Chères et chers collègues,

Vous trouverez ci-dessous et sur notre carnet 
<https://traces.hypotheses.org/3766> un nouvel appel à contributions pour le n° 
45 de la revue Tracés: « Ghetto », coordonné par Alex Mahoudeau et Camilla 
Salvatore.
Les articles sont attendus pour le 1er octobre ; d’ici là, des résumés peuvent 
être envoyés aux coordinateurs-trice du numéro pour avis.
Toutes les modalités de soumission sont explicitées au bas de l’appel.

Bien cordialement,
Igor Krtolica, pour Tracés

PS : Dernières parutions de la revue : les numéros 40, Matières 
vivantes<https://journals.openedition.org/traces/12080> & 41, Batailles de la 
faim<https://journals.openedition.org/traces/12520>, et le hors-série « Réseaux 
socionumériques et travail de la 
recherche<https://journals.openedition.org/traces/13103> » (3ème volet du cycle 
Les sciences humaines et sociales au travail initié en 2018).


Appel à communications pour la revue Tracés (n° 45)

Ghetto

Numéro coordonné par Alex Mahoudeau et Camilla Salvatore

Date limite de soumission des articles : 1er octobre 2022 – voir modalités de 
soumission en fin d’appel.


Argumentaire


De récentes études ont montré avec finesse combien les tout premiers ghettos, 
les ghettos juifs d’Italie du XVIIè siècle, ne se limitaient pas à figurer un 
espace contraint, mais incluaient une dimension de négociation par laquelle les 
Juifs conservaient une forme d’agentivité, notamment autour des règles ou des 
activités économiques (Gasperoni, 2018; Gasperoni, Groppi, 2018). Cette 
expérience ambivalente du ghetto, dès l’apparition du terme (en vénitien géto 
fait référence aux fonderies, lieux où le métal était “jeté”), associe 
initialement le ghetto à un dispositif géographique et matériel de mise à 
l’écart et de confinement d’un groupe dominé.

“Le ghetto était un espace paradoxal qui faisait des Juifs des parias du fait 
de leur différence religieuse, sans les bannir physiquement. Contrairement à 
l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Espagne, et le Portugal, qui 
expulsèrent leurs populations juives, la République Vénitienne permit un 
établissement juif dans les marges au nord de la ville”,

rappelle Dana Katz (2021), qui souligne l’importance de la dimension 
architecturale du ghetto vénitien construit sur le sol particulièrement 
instable de la lagune. Institution caractéristique de la réclusion des 
populations juives d’Italie, le ghetto se retrouve par la suite en Europe, puis 
aux États-Unis où le terme est repris et appliqué aux quartiers juifs puis 
noirs, et popularisé notamment par la sociologie urbaine émergente (Wirth, 
1928). D’autres travaux ont proposé d’étendre la signification du ghetto aux 
situations de rupture entre les différents groupes sociaux français qui 
souhaiteraient vivre séparés les uns des autres (Maurin, 2004), voire aux 
quartiers d’auto-ségrégation socio-spatiale des classes dominantes (Pinçon & 
Pinçon-Charlot, 2007). Pour éviter la confusion entre ces définitions parfois 
peu compatibles entre elles, nous proposons de repartir de l’idée que le ghetto 
qualifie un espace de relégation caractérisé par une 
 concentration et une séparation spatiale subies. Il se distingue par là en 
partie du “quartier ethnique” qui procède en principe d’affinités électives, en 
raison du fait que “la ségrégation y était poreuse, produit de la solidarité 
immigrée et de l’attraction ethnique plutôt qu’imposée par l’hostilité 
implacable des groupes extérieurs” (Wacquant, 2005). Une distinction plus fine 
proposée par Peter Marcuse, revisitée par Juliette Galonnier, marque la nuance 
entre l’enclave, caractérisée par l’auto-ségrégation d’une minorité, la 
citadelle, définie par celle d’un groupe dominant, et le ghetto, dans lequel 
une minorité ethno-raciale, y compris les fractions supérieures de celle-ci, 
est exclue de façon forcée sans que la possibilité de contrôler son 
environnement ne lui soit reconnue (Galonnier, 2015). La mise à l’écart semble 
de ce point de vue être un élément déterminant de la “ghettoïsation”, à savoir 
une exclus
 ion accompagnée de mécanismes d’exploitation notamment économique, les 
habitant-es du ghettodemeurant une force de travail et d’innovation mobilisable 
dans la ville (pour la dimension d’innovation, voir par exemple Tastevin, 
2017). Souvent, cette exclusion se construit autour d’un rapport d’exploitation 
économique (comme le montre l’activité de prêteurs des Juifs des ghettos 
italiens) et culturelle, ainsi que de la mise en avant de craintes du côté des 
institutions tant formelles qu’informelles et qui peuvent prendre l’apparence 
d’un souci hygiéniste, ou passer par la médiation de paniques morales, comme 
dans le cas de la crainte d’une diffusion de l’épidémie de VIH depuis les 
“centres urbains” vers les “banlieues”, marquée par la double stigmatisation 
des personnes noires et des homosexuels dans les États-Unis des années 80 
(Esparza, 2019). Ces craintes peuvent trouver des prolongements dans 
l’imposition de stigmates réputatio
 nnels, qui discriminent durablement les habitants du ghetto hors de ses 
limites (Dulong, Paperman, 1992).



