Y A-T-IL UNE +PENSIE UNIQUE; EN ICONOMIE POLITIQUE ?

Rimy HERRERA


Efforgons-nous, avant dentreprendre ce piriple ` travers liconomie politique, d
attacher le fil conducteur de notre discours ` la rialiti du monde, dont lividence
est si brutale quelle finit par crever les yeux. Au risque, dilibiriment accepti,
de parantre priviligier le percept sur le concept et tomber demblie du logos au
pathos, contemplons un instant ce que le monde donne ` voir de ses diffirences. Ce
sont dabord, ailleurs et au loin, ` la piriphirie, au Sud, dimmenses villes de
ttle, de boue et de poussihre, le dinuement giniral, les manques et linsicuriti, la
violence des conditions dexistence et de travail de masses gigantesques et
impersonnelles dhommes et de femmes, denfants aussi, humiliis et offensis. Ce que
nous avons encore sous le regard, que nous le voulions ou non, ici mais toujours de
loin, au centre, au Nord, ce sont des spectres errants du XIXhme sihcle, des
milliers dhommes et de femmes sans abris, des vieillards solitaires, +
intouchables ; aux visages diformis par la mishre, dipossidis et dishumanisis. Cette
vision partisane et sentimentale, toute empreinte de subjectiviti, semble assez bien
saccorder avec la neutre et rigoureuse objectiviti de la statistique. Les 20 % les
plus riches de la population mondiale disposeraient de 83 % du revenu total, tandis
que la part des 20 % les plus pauvres dipasserait ` peine 1 % . Le PNB per capita
serait de 22 770 dollars dans les + iconomies ` revenu ilevi ; (925 millions d
habitants), contre 3 230 dollars pour le reste du monde, Afrique, Amirique latine,
Asie, Europe de lEst (5 milliards dhabitants), oy 3 milliards dindividus, soit la
moitii de la population de la planhte, vivent avec moins de 3 dollars par jour . L
icart de revenus entre dirigeants de firmes transnationales et ouvriers du secteur
informel pourrait correspondre ` un rapport de un ` plusieurs dizaines de milliers
aux Etats-Unis, dont la structure de ripartition du revenu est presque aussi
inigalitaire quen Inde . En dipit de leur caracthre approximatif et exagiri , ces
chiffres timoignent de la polarisation du systhme mondial capitaliste , dont les
consiquences en termes de dureti de vie pour les peuples de la piriphirie et, de
manihre ginirale, pour les classes populaires, se lisent jusque dans les indicateurs
de durie de vie : lespirance de vie est de 77 ans dans les pays du Nord, contre 61
ans en Asie du Sud et 52 en Afrique subsaharienne  ; en France, lespirance de vie `
35 ans est de 4445 ans pour les inginieurs, cadres supirieurs et professions
libirales, contre 38 ans chez les ouvriers spicialisis et 35 chez les manuvres .
Ces donnies rivhlent un itat de fait. Mais elles ne fournissent aucun outil d
analyse pour comprendre lenchannement des micanismes articulant marchis et
organisations qui produisent cette polarisation systimique consubstantielle ` la
dynamique du capital, et qui la reproduisent sur une ichelle toujours ilargie. Ces
outils analytiques ne peuvent jtre dicouverts que dans et par linvestigation
thiorique. Or, quobserve-t-on aujourdhui dans la thiorie iconomique ? La
domination dun courant de pensie  nous le qualifierons trhs provisoirement de +
nioclassiqueniolibiralorthodoxe ;  qui, face ` la rialiti de ces inigalitis,
choisit de lexclure de son champ de vision par la nigation, dhs ses prisupposis, de
la pertinence des concepts et mithodes susceptibles de rendre compte de cette
polarisation, et par lidification compensatoire dun paradigme fictif fait d
iquilibres optimaux et dharmonies imaginaires, pritendant ` la science et ` l
universaliti mais toujours apologitique dun capitalisme saisi comme unique pensable
de la thiorie et horizon indipassable de lhistoire. Ceci nous amhnera ` la question
de savoir par quel itrange effet les iconomistes
nioclassiquesniolibirauxorthodoxes saccommodent du fait davoir ` formuler des
viritis scientifiques et universelles sur le fonctionnement de ce monde si
extraordinairement iniquitable et violent dans lequel ils sont plongis et qui
traverse de part en part leur neutraliti de chercheurs.

Une +pensie unique; est-elle pensable?

