine est toujours complexe et il faut toujours un peu de
temps et de recul pour saisir ce qu'il se passe vraiment et ce qui est en
jeu.

En ce moment a` Oaxaca, malgre' l'apparition du froid, il y a des
manifestations quotidiennement et se maintient, malgre' la pression venant
de tous co^te's, la barricade de "Cinco Se~ores". Hier, ont re'apparu en
taule et salement amoche's les deux jeunes de la barricade qui avaient e'te'
arre^te's la veille sur place. Leurs corps portent encore les marques des
tortures subies et des nombreux impacts des balles en caoutchouc. Le
gouvernement de l'Etat, avec l'aide de la police fe'de'rale pre'ventive et de
ses propres groupes de paramilitaires entame une ve'ritable guerre de basse
intensite' (arrestations, tortures et passage a` tabac syste'matiques,
disparitions, fusillades... 17 morts jusqu'a` pre'sent) contre le mouvement
de l'APPO et contre ceux qui forment une partie importante et radicale du
mouvement, a` savoir : les jeunes et les habitants des quartiers
populaires. Les rapports ou les de'nonciations des diverses organisations
des droits de l'homme restent lettre morte. Les assassins et les hommes de
main a` la solde d'Ulises Ruiz agissent en totale impunite'.

Il semble que la situation sur place n'e'voluera gue`re jusqu'a` la prise de
fonction de Calderon (le futur pre'sident), le 1er de'cembre. La suite est a`
craindre... Celui-ci a de'ja` pre'venu qu'il ne permettra pas que l'ordre
soit trouble', qu'il appliquera toute la force de la loi et qu'il en
cou^tera des vies humaines...

En attendant, une grande marche est pre'vu samedi prochain (demain). Hier
soir, une re'union entre colonos, barricadas et des repre'sentants du
conseil de l'APPO  avait lieu a` l'universite', a` deux pas de la barricade
de "la Victoria" ( dernie`re de'nomination de la Barricade de Cinco Se~ores 
apre`s "la Muerte"). Il s'agissait de discuter afin d'organiser la
prochaine manifestation dans de bonnes conditions... Les conseillers de
l'APPO ont fait part a` la petite assemble'e d'un dialogue avec les
autorite's (secre'taire d'Etat, commandant de la Police fe'de'rale
pre'ventive...) qui eut lieu la nuit pre'ce'dente. De nouveau, l'APPO, lors
de ce dialogue avec les autorite's, a re'ite're' ses exigences : liberte' pour
les prisonniers (60 ?), e'limination des ordres d'appre'hension (plus de
200), re'apparition des disparus(une trentaine), changement des autorite's
de l'Etat, que cesse le brouillage intempestif de la radio "Universidad"
et que, dans le me^me temps soit bloque' le signal de la radio pirate
"mapache" qui soutient grossie`rement le tyran et appelle au meurtre de
certain membres de l'APPO. En fait, lors de ce dialogue avec les
autorite's, il fut surtout question de la marche de samedi. Les flics de la
PFP ont propose' de se retirer du zocalo le temps d'un meeting pour le
re'occuper ensuite et que, si tout se passe bien (s'il n'y a pas
d'affrontement), ils envisageraient de se retirer de'finitivement. Donc, du
point de vue de certains conseillers de l'APPO, il e'tait surtout question
d'organiser, de structurer, " !Todo el poder al pueblo organisado!"... Tout
le monde ne voyait pas les choses ainsi, et rapidement a e'te' exprime' le
fait qu'il n'y avait rien a` attendre d'un pacte avec les flics, qu'ils
pouvaient partir avant le samedi s'ils craignaient des affrontements, et
que, s'ils quittent le zocalo, c'est surtout pour la bonnes marche des
affaires des ho^teliers qui, apre`s avoir ardemment exige' l'entre'e de la
PFP, re'clament maintenant qu'elle se retire du zocalo transforme' en
caserne depuis le de'but du mois. De plus, il est certain que la police ne
se retirera pas de'finitivement d'Oaxaca mais se rede'ploiera dans les
quartiers populaires de la pe'riphe'rie.

D'une manie`re plus ge'ne'rale, il y eut pas mal d'interventions : notamment
signalant que le mouvement est pacifique mais se de'fend et se de'fendra
comme il se doit... Qu'il n'y avait que deux voies, celle du dialogue ou
celle des armes, mais que le mouvement n'en posse'dant pas, alors
logiquement s'imposait la voie du dialogue. Il y eut la proposition de
re'cupe'rer des espaces publics, leur donner vie et alegria, des endroits
pour se rencontrer, s'e'couter et faire la fe^te... renforcer et
reconstruire les barricades avec la me^me ide'e d'en faire des lieu de
rencontres et de convivialite'... de construire, dans les quartiers,
l'autonomie... Toujours les me^mes parlaient de donner des structures aux
colonies et aux barricades, de cre'er et coordonner des groupes
d'autode'fense et d'inviter a` une nouvelle re'union de colonos y barricadas.