Si le ghetto contraint, il permet aussi une certaine agentivité, voire une 
créativité sociale et culturelle. En effet, ainsi que le précise Loïc Wacquant, 
les ghettos, en délimitant des espaces, créent les conditions de production des 
assignations collectives pour les populations qui y vivent. C’est-à-dire qu’

“il est un dispositif de protection et d’intégration dans la mesure où il 
soulage ses membres du contact constant avec les dominants et qu’il favorise la 
“consociation” et la construction communautaire au sein de la sphère restreinte 
des relations qu’il crée. L’isolement forcé vis-à-vis de l’extérieur conduit à 
l’intensification des échanges sociaux et du partage culturel à l’intérieur” 
(Wacquant, 2012).

En permettant la construction des rapports sociaux (en particulier de classe et 
de race) qu’il est censé gérer, le ghetto permet ainsi de les appréhender de 
façon heuristique tout en rejetant toute forme d’esssentialisme et de 
réification. La réappropriation de ces assignations collectives par les 
habitants peut du reste leur servir de ressources dans des productions 
culturelles. Le géographe Séverin Guillard, notamment, a montré la façon dont 
une production musicale comme le rap prenait ses racines dans des espaces 
socialement ségrégués, mais visait parfois à renverser l’ordre symbolique entre 
ces derniers et les “centres” auxquels ils sont subordonnés (2017), par exemple 
en plaçant Saint-Denis largement devant Paris. À la fois dispositif de 
politique publique, lieu et institution, le ghetto peut ainsi être rapproché 
des camps de réfugiés (Agier, 2014), qui contrairement aux nombreux arguments 
sur leur statut “d’espaces d’exception” dem
 eurent des espaces de production de l’urbain (Doraï & Puig, 2011), bien qu’ils 
soient touchés par des tentatives similaires de marginalisation et de contrôle 
(Bernardot, 2008). Cette production d’urbanité (qu’on ne retrouve pas toujours 
dans d’autres lieux de réclusion comme la prison, par exemple) est une autre 
façon de qualifier l’ambivalence qui caractérise ces espaces, en contrepoint du 
côté sombre qu’ils charrient au premier abord et parfois uniquement. Est-ce 
bien toujours le cas – notamment quand l’acception métaphorique du terme 
l’emporte sur sa dimension matérielle, spatiale?



L’ambition de ce numéro est d’aborder le ghetto en posant la primauté de son 
caractère matériel, pour voir les façons dont il peut être saisi comme objet 
d’enquête et comme concept. Nous invitons différent-es praticien-nes des 
sciences sociales issu-es tant de l’histoire, de la sociologie, de 
l’anthropologie, de l’architecture et de la géographie, mais aussi de la 
littérature, de la linguistique, de l’économie, des arts (musique, spectacle, 
cultures visuelles…), du droit, de la philosophie, de l’urbanisme et des 
sciences politiques à s’emparer de ces questions. Il est attendu des 
propositions qu’elles décrivent le caractère concret des ghettos qu’elles 
souhaitent enquêter et analyser – quitte à ce que l’enquête les mène aussi vers 
des acceptions métaphoriques, notamment celles portées par les acteurs sociaux 
eux-mêmes. Trois axes structurent cet appel à contributions: le ghetto comme 
forme urbaine; comme frontière et occasion
  de circulations; et enfin comme ressource créative.


Axe 1: Le ghetto comme forme urbaine: approche historique et spatiale


Historiquement, il convient d’appréhender le ghetto en tant que dispositif 
faisant l’objet de circulations. “Inventé” à Venise, il se diffuse en Italie, 
puis en Europe et dans l’Empire Ottoman, et aux États-Unis et ailleurs, au 
Japon par exemple (Wacquant, 2012). Replacer le ghetto et ses imaginaires dans 
les pratiques de l’enfermement et de la marginalisation en général permettrait 
de situer cet objet en relation avec les techniques du camp, du slum, du 
bidonville, etc., et leurs variations locales.