On ne saurait a priori tenir pour seulement pensable lexistence dune +pensie
unique; en iconomie politique. En tant quelle est constitutive  avec la sociologie
et la science politique (et dans une certaine mesure lhistoire, lanthropologie et
le droit)  du cur des sciences sociales qui sest institutionnalisi dans ses
formations et recherches depuis le XIXhme sihcle , liconomie est de ces domaines
oy la confrontation des rifirents thioriques est inhirente au travail du chercheur .
Il y demeure toujours au fond un conflit irriductible entre des positions adverses
inconciliables, conflit ` entendre comme le moteur propulsif mjme qui permet ` la
discipline de se diployer et de ne trouver sens que dans la contradiction. Pas plus
que le sociologue ou le politologue, liconomiste ne peut se digager de lemprise qu
a sur sa pratique lidiologie, ni se dipartir dune subjectiviti qui renvoie son
jugement ` la Weltanschauung et au rephre philosophique qui sont plus ou moins
consciemment les siens. Personne particulihre, attachie ` un groupe de personnes
particulihres, il est conduit ` ne pouvoir revendiquer quune universaliti et une
viriti relatives, toujours opposies ` dautres conceptions particularistes
concurrentes. Son universalisme voile donc un particularisme (ethnocentrique par
exemple)  oppressif au sens oy le reprisentant du courant ditenteur du pouvoir
social tend ` trouver + naturel ; litat des choses qui lui est favorable , de la
mjme manihre que sa science masque une idiologie  mystificatrice en ce quelle
dinie ` la viriti scientifique sa nature profondiment historique. Cette coprisence
de lidiologie et de la science laisse dailleurs son empreinte jusque dans l
inditermination de liconomie politique ` cerner ce qui fait en propre son objet d
analyse, tant sy avhre puissante, comme la souligni Walras , linfluence des
enjeux politiques quelle soustend. De tout ceci dicoule limpossibiliti
irriversible didentifier dans la discipline un + noyau axiomatique ; (conceptuel,
mithodologique, thiorique) qui formerait un corpus commun aux diffirentes icoles de
pensie et qui impulserait la recherche de fagon spontanie et homoghne. Laccrition
des connaissances iconomiques ne peut se rialiser quautour de paradigmes distincts,
exclusifs les uns des autres (quoique pouvant donner lieu ` certaines tentatives de
synthhse). Selon nous, le clivage le plus profond localisable au sein de la +
communauti scientifique ; (fictive) des iconomistes sipare, en dernihre analyse,
partisans et adversaires du capitalisme, ceux qui pour une raison ou une autre s
arrjtent devant la critique de son ordre social quils croient amendable et ceux qui
sengagent dans sa critique radicale en rejetant lidie dune rigulation dun +
capitalisme ` visage humain ;.
On pergoit par l` ce qui distingue irrimidiablement liconomie politique, et avec
elle les autres sciences sociales, des sciences dites +dures;:  notamment
mathimatique (oy une certaine uniti se dessine entre des branches disciplinaires en
communication de plus en plus directe pardel` les antagonismes traditionnels) et
physique (qui, malgri labsence de thiorie unifiie des forces, offre ` tous les
chercheurs une matrice diquations de base). Les sciences de la matihre ou
naturelles (chimie, biologie) peuvent aussi progresser ` partir dun cur thiorique
s{r de manihre cumulative et (en un sens spicial) transcendante, par ilargissement
et approfondissement successifs de leurs savoirs  pluttt que par rejet difinitif
des anciennes thiories. Mais mjme dans ces disciplines, oy un inonci peut jtre
massivement reconnu comme juste et faire lobjet dun accord entre spicialistes, l
existence dune pensie unique est tout ` fait incertaine, sinon inconcevable. En
sciences physiques par exemple, il demeure des polimiques dont lissue est ouverte
et non difinitivement tranchie, parce que renvoyant ` des points de vue
ipistimologiques, et in fine ` des dibats intellectuels plus larges, situis en deg`
de la physique, soit dans liliment de la mitaphysique . Pas plus en iconomie
politique quen toute autre science donc, lidie dune pensie unique nest mjme `
proprement parler pensable. Il ne pourra sagir dans la discipline iconomique que
des pensies dominantes, fussent-elles higimoniques, mais toujours concurrencies et
contingentes.

Quest-ce que + la pensie unique ; ?

