APPEL A CONTRIBUTION
NOÉSIS
Revue d’histoire des idées publiée par le Centre de Recherches en Histoire des
Idées
(Université Côte d’Azur)
Diffusion-Distribution : Vrin, Paris
NOESIS n°36 (2021) — « Danse et philosophie »
La question du rapport entre danse et philosophie a connu, ces dernières
décennies, un important regain d’intérêt, non seulement parce qu’un regard
nouveau sur des « pratiques dansées » en constante évolution a suscité la
réélaboration d’un certain nombre de problèmes traditionnellement considérés
comme « philosophiques », mais aussi parce que, à la lumière de cette attention
renouvelée à ce que de telles pratiques avaient de spécifique, c’est la
philosophie elle-même qui s’en est souvent trouvée en retour questionnée quant
à certains partis-pris méthodologiques et ontologiques constitutifs de son
histoire longue, et mise en demeure d’interroger la pertinence de certaines de
ses catégories les plus fondamentales.
Ce dossier de Noesis entend réfléchir sur les modalités, le sens et les enjeux
de ce dialogue renouvelé entre danse et philosophie, selon une pluralité de
perspectives qui pourront notamment — mais pas exclusivement — s’inscrire dans
les trois axes suivants :
1/ L’histoire de l’idée de « corps » et le problème de la spécificité
du corps dansant
S’il est relativement aisé d’identifier, chez les auteurs de la tradition
philosophique moderne ou contemporaine, des modèles de la corporéité ayant
effectivement conduit à une saisie spécifique du corps dansant (Spinoza,
Nietzsche, Bergson, la phénoménologie, Simondon ou Deleuze, etc.), on
chercherait avec sans doute plus de difficultés des « philosophies du corps »
qui se soient explicitement édifiées au fil conducteur de sa faculté de danser.
D’où une tendance contestable à l’extrapolation qu’adopte parfois les études en
danse lorsqu’elles mobilisent ces modèles pour s’en saisir — que l’on songe
simplement à la fortune, dans de tels travaux, de la philosophie du corps
développée par Merleau-Ponty, lors même que la Phénoménologie de la perception
ne comporte que trois occurrences, au demeurant assez inessentielles, du terme
même de « danse ». D’où également le danger que ces modèles comportent
peut-être dès lors qu’ils n
e se trouvent convoqués par la philosophie que pour traiter une série de
problèmes pour lesquels ils n’ont pas été élaborés. Est-il par exemple
légitime, pour appréhender la danse, de faire fond sur cette thèse — elle-même
merleau-pontyenne mais partagée par la plupart des phénoménologues de la
tradition — d’une inséparabilité du mouvement et de la perception ? Le corps
qui danse est-il un corps qui, essentiellement, perçoit, et le mouvement dansé
doit-il nécessairement être articulé au monde perçu et à son hypothétique «
logos esthétique » ? De même et pour ne prendre ici qu’un second exemple,
est-il pertinent, comme le fit une longue tradition philosophique — de Maine de
Biran à Bergson ou Valéry en passant par Ravaisson — d’appréhender la danse au
prisme de l’opposition, historiquement et conceptuellement très chargée, du
mécanisme et de sa sublimation, de la Nature et de la Grâce ? Bref, est-il
adéquat d’appliquer a
u corps dansant des catégories préétablies issues d’une histoire de l’idée de
corps à laquelle la danse n’a en elle-même que peu contribué, ou devons-nous au
contraire nous astreindre, pour nous en saisir, à mobiliser des catégories sui
generis ?