Nous proposons donc comme angle premier pour ce numéro d’appréhender le ghetto 
comme une forme urbaine, localisée en un temps et un lieu particulier, dont le 
sens a fait par la suite l’objet d’une montée en généralité, de luttes 
conceptuelles ou d’usages métaphoriques s’appuyant sur un ou plusieurs des 
traits définitionnels initiaux. Dans son état des lieux sur la question, Loïc 
Wacquant (2005) montre comment, de terme utilisé par les acteurs eux-mêmes et 
se référant spécialement à ces parties des villes étatsuniennes habitées par 
les Juifs européens, le signifiant “ghetto” en est venu à désigner les 
quartiers ethniques:

“‘Petites Siciles, Petites Polognes, Chinatowns et Ceintures Noires de nos 
grandes villes’, ainsi que les ‘zones de vice’ abritant les types sociaux 
déviants tels que les hobos, bohémiens et autres prostituées” (ibidem, p. 6).

Cette perspective ignore toutefois la spécificité du ghetto en confondant des 
phénomènes de regroupement par affinités électives et une forme d’enfermement 
imposée, tant aux Juifs en Europe de l’Est qu’aux Noirs aux États-Unis. C’est 
cette forme d’enfermement, en particulier, qui est étudiée dans un autre 
classique de la sociologie, Les Noirs de Philadelphie, par William EB Du Bois 
(2019), qui voit dans le mécanisme de formation des taudis de Philadelphie où 
vivent les Noirs un effet matériel et spatial du racisme. Pour Du Bois, c’est 
également  la confrontation au ghetto juif de Varsovie qui forme la 
compréhension du phénomène du racisme:

“le ghetto de Varsovie m’a aidé à sortir d’un certain provincialisme vers une 
conception plus large des manières dont la lutte contre la ségrégation raciale, 
contre la discrimination religieuse et l’oppression des pauvres devait évoluer, 
pour que la civilisation puisse se répandre et triompher dans le monde” (1949, 
p. 134).

Cet effet matériel de dynamiques culturelles est par la suite analysé également 
sous l’angle des politiques publiques, en particulier via la pratique du 
redlining (pratique de discrimination consistant à restreindre l’accès à la 
propriété ou à la location aux minorités raciales dans certains quartiers), qui 
ancre les rapports sociaux de race dans le tracé même des villes (Rothstein, 
2017), dans le contexte étatsunien de ségrégation raciale.



Pour reprendre les mots de Wacquant (2005), le ghetto pourrait donc être 
appréhendé comme un véritable “produit de pouvoir asymétrique entre groupements 
ethno-raciaux: une forme spéciale de violence collective concrétisée dans et 
par l’espace urbain” (p. 12). Dans cette optique, c’est en s’inspirant du 
concept de “gouvernementalité” de Foucault que Picker, Greenfield & Smith 
(2015) ont pensé aux ghettosurbains comme à des lieux d’exercice des 
“technologies politiques spatio-raciales” (ibidem) qui permettraient de 
contrôler, par l’emploi de technologies récentes (par exemple par des caméras 
de surveillance), des espaces relativement clos qui séparent physiquement et 
socialement les habitants du centre de la ville. Comment ne pas penser à 
l’emploi massif de ces technologies dans ces dernières années de crise 
sanitaire (COVID-19) où la nécessité de rester chez soi a été mise en œuvre de 
manière assez généralisée? Ce qu’il s�
 �est passé dans certains ghettos tsiganes de Bulgarie en est un exemple clair: 
les quartiers ont été clos, la présence policière intensifiée et de véritables 
couvre-feux ont été établis afin de régler la sortie des habitants qui se sont 
trouvés ainsi “walled in by fear” (Canut, 2018) – enfermés par la peur non 
seulement de la criminalité mais aussi du contact et de la contagion. C’est 
aussi ce qu’il s’est passé aux États-Unis où la relégation des noirs américains 
(Massey, Denton, 1988) et les disparités dans l’accès aux services de santé 
(Raudenbush, 2020) les ont plus exposés à la contagion au COVID-19.



Ni tout à fait concept, ni tout à fait phénomène dénué de conceptualisation, le 
ghetto renvoie plutôt à ce que Louis Quéré (1994) appelle un objet sémiotique 
ou artefact sémantique, c’est-à-dire un objet déjà stabilisé “sous une 
description” (Mink, 1978) (qui est catégorisante, schématisante, 
etc.).1<https://traces.hypotheses.org/3766#footnote_0_3766> Pour autant, 
l’histoire de cette stabilisation reste à faire, notamment l’histoire de 
l’utilisation de cette catégorie descriptive pour des espaces précis: comment 
en vient-on à décrire tel espace comme un ghetto, avec ce que la description 
sous ce terme emporte avec elle de dispositifs, mais aussi d’horizons d’attente 
et de normativité pour celles et ceux qui entendent cette description, ou 
encore de charge réputationnelle pour les habitants dont le lieu de vie est 
soumis à une telle description…?