Il reste que la figure dune + pensie unique ;, aux contours iconomicistes, est
dinoncie, midiatiquement, par certains . Prolongeant une discussion sur l+ economic
correctness ; et engageant la polimique avec les tenants dun capitalisme naturel et
dune alternance politique sans alternative iconomique, Ramonet fustigeait au milieu
des annies 90 cette + traduction en termes idiologiques ` pritention universelle des
intirjts dun ensemble de forces iconomiques, celles en particulier du capital
international ; , qui itouffe le + raisonnement rebelle ; et instaure un + rigime
globalitaire ; (analogue + ` la doxa stalinienne des annies 50 ; sempressa d
ajouter Halimi). Cette dinonciation fut appuyie par plusieurs autoritis
intellectuelles, dont Bourdieu, et quelques autres, parmi lesquels un petit nombre d
iconomistes regroupis autour dun + Appel pour sortir de la pensie unique ; et
entrer dans la + risistance idiologique ;. Tout le paradoxe  et pour nous lintirjt
de cette agitation midiatique  vient en rialiti de ce que non seulement cette
expression (la susmentionnie + pensie unique ;) + a fait florhs ; mais encore de ce
que son succhs a par trop dipassi les ambitions de ses initiateurs, au point de
devenir lun des thhmes ricurrents du discours de ceux quelle entendait pricisiment
condamner. Se coulhrent ainsi confortablement dans cette + critique ;, +
journalistes de marchi ; et autres ejusdem farinae (mis au pas durant la guerre du
Golfe et tout juste revenus de leur condamnation des mouvements sociaux de 1995), la
presque totaliti de la classe politique nationale (de droite comme de + gauche ;),
et jusqu` certains des plus iminents reprisentants des forces dominantes du systhme
mondial : Greenspan, prisident de la Federal Reserve des Itats-Unis, lequel mit en
garde les marchis contre + leur exubirante irrationaliti ;, Stiglitz, iconomiste en
chef de la Banque mondiale, qui entendait + riguler les flux financiers ;, ou le
spiculateur et dirigeant de groupes financiers Soros, qui nourrit lespoir quil f{t
encore possible de + sauver le capitalisme du niolibiralisme ;.
La pensie unique niolibirale sest donc aisiment fondue dans celle de ses +
adversaires ;. Ce nitait pas l` leffet, pourtant redoutablement efficace, de sa
force centriphte mais bien pluttt parce que ces attaques laissaient intact l
essentiel : la perpituation du systhme mondial capitaliste, audeg` du
perfectionnement de ses formes, la permanence de lhigimonie itatsunienne, audeg`
du riaminagement de ses forces. Car ces condamnations de la pensie unique ont
toujours iti celles dun antiniolibiralisme, jamais celles dun anticapitalisme 
or, de ces deux critiques, seule la seconde ressortit pleinement au projet
socialiste. Ainsi, en censurant dans lanalyse toute rifirence thiorique ` l
exploitation et aux classes, ` lappropriation sociale des moyens de production, `
la construction dune sociiti authentiquement dimocratique, ` la diconnexion et au
diveloppement autocentri, ` la lutte contre limpirialisme (sont-elles si
dipassies aujourdhui ? ), ne vide-t-on pas du mjme coup le dibat de toute
possibiliti dilaborer des propositions de redifinition des normes dacchs au marchi
(i.e. de dislocation des rhgles de lOMC et des privilhges des oligopoles), de
refonte des systhmes monitaires et financiers (i.e. de remise en cause des fonctions
et sans doute aussi de lexistence du FMI et de la Banque mondiale, pour mettre fin
` la domination des opirations de spiculation, orienter les investissements vers les
activitis productives et favoriser la stabilisation rigionale des changes), de la
mise en place dune fiscaliti de portie mondiale (au del` dune taxe Tobin, par
exemple via la taxation des rentes liies ` lexploitation des ressources
naturelles), dune transformation dimocratique de lONU (par la constitution dune
organisation capable de concilier exigences de luniversalisme et droits
sociopolitiques des individus et des peuples)  ? Cest en fermant ces
perspectives, qui sont celles dun audel` du capitalisme mondial et dune
transition au socialisme mondial, que lon sinterdit de difinir les crithres
permettant de tracer la frontihre entre le dedans et le dehors de cette pensie
unique et que lon se condamne ` faire des rialitis dhier aujourdhui disparues
(ItatProvidence en Occident [+ capitalisme nationalsocial ;], itatisme despotique
` lEst [+ capitalisme sans capitalistes ;], diveloppementalisme nationalbourgeois
dans le TiersMonde [+ capitalisme piriphirique ;]) les utopies capitalistes de
demain.

La pensie unique a-t-elle une histoire?