2/ La place de la danse dans l’esthétique et dans l’histoire de l’«
idée d’art »
S’il est communément admis que l’esthétique moderne, dans le sillage de
l’Æsthetica de Baumgarten, naît d’une reconnaissance de l’autonomie et de la
légitimité propre d’un savoir sensible à l’égard de toute connaissance
intelligible ou conceptuelle, le système des beaux-arts qui historiquement en
découle et trouve par exemple dans la Critique de la faculté de juger une
cristallisation remarquable, n’en demeure pas moins pour l’essentiel centré sur
la catégorie d’ « objet », laissant hors du champ d’investigation de la
philosophie de l’art toute pratique qui échapperait par principe aux canons
traditionnels de l’objectivation — ou qui, pour reprendre l’expression
désormais bien connue de F. Pouillaude dans Le désœuvrement chorégraphique, se
révèlerait intrinsèquement « désoeuvrée ». Mais en ce sens, cette ostracisation
de la danse constitutive des théories classiques de l’art pourrait bien n’être
que l’autre vers
ant d’une certaine « idée d’art » elle-même liée à une « métaphysique de la
production » et au paradigme de l’œuvre — et ce sont justement une telle idée,
une telle métaphysique et un tel paradigme que la tentative d’interroger la
danse pour elle-même permettrait de remettre en question.
3/ Portée et limites du paradigme « institutionnel » dans la saisie du «
devenir-art » de la danse
C’est alors la possibilité d’aborder positivement la danse hors d’un tel
paradigme de la « production » qui se pose. Dans la lignée des travaux menés
par N. Heinich et R. Schapiro dans De l’artification. Enquêtes sur le passage à
l’art, la philosophie de l’art insiste désormais volontiers sur la labilité et
la porosité des frontières qui séparent l’art et le non-art, et sur l’ensemble
des processus qui, précisément, « institutionnalisent l’objet comme œuvre, la
pratique comme art, les pratiquants comme artistes, les observateurs comme
publics, bref qui tend à faire advenir un monde de l’art ». Or si l’une des
forces d’un tel concept et d’un tel paradigme « institutionnel » est justement
de ne pas limiter la possibilité d’un « devenir-art » aux « objets » au sens
strict mais aussi à ce qui paraît résister, au moins pour partie, à une
«ontologie de l’objet» — les paysages (land art), les « situations » (happening
), etc. —, permettent-ils pour autant, et le cas échéant selon quelles
modalités, de se saisir des pratiques dansées ? Rien n’empêcherait bien entendu
de comprendre la danse comme une « artification » de ce « sujet » tout à fait
particulier qu’est le corps au sein d’un « monde de la danse ». Mais toute
artification du corps n’est pas danse et, de fait, l’histoire de l’idée de
corps comme « œuvre d’art » s’appuie sur une série de phénomènes dont la
structure paraît tout autre : des pratiques ancestrales de la parure jusqu’à la
haute couture, du tatouage tribal à la pratique moderne du body painting, et
jusqu’aux formes les plus quotidiennes d’intervention sur le corps — du simple
maquillage au bodybuilding — on assiste bien à une esthétisation de la
corporéité suffisamment codifiée pour être assimilée à une artification, mais
qui diffère semble-t-il en nature d’avec tout devenir dansant du corps. Pour
n’être pas,
dès lors, une simple «artification du corps», de quoi la danse pourrait-elle
bien être une artification, et quel type de paradigme la rendrait possible ? Et
a contrario, dans quelle mesure les pratiques dansées comprises pour
elles-mêmes ne permettraient-elles pas de mettre en cause, au moins pour
partie, ce tournant « institutionnel » de l’idée d’art ?
Soumission des contributions
Les contributions, rédigées en français, doivent comprendre :
· Le titre de l’article
· L’article de 25000 signes (espaces compris) + ou – 20%
· Son résumé (700 signes, espaces compris, maximum)
· Le nom de l’auteur ou des auteurs
· Une présentation succincte de l’auteur ou des auteurs (100 mots
maximum)
Elles seront envoyées au format pdf à Grégori JEAN : [email protected]
Les propositions feront l’objet d’une double lecture à l’aveugle par le comité
de rédaction de la revue Noesis.
Date limite d’envoi des articles : 30 juillet 2020
Les réponses seront communiquées le 30 septembre 2020
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Grégori Jean
Maître de conférences HDR en philosophie
Membre du CRHI (EA 4318)
Université Nice Sophia-Antipolis
http://crhi-unice.fr/membres-statutaires/359-gregori-jean
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