Lieux de mise à l’écart et d’enfermement, les ghettos sont en même temps des 
lieux de constructions identitaires et de production d’histoire et de culture. 
Il est ainsi possible de penser à la mise en tourisme d’espaces comme les 
townships en Afrique du Sud, le quartier juif de Cracovie (voir Ruthers, 2014, 
sur la revalorisation de ce quartier par le moyen de festival annuel de musique 
klezmer) ou comme Harlem à New-York. Mary Pattillo (2007) a pu montrer la façon 
dont la revitalisation de ces quartiers au nom de la valorisation de leur 
“identité raciale” n’a pas été une simple affaire de “communauté” et a impliqué 
des mécanismes d’appropriation et de marginalisation, participant de processus 
de gentrification. Comment se produisent ces valorisations, qui en bénéficie, 
et qui les subit? Quels sont les discours légitimes et illégitimes les 
concernant? Quelles sont les formes alternatives, critiques, ou émancipatrices 
de ces phénomènes? Co
 mment se reproduit le ghetto, et quand cesse-t-il d’en être un? Autant de 
questions qui invitent à des approches comparatives autant que monographiques 
non pas sur le ghetto en général, mais sur des ghettos particuliers.


Axe 2: Frontières et circulations: diversité des expériences du ghetto


Si donc la forme urbaine du ghetto peut renvoyer, de manière plus ou moins 
métaphorique, à une idée de clôture ou de fermeture, ou pour le moins 
d’isolement et de contrôle, ces notions ne sauraient épuiser ce que les 
habitants du ghetto font ou peuvent faire de leur situation. Même dans les 
institutions totales, notait Erving Goffman, l’emprise ne saurait être 
complète: la communication verbale peut bien y être interdite, cela n’empêche 
pas d’autres formes de communication d’émerger (Goffman, 1968), par adaptation 
secondaire. On peut dans ce cadre penser au récent livre de Judy Batalion 
(2022) sur les femmes des ghettos d’Europe de l’est et leurs résistances 
discrètes face aux nazis. Plus spécifiquement concernant le ghetto, l’école de 
Chicago de sociologie en a fait une de ses thématiques récurrentes, à travers 
le classique de Louis Wirth (The ghetto, 1928) et de nombreuses autres études 
d’écologie urbaine – au moment où les formes
  urbaines mêmes de Chicago changeaient considérablement, avec l’afflux de 
nouveaux habitants. Dans cette approche, le ghetto est compris comme une des 
différentes aires naturelles qui forment la ville, saisie sous la métaphore de 
la mosaïque; cette aire naturelle qu’est le ghetto est insérée dans le 
processus migratoire, voire dans le processus d’urbanisation des migrants. Les 
différentes aires paupérisées de la mosaïque, et spécifiquement le ghetto, 
renvoient à ce que la ville produit continuellement en matière de ségrégation 
sociale et spatiale; cependant, et c’est l’intérêt de la métaphore de la 
mosaïque, ces aires ne fonctionnent pas en vase clos mais forment système entre 
elles dans le tout de la mosaïque / ville. C’est dire combien la ville ne 
saurait se penser sans les formes de mobilité qu’elle contribue également à 
rendre possibles et que les habitant-es du ghetto cherchent à exploiter à la 
moindre occasion (voir Joseph, 1983
 , pour une synthèse éclairante). En somme, la ville assigne dans le ghetto, et 
permet la sortie du ghetto: comme un mouvement de balancier inscrit dans les 
mobilités urbaines et plus généralement dans l’expérience de la métropole.