Dans ces conditions, la pensie unique ne saurait jtre autrement comprise que comme
pensie unique du capitalisme, soit ce que Marx et Engels qualifiaient d+ idiologie
dominante de la classe dominante ; . Si nous pouvons tenir, daprhs eux, et aprhs
eux Althusser, que cette pensie na pas dhistoire (+ ` elle ;) , il nous est
toutefois possible de dicrypter une histoire des pensies uniques du capitalisme  qui
se sont succidi  depuis que la science iconomique sest autonomisie et
institutionnalisie dans un espacetemps pricis : au XIXhme sihcle et au centre du
systhme mondial Europe de lOuest / Amirique du Nord. Il sagira alors aussi pour
nous de repirer livolution du contenu de classe de ces pensies successives, jusqu`
lactuelle domination de la finance sur le capitalisme mondial. Cette histoire
commenga avec la pensie unique bourgeoise diployie au XIXhme sihcle, lidiologie +
classique ; du libiralisme, celle des petits propriitaires attachis aux principes de
la pripondirance de marchis (autorigulis) et de la libreconcurrence
(antimonopole), engagis dans une rivolution industrielle oy les interventions de l
Itat jouent dij` un rtle crucial dans la formation de la + sociiti de marchi ;, le
laissezfaire et laccumulation primitive du capital. Cette pensie de la +
civilisation bourgeoise ; sut se faire celle des + droits de lhomme ; dans le
discours, en acceptant la colonisation europienne et le racisme blanc en acte. L
histoire des pensies uniques se poursuivit avec un + libiralisme monopolistique ;,
de la fin du XIXhme sihcle ` la Seconde Guerre mondiale, issu des transformations du
capitalisme par une fusion banqueindustrie puissamment appuyie par un Itat ayant
parachevi au centre son intigration nationale et considirablement accru ses
dipenses. Cette pensie unique sut perfectionner la dimocratie bourgeoise sur la base
de blocs politiques de classes, par lalliance du capital avec les classes moyenne
et/ou aristocratique, en se muant le moment venu en fascisme (ou en lun de ses
sousproduits), l` oy la classe ouvrihre gagnie au communisme menagait directement
son higimonie : rivolution spartakiste en Allemagne, mouvement des conseils en
Italie, ripublique en Espagne, Front populaire en France. A partir de 1945 et jusqu
au dibut de la dicennie 70, la pensie unique du capitalisme se transforma, sous les
pressions conjuguies des victoires militaires de lArmie rouge, des luttes
syndicales et partisanes du prolitariat occidental et des succhs des mouvements
populaires piriphiriques anticolonialistes, en + libiralisme nationalsocial ;.
Cette pensie, cimentie au Nord autour du compromis keynisien, sut parfaitement
concilier progrhs social intramuros et guerres coloniales ginocidaires, soutiens
criminels directs aux dictatures niofascistes et appuis itatiques systimatiques des
stratigies cr{ment impirialistes des firmes transnationales occidentales audehors .
La fin de la dicennie 60 a marqui, on le sait, lentrie en crise du systhme
capitaliste dans les pays du centre, repirable tout spicialement dans le diclin des
taux de profit. Cette crise sest giniralisie dans les annies 70, avec le
basculement de lensemble du systhme dans le chaos monitaire et financier
international, le chtmage de masse et lexplosion des inigalitis. Les fondements du
Welfare State occidental (et la progression de concert du salaire et de la
productiviti), qui trois dicennies durant avaient fait la preuve de leur efficaciti
en assurant lessor de laprhsGuerre, devenaient inopirants. La conjonction de la
remise en cause du modhle de rigulation du capitalisme au Nord (confronti ` la
stagflation dans les annies 70), de lichec des plans de diveloppement des
bourgeoisies nationales au Sud (mise en ividence par la crise de la dette des annies
80) et de leffondrement du bloc soviitique ` lEst (achevi au tout dibut des annies
90), provoqua une modification trhs profonde du rapport de force capitaltravail ` l
ichelle mondiale. Cest seulement dans ce nouveau contexte global de recul des
positions de force conquises par les travailleurs et les peuples de la piriphirie `
la suite des victoires sur le fascisme et le colonialisme, et de riorientation
consicutive des politiques iconomiques destinies ` girer la crise de lexpansion du
capital et ` consolider le retour au pouvoir de la finance, quest envisageable la
comprihension du diploiement mondialisi de loffensive niolibirale.

La nouvelle pensie bourgeoise niolibirale du capitalisme ?