Des batailles avec la PFP, je garde le souvenir du courage certain des
jeunes en premie`re ligne, des blesse's, du feu, des pierres, de la rage,
des barricades qui s'improvisent a` la ha^te de bric et de broc, de
l'imagination et de l'esprit d'initiative des insurge's. Je me rappelle des
gamins qui passaient dans la foule proposant des masques (certains cousus
a` la main) pour se prote'ger du gaz que les flics lanc,aient, des femmes
passant avec des seaux remplis d'un me'lange eau et vinaigre pour en
atte'nuer les effets toxiques ou charge'es de grandes bouteilles de Coca
pour calmer les yeux aveugle's qui bru^lent, de ces me`res de famille, "amas
de casa", qui apportent chaque jour dans de hautes marmites a` manger sur
les barricades. Milles souvenirs chaleureux. Et bien su^r je me souviens
tre`s bien de l'alle'gresse communicative de la rue apre`s la victoire sur
les flics ce 2 novembre a` Cinco Se~ores.

Bon, il y a encore plein de chose a raconter... et malgre' les vieilles
manie`res de faire de la politique d'un grand nombre des adhe'rents de
l'APPO, qui cherchent en premier lieu leur propre inte're^t, celui de leur
parti ou de leur groupe, il y a du sang nouveau qui circule et beaucoup de
lucidite' sur toutes les manoeuvres et autres tentatives de manipulation qui
s'exercent et qui ne passent finalement pas. Il est certain qu'il faut
encore un peu de temps avant de savoir vraiment qui de ces deux forces
l'emportera vraiment dans l'APPO. Les communaute's avec l'ide'e du
"commander en obe'issant", de la re'vocation des mandats allie' a` l'esprit
rebelle et radical des jeunes et des colonos des quartiers populaires
contre les "degauches" qui se re^vent de'ja` au pouvoir... La suite des
e've'nements nous permettra rapidement de le savoir.

Bon, nous en somme la` pour le moment et c'est de'ja` samedi... Nous nous
pre'parons doucement afin de rejoindre la marche quand elle passera par
l'entre'e de la ville pour rejoindre le zocalo.

J'espe`re que de votre co^te' tout va bien.
Donnez donc des nouvelles.

A biento^t.
M, le 25 novembre 2006.

Le samedi 25 novembre, au 188e jour de conflit, la me'gamarche est arrive'e
dans le centre-ville apre`s 15 kilome`tres dans les pattes, elle e'tait bien
diffe'rente des pre'ce'dentes et paraissait plus grave, apre`s avoir tente'
d'encercler le zocalo et les rues adjacentes ou s'e'tait concentre'e et
fortifie'e la PFP (Programa Foxista conta la Pobreza). Il e'tait l'heure de
se restaurer et chacun est reste' ainsi pendant une paire d'heures sur sa
position dans une ambiance assez pesante... puis, malgre' les appels a` ne
pas ce'der a` la provocation, a` rester pacifique et organise', sans crier
gare la bagarre a e'clate'. Chacun e'tait pre^t et les masques et le vinaigre
ont commence' a` circuler, les flics barricade's nous balanc,aient de leurs
positions des salves de grenades lacrymoge`nes et bien vite un brouillard
gris s'est e'tendu sur tout le centre. Les insurge's malgre' leur nombre,
leurs e'quipements he'te'roclites, leur de'termination et leur courage, n'ont
pas pu faire reculer les flics et, apre`s quelques heures d'affrontements
violents, les flics ont commence' a` avancer en direction de Santo Domingo
ou` les gens se de'pe^chaient de se faire des munitions de pierres de toutes
tailles en de'molissant le parvis de la cathe'drale, dans les rues a` co^te',
et des terrasses des maisons les pierres volaient en direction des flics,
des jeunes derrie`re de grands boucliers (des portes) avanc,aient en ligne
au plus pre`s du contact avec les flics afin de lancer les cocktails
Molotov et autres projectiles en e'tant su^rs d'atteindre leur cible. Des
barricades improvise'es se construisaient pre'cipitamment, des incendies
s'allumaient pendant que le soir tombait. A Santo Domingo, Flavio Sosa (un
"leader" de l'APPO, comple`tement compromis au jeu politique, celui-la` me^me
qui en appelle au pape) exhortait les gens a` cesser les combats, la
re'ponse de la foule a e'te' claire : "Tire-toi, fils de pute, ou commence a`
te battre !",  "C'est le peuple qui commande !" Alors qu'il quittait la
place, il de'clara la situation incontro^lable aux journalistes pre'sents...