Ce principe du balancier entre ségrégation et mobilité, acquis majeur de 
l’école de Chicago, présente l’avantage d’appeler des analyses nuancées, qui 
évitent le double écueil du populisme et du misérabilisme (Grignon, Passeron, 
1989). Le présent appel à articles invite par conséquent à décrire les 
ambivalences, la diversité des expériences du ghetto ainsi que les domaines 
d’application de ce balancier. Le travail et l’économie (y compris souterraine) 
fournissent évidemment de puissantes occasions pour sortir du ghetto; d’autres 
ressources sont également centrales, comme les réseaux (locaux, familiaux, dans 
les cas de migrant-es, etc.), mais aussi des qualités comme la 
“débrouillardise” ou “l’autochtonie”, qui sont construites de façon toujours 
localisée dans des réseaux géographiques plus vastes que le seul ghetto 
(Hilgers, 2011). Ces allers et retours, plus largement tous ces mouvements 
entre les aires qui font sortir du ghetto
  tout en y ramenant, tendent à compliquer la métaphore de la mosaïque utilisée 
pour la métropole – et dont le ghetto fournit une pièce – et invitent à 
s’intéresser aux “comportements frontières” (Joseph, 1983). De tels 
comportements gagneraient à être explorés dans toute la diversité et toute 
l’épaisseur de leur étendue, comme les figures du sniper et plus récemment du 
djihadiste nous y invitent. En effet, la figure du sniper (Joseph, 1992) sape 
les principes d’accessibilité et de visibilité de l’espace public urbain en 
s’attaquant au passant singulier, et empêche les circulations à partir d’une 
position frontière, en surplomb – et dénie ainsi le droit de visite dans un 
territoire. La figure du djihadiste (Stavo-Debauge, 2016) s’attaque de son côté 
à ce que l’urbanité produit de rassemblements (places, promenades, gares et 
aéroports, etc.), en réussissant le jour de l’attaque à y évoluer de manière 
compétente (sans 
 attirer l’attention), mais aussi en ayant bénéficié de bases arrières qui lui 
ont permis de préparer son coup – le ghetto devenant un espace d’embrigadement 
et de repli. À ce titre, le sniper comme le djihadiste, “créatures monstrueuses 
de la ville elle-même” (Ibid.), manifestent des versions inattendues du 
balancier ghetto / espaces centraux, et invitent à en repenser les frontières 
et les circulations. Ces figures, comme celles du débrouillard ou de 
l’autochtone plus haut, ne sont pas à prendre au pied de la lettre (pas même 
dans leur supposée négativité), mais pour stimuler l’imagination 
anthropologique (au sens large) et inviter les contributrices et contributeurs 
à proposer des analyses renouvelées de la tessiture des figures du ghetto.

La question des frontières et des comportements associés gagnerait aussi à être 
analysée du point de vue de l’immédiat extérieur du ghetto: dans son analyse 
des camps palestiniens, Daniel Meier montre ainsi la façon dont les camps et 
les quartiers adjacents se ressemblent sur le plan matériel et peuvent selon 
les périodes se confondre socialement ou au contraire faire l’objet d’une 
séparation qui renforce les identités collectives des deux côtés de la 
frontière (2008).



Ces premiers éléments visent à problématiser les liens multiples et ambivalents 
entre le ghetto et les autres mondes sociaux environnants. Un autre champ 
d’investigation possible aurait trait aux interactions quotidiennes, notamment 
si l’on suit les analyses de Hoggart en termes de “nous contre eux” (1970) ou 
celles convergentes de Du Bois concernant la double conscience et la double vue 
(Du Bois, 2007 ; Rawls, Duck, 2020 ; Chanial, 2021): si la double conscience 
fonctionne pour Du Bois comme conscience de soi et d’être vu différemment par 
les Blancs, elle dote d’un don de

“‘double vue’ qui les rend capables de se voir à la fois tels que les Blancs 
les voient, comme des inférieurs, mais aussi, au sein de leur communauté, comme 
des égaux” (Chanial, p. 306).

Il s’agirait de porter une attention accrue aux manières ordinaires d’interagir 
(d’engager la conversation, des regards réciproques, etc.) des habitants du 
ghetto entre eux (“nous”), mais aussi avec des membres d’autres mondes sociaux 
(“eux”), et ce à partir d’une hypothèse générale issue de ces travaux et selon 
laquelle les habitants du ghetto se sentiraient vus / considérés / reconnus (ou 
non – l’absence de reconnaissance étant centrale dans les interactions 
quotidiennes) d’une manière négative par ceux qui n’en sont pas (que ce soit 
pour des raisons raciales, sociales, ou entremêlées). Et en retour – seconde 
hypothèse – ils développeraient entre eux (“nous”) des formes d’interaction 
basées sur une présomption d’égalité. Dans l’un comme l’autre cas, on sent 
combien ces caractérisations générales laissent une grande place pour 
documenter et analyser les ambivalences, les comportements frontières.



Notamment, ces questions d’interactions quotidiennes doivent connaître des 
nuances selon le genre. D’un côté, dans son ethnographie des canopées 
cosmopolites, lieux dont l’atmosphère permettrait des interactions 
interraciales relâchées, Elijah Anderson note en creux l’existence d’autres 
lieux, beaucoup moins idéaux, spécialement pour les (jeunes) hommes noirs, en 
l’occurrence les transports en commun où ils peuvent faire un trajet entier 
sans que personne ne vienne à leur côté, et ce alors que la rame est bondée:

“L’homme noir peut constituer pour les Blancs un repoussoir juste parce qu’il 
est noir, et la défiance suscitée sera d’autant plus forte qu’il est jeune ou 
de style ‘ghetto’” (Anderson, 2019, p. 131).