Les dogmes niolibiraux sont connus. Au niveau national, il sagit : i) de mener une
stratigie antiitatique agressive, se traduisant par la privatisation des
entreprises publiques (soit la diformation de la structure de propriiti du capital
au profit du secteur privi) et la riduction des dipenses budgitaires (associie au
dimanthlement de la protection sociale) et ii) dimposer la rigueur salariale,
permise par leffacement des + rigiditis syndicales ;, comme pivot dune
disinflation (+ compititive ; dans sa version frangaise) prioritaire sur toute autre
considiration (soit un partage de la valeur ajoutie favorable au capital et le
maintien de taux dintirjt riels ilevis). Au niveau international, ils visent : i) `
perpituer la suprimatie du dollar sur le systhme monitaire international (par l
adoption des changes flexibles, doy son contrepoids europien dune monnaie unique
soumettant ` sa loi toute la politique iconomique) et ii) ` promouvoir le
libreichange (avec abaissement des barrihres protectionnistes et libiralisation des
transferts de capitaux). La normalisation planitaire de cette stratigie globale de
+ dirigulation ; des marchis  ` apprihender comme une + rerigulation ; de ces
derniers par le seul capital mondialement dominant  relhve des fonctions du
complexe formi par les organisations internationales (FMI, Banque mondiale, OMC) et
les instances monitaires et financihres locales (Banques centrales +
indipendantes ;, ministhres des Finances)  le dispositif tout entier itant placi,
jusqu` ce jour, sous higimonie des Itats-Unis, dont la composante militaire
garantit en dernier ressort, par la guerre si besoin est, le fonctionnement du
systhme mondial capitaliste.
Les politiques niolibirales, conduites sous ligide de la finance, cherchent ainsi,
nous lavons dit, ` girer la crise de lexpansion du capital. Cette gestion
capitaliste de la crise consiste, face ` linsuffisance des possibilitis d
investissements rentables pour les profits tiris de lexploitation capitaliste, `
ilargir les dibouchis de lexcident de capitaux flottants afin diviter leur
divalorisation. Bien quelles ne soient pas parvenues, depuis trois dicennies, `
sortir le systhme de la crise, ces politiques sont rationnelles du point de vue du
capital : elles lui offrent, sur des marchis des capitaux libiralisis, lopportuniti
dune fuite en avant dans des placements financiers spiculatifs, extrjmement
profitables pour lui, et assurent la continuiti des transferts de surplus du Sud
vers le Nord, grbce aux stratigies de gestion (i.e. de remboursement du service) de
la dette et aux programmes dajustement structurel, imposis unilatiralement aux pays
pauvres par la force dinstitutions internationales sous contrtle nordamiricain.
Mais ce choix de gestion du systhme, ripitonsnous, fait des victimes, nombreuses 
quil faudra peut-jtre un jour apprendre ` compter en unitis physiques (en morts d
hommes) et ` localiser spatialement (pour lessentiel dans la piriphirie dun
systhme mondial au sein duquel la circulation de toutes les marchandises est +
libre ;, sauf une  + marchandise ; trhs particulihre  : le travail).
Loffensive ricente de lidiologie niolibirale nest donc rien dautre que le
produit intellectuel dirivi de transformations majeures enregistries dans lordre
conflictuel des rapports sociaux ` lichelle mondiale. Elle ne doit rien au
triomphe, illusoire, de la doctrine raisonnie des niolibiraux sur les arguments
irraisonnis de leurs adversaires socialistes dans lespace airien de lesprit ou la
sphhre ithirie des idies : elle est la risultante de livolution dun rapport de
force sur le terrain riel de la production qui a brutalement et massivement basculi
` lavantage du capital  et tout spicialement de sa nouvelle fraction higimonique :
la finance . Reste nianmoins qu` lheure actuelle, la suprimatie des valeurs
philosophiques et des prifirences politiques niolibirales se manifeste en itroite
solidariti avec la pridominance sur la thiorie iconomique, presque sans partage
depuis le dibut des annies 1980, du courant nioclassique, dont la pritention ` la
scientificiti est venue renforcer le discours de la nouvelle pensie unique
bourgeoise du capitalisme.

Une pensie qui sinvente son histoire ?