L'offensive des flics se fit encore plus brutale a` l'approche de Santo
Domingo. Au poste de secours improvise' du IAGO (la bibliothe`que de Toledo)
arrivaient de nombreux blesse's ou intoxique's en me^me temps que des gens
inquiets et de'sespe're's de ne pas retrouver des membres de leur famille.
Nous avons du^ quitter Santo Domingo devant l'hallali des chiens et trouver
refuge dans une maison a` proximite'. De la`, nous pouvions observer la rue
et apercevoir au loin, dans la nuit, de grandes colonnes de volutes
e'claire'es par l'incendie des ba^timents au dessous.

Apre`s un court re'pit, les flics ont repris leurs basses oeuvres en ouvrant
la chasse aux attroupements e'pars. De la` ou` nous e'tions, nous avons pu
observer d'assez pre`s la sauvagerie sans limite de ces chiens : un jeune
au volant d'une "pipa" (un camion-citerne qui transporte de l'eau) s'est
retrouve', a` un carrefour, nez a` nez avec les flics qui venaient d'une rue
perpendiculaire. Il s'est enferme' dans le camion pour ne pas se faire
de'foncer la gueule, les flics ont tire' une cartouche de gaz a` travers le
pare-brise du camion qui s'est arre^te' et ont poursuivi leur chemin.
L'e'paisse fume'e sortait de tous les orifices de la cabine, les flics
e'taient partout dans la rue et personne n'a pu porter secours au chauffeur
qui est reste', certainement inconscient, un bon quart d'heure dans cette
chambre a` gaz. Les flics, au retour, ont mis un masque a` gaz, l'un d'eux a
pris la place du chauffeur et ils sont repartis avec le camion et le jeune
toujours dedans...

A ce stade, la re'pression de la manifestation a fait au moins une
quarantaine de blesse's, plus de cent arrestations, pour l'instant nous ne
connaissons pas le nombre exact de disparus (certainement plusieurs
dizaines) et on parle de quatre morts. Les flics ont tire' des balles en
caoutchouc et, par moment, a` balles re'elles. Une bonne partie de la nuit,
des convois de la PFP ont sillonne' les rue de la ville a` la recherche
d'irre'ductibles. Il y a de nombreux te'moignages dans les journaux de ce
matin, sans parler des nombreuses photos qui illustrent la cruaute' et la
sauvagerie re'pressive. De leur co^te', les insurge's ont mis le feu au
tribunal supe'rieur de la justice, aux bureaux des jugements fe'de'raux, au
secre'tariat du tourisme, a` l'association des ho^tels et motels, a` l'entre'e
de l'ho^tel de luxe "Cuatro Caminos", une partie du the'a^tre Juarez a
e'galement souffert des flammes a` cause de sa proximite' avec un des
ba^timents publics, sans parler des dizaines de ve'hicules qui illuminaient
la nuit...

Aujourd'hui, dimanche, de bonne heure, en sortant de la maison ou` nous
avions e'te' he'berge's pour la nuit, je suis retourne' faire un petit tour du
co^te' de Santo Domingo, ou` les e'quipes de la municipalite' s'affairaient a`
effacer toutes traces des e've`nements qui avaient eu lieu. Il me semble, vu
les moyens de'ploye's, que les autorite's officielles ne permettront pas que
les gens re'occupent l'endroit... a` voir... J'ai voulu aller jusqu'a` la
grand-place du Llano, prendre quelques photos des ba^timents d'ou` je
voyais, la veille, les hautes colonnes de fume'e monte'es paisiblement vers
le ciel en se rejoignant dans la nuit. Sur place, je suis tombe' sur un
convoi de la PFP qui descendait la rue, j'ai traverse' le parc en admirant
de loin la belle oeuvre, un autre convoi montait en sens inverse... Je ne
suis pas reste', je n'ai pas fait mes photos. J'ai continue' mon chemin
comme un touriste e'gare' en appre'ciant les rayons du soleil qui me
chauffaient les os.

Cet apre`s-midi pendant que j'e'crivais ce petit re'cit, nous entendions le
survol d'un he'licopte`re sur la ville...

A biento^t.
M, le 26 novembre 2006



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