D’un autre côté, les femmes ont sans doute des expériences différentes d’entrée 
/ sortie du ghetto, et des interactions ou des évitements. On peut songer aux 
activités de care, très largement féminisées (travailleuses domestiques, 
nourrices, aides-soignantes, aides à domicile, médiatrices culturelles des ONG 
qui opèrent dans les quartiers “problématiques”…), et à ce que ces activités 
impliquent en termes de venue sur le territoire de l’autre et d’interactions. 
Toutes ces expériences gagneraient à être documentées précisément et 
problématisées selon la perspective proposée ici.


Axe 3: Le ghetto comme ressource


On a vu avec l’exemple du ghetto juif de Venise que dans l’histoire la plupart 
des ghettos sont nés pour mettre à l’écart dans un espace physiquement délimité 
une partie de la population appartenant à des groupes sociaux ou ethniques 
spécifiques, considérés comme différents et dangereux pour l’ordre public comme 
pour la santé publique. En même temps, cette mise à l’écart permettait de 
réguler et contrôler leurs activités économiques, comme cela était le cas du 
ghetto juif de Venise. Aux États-Unis, les black cities ont été vues comme des 
lieux physiquement et socialement délimités non seulement par des murs, 
enceintes et autres éléments architecturaux de délimitation, qui servent à 
“enfermer dehors” (Agier, 2014) les habitants; mais aussi par la “ligne du 
partage des couleurs” (Du Bois, 2019) qui sépare les groupes racialisés. 
Toutefois, l’autre visage du ghetto est celui d’un lieu où l’agentivité des 
habitants peut s’
 exprimer à travers différentes manières de faire ville, c’est-à-dire de 
transformer un lieu apparemment hostile et vide (comme les campements de 
réfugiés, les slums et les bidonvilles), en un “chez soi” (Agier, 2014). Cela 
peut advenir, par exemple, par le développement de commerces et d’échanges 
informels, du micro-entrepreneuriat et de l’auto-construction des maisons ainsi 
que par la formation de nouvelles alliances locales ou par le renforcement de 
celles déjà existantes (voir Pollak, 1982, dans le cas de l’homosexualité 
masculine). Dans le ghetto, il serait donc possible d’observer des processus de 
cohésion interne (Picker, 2017) similaires à ceux qui ont lieu dans d’autres 
espaces d’enfermement:

“lorsque le refuge a été trouvé dans des contextes de survie, d’hostilité de 
l’environnement, c’est le contexte le plus propice à l’enfermement identitaire: 
chacun se protège, à l’extérieur et à l’intérieur, parce qu’il a trouvé un lieu 
de survie” (Agier, 2014, p.116).

Alice Goffman montre par exemple les effets socialisateurs du lieu (2014).



Par quels moyens exprimer ces procédés émergents d’identification (Brubacker, 
2001) par lesquels les habitants se reconnaissent et, en même temps, cherchent 
à contester l’identification imposée de l’extérieur? Un des moyens serait la 
création de nouveaux langages (Labov, 1978), avec ce même rapport ambivalent 
entre ghetto et monde extérieur puisque, forgés ici, entre “nous”, ces langages 
s’adressent aussi au-dehors, à “eux”, afin de faire passer des messages de 
contestation, de transmettre des modes de vie et façons de faire, etc. – par 
exemple les jeunes d’Abidjan en Côte d’Ivoire avec le nouchi (Boutin, Kouadio 
N’Guessan, 2015). Ces rapports langagiers ambivalents entre ici et là-bas 
s’expriment encore à travers l’usage du codeswitching (Gumperz, 1989 ; Woolard, 
2004), comme manière de “négocier les identités” (Heller, 1988) ainsi que comme 
stratégie de positionnement par rapport à ses interlocuteurs (qu’ils soient cher
 cheurs, journalistes, travailleurs sociaux, etc.) et dans les structures 
sociales (Gal, 1987). En passant d’une langue à l’autre on peut, par exemple, 
échapper au regard des chercheurs en employant la langue qu’ils ne connaissent 
pas, ou bien se faire reconnaître par eux en tant que porteurs d’un message à 
véhiculer à l’extérieur. De plus,

“les locuteurs peuvent changer leur perspective d’une expérience proche (“nous” 
ou première personne singulier) pour faire l’expérience de points de vue 
éloignés (“eux” ou troisième personne singulier)” (Woolard, 2004, p. 77, notre 
traduction).