Pour simposer comme systhme de reprisentations rifirentiel et rationnel, la
nouvelle pensie unique bourgeoise du capitalisme a encore besoin de se livrer ` une
riicriture de sa propre histoire, quelle prisentera comme seule lecture possible de
la succession des idies et doctrines, lunique histoire de la pensie. Pour ce faire,
ginialogistes et ipistimologues du courant dominant se chargent dinventer ` la
thiorie nioclassique et ` la philosophie niolibirale de (trop) prestigieuses
filiations : la premihre est inscrite de fagon artificielle et accommodante dans la
lignie de luvre des classiques, quelle viendrait en quelque sorte logiquement
prolonger et dipasser  ; la seconde rattachie aux doctrines ilabories par les
thioriciens libiraux aux XVIIIhme et XIXhme sihcles . Cette reconstruction des
histoires des pensies iconomique et philosophique seffectue par un mouvement d
inversion : des ruptures tout ` fait fondamentales dans la thiorie sont prisenties
comme des continuitis ; des continuitis thioriques fortes sont donnies pour des
ruptures. Ainsi, l` oy une analyse critique approfondie rivhle des rigressions
scientifiques dans lhistoire des pensies uniques bourgeoises du capitalisme, un
ricit historicomythique idiologiquement construit y fera apparantre des progrhs. Il
ne restera plus au main stream qu` souligner, ` lappui de ses pritentions pour lui
vitales ` la scientificiti et ` luniversaliti, la richesse de ses + nouvelles
thiories ; quand la recherche iconomique dont il contrtle la production
institutionnellement ne fournit plus, de lavis mjme de certains de ses plus fameux
reprisentants, le moindre risultat novateur significatif .
Le courant nioclassique a ainsi pris lhabitude de se prisenter comme lunique
hiritier direct des classiques. Or les ruptures quil sest vu contraint dopirer
par rapport ` ces derniers  ruptures que les diveloppements marxiens
(destructeurscriateurs), si proches parents de travaux classiques, rendaient
absolument nicessaires  ont iti dicisives pour la trajectoire que devait prendre
par la suite la science iconomique moderne. Ces coupures ipistimologiques, que les
auteurs orthodoxes sefforcent de risoudre au point den faire ritroactivement des
crises de croissance de leur thiorie, se rephrent aux niveaux mithodologique (avec l
individualisme mithodologique disparant au sein de la pensie bourgeoise toute
vision sociohistorique du capitalisme, bloquant ainsi tout recours aux analyses
congues en termes de classes sociales et de tendances longues), thiorique (du fait d
un ancrage sur lutiliti, qui rabat la rialiti sociale sur une collection dhomines
oeconomici, le pont entre la thiorie de la valeur et celle de lexploitation est
rompu, et du mjme coup aussi un certain rapport de liconomique au politique) et
conceptuel (par la substitution dun iquilibre de court terme par ajustement des
prix ` un iquilibre de long terme par ajustement des quantitis, la riflexion sur la
crise et les cycles se trouve compromise). Ce renversement de ruptures en
continuitis (des classiques aux nioclassiques) et de continuitis en ruptures (entre
les classiques et Marx) permet en consiquence de tenir un continuum idiologique
entre + harmonie universelle ; des thiories (historiques et sociales) des classiques
et + iquilibre optimum ; des thiorhmes (ahistoriques et asociaux) des
nioclassiques pour un continuum thiorique. Ou comment faire communier les uns et les
autres dans une vision apologitique unifiie du capitalisme. Leffet de camera
obscura est parfois visible + ` lil nu ; tant le ditournement des icrits
classiques est grossier et la manipulation sommaire . Mais il peut mobiliser plus de
subtiliti, comme cest le cas (nous lavons montri ailleurs ) de la + nouvelle
thiorie ; nioclassique de la croissance.
Pour que lefficace de la pensie unique fonctionne ` plein, ces
inversionsinventions doivent aussi opirer + au plan philosophique ;. La philosophie
sousjacente aux travaux des contemporains niolibiraux (ou ultralibiraux) est ainsi
le plus friquemment situie dans le prolongement direct de celle des libiraux des
XVIIIhmeXIXhme sihcles. Von Hayek et Friedman en particulier, dont les positions
(individualiste, antiitatiste, monitariste) sont placies au fondement des
politiques iconomiques menies depuis deux dicennies  dans le contexte de
transformations sociales que nous avons rappeli  sont ainsi considiris, Vergara  l
a parfaitement dimontri, comme les hiritiers de sang des Turgot et Smith, Bentham et
Ricardo, avec lesquels ils partageraient tout naturellement, par une mjme communauti
desprit, le choix de la + liberti ; comme crithre ithique ultime. Un simple prifixe
suffirait-il ` diviser leurs visions de ce quest le + libiralisme ; ? Friedman ne
diclare-t-il pas dailleurs qu+ en tant que libiraux, nous [i.e. en tant que +
nous ; poursuivons luvre des libiraux] prenons la liberti de lindividu comme but
ultime permanent pour juger les institutions sociales ;  ? Ce serait l` omettre que
le droit naturel des uns (Turgot, Condorcet, Jefferson) et lutilitarisme des
autres (Hume, Smith, Bentham) nont jamais ilevi + la liberti de lindividu ; au
statut de crithre premier, et dissimuler la profonde altiration que les + nouveaux ;
libiraux ont introduit dans la thiorie des anciens. Car les nouvelles ginirations
niolibirales se caractirisent par un iclectisme fort peu rigoureux dans la
ditermination de leurs crithres philosophiques de jugement . Ce miticuleux travail
de reconstruction de lhistoire de la pensie, destini ` assurer, par del` les
divergences entre ces diffirentes pensies bourgeoises, luniti proprement
idiologique entre tous les partisans du capitalisme, est encore ` luvre lorsquil
sagit pour ces derniers de se positionner au sujet de limmixtion de lItat dans l
allocation des ressources. Cest alors au Turgot et au Smith + non
interventionnistes ; que lon fera appel pour itayer les argumentations
antiitatistes contemporaines  et ce, jusquen matihre diducation .
Il faudrait ici reconnantre les similitudes existant entre ce travail dinversion
effectui sur lhistoire des idies et une entreprise de fond beaucoup plus vaste, qui
va toujours de pair avec lui, dinvention de lhistoire des faits (de lhistoire
universelle) depuis longtemps engagie par les auteurs bourgeois . Bernal montre par
exemple comment, des deux versions de lhistoire grecque qui se sont affronties, l
une (le + modhle aryen ;) prisentant la Grhce antique comme essentiellement
europienne, lautre (le +modhle ancien;) comme une civilisation situie au carrefour
des aires africaine (igyptienne) et asiatique (simite) et issue dun milange ficond
des cultures de la Miditerranie orientale, cest la premihre que les enseignements
ont imposi et dans laquelle le sens commun a de facto le plus naturellement placi sa
croyance. Or lauteur a dimontri comment ce modhle aryen a iti crii de toutes pihces
au cours de la premihre moitii du XIXhme sihcle colonial, puis radicalisi ` lipoque
impirialiste, tout spicialement durant la vague dantisimitisme des annies
18901920, dans sa nigation du fait riel (attesti par les auteurs grecs de lipoque
classique) des colonisations extraeuropiennes, et dans sa reconnaissance du seul
apport civilisationnel des Hellhnes de langue indoeuropienne et dorigine nordique
aux peuples de lIgie + prihellinique ; . De la mjme manihre, Diop avait dij`
rappeli que lidentiti noire de lIgypte ancienne itait + pour tous les auteurs
antirieurs aux falsifications grotesques et hargneuses de la moderne igyptologie, et
contemporains des anciens Igyptiens () un fait dividence qui tombait sous le sens,
cest-`-dire sous le regard et donc quil e{t iti superflu de dimontrer ;  alors qu
elle exige aujourdhui de nous un effort pour sarracher ` la pesanteur idiologique
qui nous fait par riflexe + couper ; lIgypte du continent africain . Ce qui vaut
pour les faits historiques les plus reculis continue ` plus forte raison djtre
valable pour le temps contemporain, sur lequel la prignance de lidiologie
dominante, giniratrice de mythologie et de mystification, est totale . Notre propos
nest pas de dinoncer une machination orchestrie par le cynisme didiologues
professionnels, dont les constructions en iconomie ne seraient que lun des rouages,
mais pluttt dinoncer les biais introduits et complaisamment ripitis dans lhistoire
des idies et des faits (par inversions, inventions, nondits), systimatiquement
orientis ` lavantage des forces dominantes du systhme mondial capitaliste.