Un autre moyen aurait trait à la création artistique qui, comme dit ci-dessus, 
peut permettre de renverser l’ordre social et symbolique entre “centre” et 
“périphérie” – il n’y a qu’à voir combien la danse hip-hop est partie 
intégrante de la création contemporaine en danse. Ces productions artistiques 
visent en partie, plus ou moins explicitement selon les supports et modes 
créatifs (de manière revendiquée dans le cas du rap – voir Pecqueux, 2007, par 
exemple), à figurer un “nous” (plus ou moins large, plus ou moins en opposition 
avec un “eux”), notamment en s’appuyant sur le partage d’un même vécu. Il est 
remarquable que la musique rap, en France et ailleurs, ait permis à des jeunes 
issus de quartiers paupérisés et marginalisés de non seulement exprimer leurs 
expériences de vie, mais aussi de renouveler pour partie le répertoire du 
politique et de la contestation. Un travail similaire est relevé par Nicolas 
Puig concernant la 
 production musicale palestinienne dans ou hors des camps, qui “relocalise” la 
Palestine en exil quand elles sont produites tant à des fins commerciales que 
patrimoniales (Puig, 2006). Cette même créativité exprimant une particularité 
locale dans le cadre d’une marginalisation sociale et spatiale est observée par 
Adam Ramadan dans les mêmes camps palestiniens (2009), ou par Guillaume Marche 
en ce qui concerne les marquages paysagers (street art) dans les espaces gay à 
San Francisco (2016). Une telle forme de créativité (comme d’autres) pourrait 
donc compter comme une façon d’exprimer et revendiquer sa subjectivité dans un 
contexte d’isolement physique et social, où les contraintes et la mise à 
l’écart tendent à priver les habitants de leur voix. Toutefois, il faut aussi 
considérer un autre aspect de la production culturelle (notamment artistique) 
au sein du ghetto qui consiste dans la marchandisation de la culture 
apparemment “propre” à ces
  lieux et dans leur médiatisation. Ces procédés pourraient véhiculer des 
images essentialistes du ghetto et renforcer les stigmates (positifs comme 
négatifs) pesant déjà sur leurs habitants. On peut penser encore au ghetto juif 
de Cracovie où se déroule annuellement le festival de musique klezmer qui est 
ici présentée comme “typique” de la culture et de l’histoire des Juifs d’Europe 
Centrale. Les touristes venant pour le festival pourront ainsi appréhender le 
quartier comme “typiquement juif” alors que, comme l’a démontré Diana Pinto 
(1996), il s’agit plutôt d’un ghetto symbolique, c’est-à-dire d’un lieu 
symboliquement juif mais désormais vide ou presque de ses occupants originaires 
et transformé en un espace de tourisme et de mémoire où par la musique résonne 
une “douleur fantôme” (Schümer 2004).



Le présent appel à articles invite donc à problématiser la conceptualisation et 
les usages – littéraux comme métaphoriques – du terme “ghetto” en tenant compte 
de cette dynamique de clôture-ouverture, d’enfermement comme de possibilités de 
sorties, de réception ou de production de l’urbain ainsi que de formes 
culturelles – qui ne sont pas par hasard définies comme “sous”(-cultures). Un 
des enjeux serait d’observer concrètement les expériences de ceux et celles qui 
y vivent et les dynamiques de transformation qui y peuvent prendre place. 
L’appel à articles invite aussi à se demander si la créativité langagière, 
musicale et artistique pourrait se faire véhicule d’émancipation en permettant 
à ses habitants de “sortir du ghetto” sans renoncer toutefois à leur 
attachement à ce lieu.


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Modalités de soumission

L’appel à contribution a valeur de cadrage et permet la sélection des 
contributions en fonction de leur pertinence par rapport au thème et aux enjeux 
du numéro. Il a, en outre, vocation à suggérer aux rédacteurs potentiels 
quelques pistes générales de réflexion.

Articles

Les articles représentent des contributions originales à la recherche, qui 
suivent les normes habituelles de la production scientifique. Ils doivent tous 
se positionner par rapport à l’appel à contributions.

Différents types d’approches sont possibles, permettant de diversifier la 
manière d’aborder la thématique : nous accueillons tant des articles à vocation 
essentiellement théorique, que des contributions fondées sur des recherches 
empiriques, où les enjeux méthodologiques seront précisés et discutés.

Tracés étant une revue interdisciplinaire, les articles doivent pouvoir être 
compréhensibles et pertinents pour des lecteurs et des lectrices non 
spécialistes ; ils peuvent également faire appel à des méthodes et des 
références de plusieurs disciplines, ou interroger les présupposés ou les 
outils empiriques et théoriques d’une discipline à partir du point de vue d’une 
autre discipline.

Les articles soumis ne peuvent excéder 45 000 signes (espaces, notes, et 
bibliographie incluses).