Limpossibiliti de se constituer en science contre lhistoire

Pour ce qui est spicifiquement de liconomie, la diffusion des pensies uniques
bourgeoises du capitalisme a dividence gagni en efficaciti avec sa mutation
progressive d+ iconomie politique ; (XVIIIhme sihcle) en + iconomie pure ; (XXhme
sihcle)  le point tournant itant sans doute la construction de l+ iconomie
politique pure ; walrasienne (XIXhme sihcle). A mesure quelle se ditachait de la
philosophie et du droit et que se siparaient delle la sociologie (centrie sur la
sociiti civile) et la science politique (traitant de lItat), la discipline
affirmait, dans son mouvement dinstitutionnalisation et sa recherche de
scientificiti, une vocation ouvertement nomothitique et antiidiographique. En s
assignant pour tbche de destituer les mithodes historiques et holistiques au profit
du subjectivisme et de latomisme de lindividualisme mithodologique (+ notre
Robinson ; [Bastiat], + individu isoli ; [Jevons], + atteint de myopie sur une nle
diserte ; [Menger], + dans sa cabane isolie au milieu de la forjt vierge ;
[BvhmBawerk], + Robinson Crusoi ;[Barro]) , les nioclassiques ont pu non seulement
avancer que le comportement iconomique nitait que le reflet dune psychologie
individualiste universelle  pluttt que dinstitutions socialement construites, +
abstractions populaires et pseudoentitis collectives ; (von Hayek)  mais encore
affirmer le caracthre naturel des principes du laissezfaire et, plus largement, des
fondements mjme du systhme capitaliste  dont bien ividemment + la reconnaissance
intigrale de la propriiti privie des moyens de production ; contre + lantilogique,
lantiscience, lantipensie ; quest le marxisme (von Mises). Les nioclassiques sont
maintenant lancis ` la conqujte de sujets considiris traditionnellement comme
relevant de la sociologie (iconomie de la famille), de la science politique (icole
du Public Choice) ou de lhistoire (cliomitrie), ` partir dun modhle analytique
standard et sur un mode de discours excluant toute pensie discursive  le formalisme
mathimatique, qui nest pourtant quun langage parmi dautres en iconomie .
Cest que la mathimatique constitue un domaine oy, comme lavaient pressenti Gauss
et plus tard le groupe Bourbaki, lunification de la marche de la discipline est
relativement forte et comme maximale lautonomie de sa surrection au riel (a
fortiori en regard du temps historique) , oy lhistoire de la pensie semble celle de
la progression par labstraction et la seule ditermination riciproque de ses
concepts (+ orientie par une dialectique interne des notions ;, pour le dire avec
Cavaillhs ), oy la science parant mjme atteindre quelque chose dune pureti. Comment
les thioriciens nioclassiques auraient-ils pu ichapper ` la tentation  eux qui ont
cette supirioriti sur les physiciens que davoir rialisi lexploit didentifier la
particule ilimentaire (unique : lhomo oeconomicus) et la force fondamentale (unique
: la maximisation sous contrainte)  de sapproprier un peu du prestige de cette
science mathimatique pour itablir leurs lois, + vraies ; en tout temps et en tout
lieu ? Le risultat ne pouvait-il jtre que catastrophique : par un fbcheux salto
mortale, les thioriciens nioclassiques (dont limmense majoriti na pas regu de
formation mathimatique authentique), qui sefforgaient de divelopper une
connaissance + objective ; de la rialiti sociale, ont replongi dans ce quils
entendaient fuir : la spiculation. Le risultat est une discipline iconomique
fictivement apolitique  mais riellement dominie par un courant higimonique
dogmatique, qui la fait tendre, au mieux, vers une + idiologie scientifique ; (au
sens que donne ` cette expression Canguilhem dans Idiologie et rationaliti), au
pire, vers une + sciencefiction iconomique ; (comme Althusser a pu parler dune
+science politiquefictiondont le rtle antisocial est ivident;).
Le terme de + pensie unique ; a donc iti choisi par les forces actuellement
dominantes du capitalisme pour nommer sa propre idiologie. La pensie bourgeoise du
capitalisme qui parvient ` simposer est celle qui ripond de la manihre la plus
appropriie aux besoins historiques immidiats de la dynamique de celui-ci. Cette
pensie unique : 1) articule une thiorie iconomique (nioclassique) ` pritention
scientifique et une philosophie politique (niolibirale) ` vocation universelle pour
idifier un projet +sociitaire; et +culturel; total ; 2) incorpore en la subsumant et
en surmontant ses contradictions toute thhse externe et/ou critique comme lune des
composantes de son uniti ; 3) fonctionne ` lunanimiti + persicutive ;  par le jeu d
une nicessaire liberti de pensie pluraliste et dimocratique (au sens bourgeois) et
dappareils acadimiques et midiatiques autoritairement normalisis ; 4) exclut des
processus de dicisions iconomiques et politiques fondamentales les masses, par la
polarisation des savoirs et la technicisation des tbches ; 5) dirive dun rapport de
forces dans la vie rielle entre le capital et le travail ` lichelle mondiale,
traduisant laccession de la finance ` lhigimonie ; 6) sappuie sur lhigimonie
itatsunienne, menacie mais toujours effective, ` base de monopoles (dont celui,
rigulateur en dernier ressort, de la force armie) ; 7) vient ligitimer par une
caution ithique et comme + naturaliser ; la pratique du capital en lui permettant de
durer pardel` lichec de sa gestion ; 8) iclaire la dynamique du capital, en
priservant ce quil a dessentiel tout en aminageant ce quil y a daccessoire par l
effet en retour des politiques niolibirales ; 9) fait corps avec la forme de lItat
(unique ` lichelon national, embryonnaire au plan mondial), qui lui confhre
autoriti et autonomie, tout en apportant ` ce dernier la confirmation de son
universaliti et la fiction dun consensus  ; 10) produit lillusion que la lutte se
limite au champ des idies et au cadre des institutions acadimiques oy + les armes de
la critique ; font oublier + la critique des armes ; .


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