Notes

Nous publions des notes critiques qui présentent un ensemble de travaux 
(éventuellement un ouvrage en particulier), une controverse scientifique, ou 
l’état d’une question actuelle. Elles doivent dans tous les cas se rattacher 
explicitement à la thématique du numéro et permettre d’éclairer des 
orientations de recherche ou des débats inhérents à cette dernière, notamment 
pour des lecteurs et des lectrices non spécialistes des disciplines concernées.

Les notes soumises ne peuvent excéder 30 000 signes (espaces, notes, et 
bibliographie incluses).

Entretiens

Des entretiens avec des chercheurs, chercheuses ou d’autres expert-e-s des 
questions étudiées sont également publiés dans chaque numéro. Les contributeurs 
et les contributrices qui souhaiteraient en réaliser sont invité-e-s à prendre 
contact directement avec le comité de rédaction 
([email protected]<mailto:[email protected]>).

Traductions

Les traductions sont l’occasion de mettre à la disposition du public des textes 
peu ou pas connus en France et qui constituent un apport capital à la question 
traitée. Il doit s’agir d’une traduction originale. Le choix du texte devra se 
faire en accord avec le comité de rédaction et les questions de droits devront 
être réglées en amont de la publication.

Il est donc demandé aux contributeurs et aux contributrices de bien préciser 
pour quelle rubrique l’article est proposé. La soumission d’articles en anglais 
est également possible, mais si l’article venait à être retenu pour la 
publication, sa traduction nécessaire en français demeure à la charge de 
l’auteur ou de l’autrice.

Procédure

Les auteurs et autrices devront envoyer leur contribution (article complet) 
pour le 1er octobre 2022. Celle-ci sera envoyée à la rédaction de Tracés 
([email protected]<mailto:[email protected]>) ainsi 
qu’aux responsables du numéro: 
[email protected]<mailto:[email protected]> 
[email protected]<mailto:[email protected]>et 
[email protected]<mailto:[email protected]>.

Si elles ou ils le jugent utile, les auteurs et autrices peuvent adresser dès 
qu’ils le souhaitent un résumé (en indiquant le titre de leur contribution, la 
rubrique dans laquelle ils le proposent, ainsi qu’un bref résumé du propos) au 
comité de rédaction de Tracés (par courrier électronique à la même adresse) 
pour leur faire part de leur intention de soumettre un article.

Chaque article est lu est par un-e membre du comité de rédaction et par deux 
évaluateurs et évaluatrices extérieur-e-s. Nous maintenons l’anonymat des 
lecteurs et lectrices et des auteurs et autrices. À l’aide de ces rapports de 
lecture, le comité de rédaction de Tracés rend un avis sur la publication et 
décide des modifications à demander aux auteur-e-s afin de pouvoir publier 
l’article.

Dans le cas de propositions trop éloignées de l’appel à contribution ou des 
exigences scientifiques de la revue, le comité de rédaction se réserve le droit 
de rendre un avis négatif sur la publication sans faire appel à une évaluation 
extérieure. Hormis ces exceptions, une réponse motivée et argumentée est 
transmise aux auteur-e-s suite à la délibération du comité de lecture.

Nous demandons aux contributeurs et contributrices de tenir compte des 
recommandations en matière de présentation indiquées sur notre 
site<https://journals.openedition.org/traces/103>.

Les articles envoyés à la revue Tracés doivent être des articles originaux. 
L’auteur ou l’autrice s’engage à réserver l’exclusivité de sa proposition à 
Tracés jusqu’à ce que l’avis du comité de lecture soit rendu. Elle ou il 
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été acceptée et que l’article a été retravaillé en fonction des commentaires 
des lecteurs et lectrices.

NB : L’insertion d’images et de supports iconographiques en noir et blanc et en 
couleurs est possible en nombre limité (Précisez-le dans votre déclaration 
d’intention). Celles-ci doivent être livrées libres de droit (sauf exception, 
la revue ne prend pas en charge les droits de reproduction) ; elles limitent le 
nombre de signes à hauteur de 2500 signes par image pleine page, et de 1500 
signes par image demi-format. Pour des projets spécifiques, il est possible de 
faire établir un devis pour un cahier hors-texte.



  1.  Pour Louis Quéré, un artefact sémantique s’oppose aux “objets 
organisationnels” (terme qu’il reprend à Harold Garfinkel), à savoir la façon 
dont, dans le domaine de l’accomplissement pratique de la vie de tous les 
jours, les acteurs sociaux en viennent à saisir pratiquement des occurrences 
comme des entités sensibles et ordonnées (actions, paroles, etc.) sans en 
passer par des événements saisis “sous une description”, sans en passer donc 
par des artefacts sémantiques. 
[↩<https://traces.hypotheses.org/3766#identifier_0_3766>]


--
https://www.vidal-rosset.net/mailing_list_educasupphilo.html
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        

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