http://www.bortzmeyer.org/rpki-et-igp.html

Il est curieux de constater que la gouvernance des noms de domaine 
déplace autant de vent et suscite autant de réunions internationales 
(voir par exemple le FGI qui se tient en ce moment à Vilnius) alors que 
celle du routage, plus cruciale pour l'Internet, se fait 
essentiellement derrière des portes closes, dans des petits cercles 
fermés. Ainsi, le déploiement, déjà en cours 
(http://www.bortzmeyer.org/certificats-ressources-internet.html), d'une 
*RPKI* ("Routing Public Key Infrastructure", IGC de routage) se fait 
dans la plus grande discrétion. Il est temps de discuter des 
implications politiques de ce déploiement, ce que fait l'excellent 
papier de l'IGP (http://www.internetgovernance.org/), « "Building a new 
governance hierarchy: RPKI and the future of Internet routing and 
addressing 
(http://blog.internetgovernance.org/blog/_archives/2010/9/7/4624281.html
)" ».

C'est un très bon document qui sera lu avec intérêt par le petit nombre 
de gens qui s'intéressent à la fois à l'aspect technique (ici, il 
s'agit de protéger le protocole de routage BGP contre des attaques ou 
des problèmes comme les fantaisies de Pakistan Telecom 
(http://www.bortzmeyer.org/pakistan-pirate-youtube.html)) et à l'aspect 
politique (le rôle des RIR, la distribution de pouvoir entre eux et 
l'ICANN et les opérateurs). Mais un petit avertissement tout de même : 
l'article commence par annoncer qu'il va être consacré à l'information 
du lecteur, sans prendre position, mais ce n'est pas tout à fait 
exact : l'article penche plutôt du côté de l'inquiétude, mettant en 
avant le fait que la RPKI va augmenter le pouvoir des RIR, au détriment 
des FAI (et sans doute de l'ICANN). En effet, à l'heure actuelle, le 
pire que puisse faire un RIR est de retirer une plage d'adresses de sa 
base de données (celle qu'on peut consulter avec whois). Cela ne change 
rien au routage, sauf pour la minorité d'opérateurs qui filtre les 
annonces BGP en se fiant aux bases des RIR. Le RIR ne pourra même pas 
réaffecter d'autorité cette plage à un autre utilisateur car, si 
l'ancien continue à l'annoncer, la réaffectation punira davantage le 
nouveau client innocent que le titulaire historique.

En effet, le principe des RPKI est d'attribuer des certificats aux 
titulaires de ressources comme les plages d'adresses IP. Les routeurs 
BGP acceptent ensuite (ou pas) les annonces selon qu'elles sont signées 
(ou pas) avec la clé indiquée dans le certificat. Le rôle 
essentiellement administratif des RIR devient donc un rôle 
opérationnel, avec possibilité d'influer directement sur les politiques 
de routage.

C'est une importante différence avec le déploiement de DNSSEC, où le 
même IGP (http://www.internetgovernance.org/) a exprimé des craintes 
que cela ne mène à une plus grande centralisation du DNS. Mais le DNS a 
a toujours été hiérarchique, le gouvernement états-unien, via son 
sous-traitant VeriSign, a toujours eu la possibilité de supprimer ou 
d'ajouter un TLD comme il le voulait 
(http://www.bortzmeyer.org/fin-de-yu.html). DNSSEC ne change donc pas 
grand'chose à l'équilibre existant. Au contraire, aujourd'hui, les RIR 
n'ont pas la possibilité d'agir sur le routage (et ils le répètent à 
l'envi, « nous allouons des ressources virtuelles, c'est tout »). Avec 
la RPKI et un BGP sécurisé, on a donc un vrai changement de pouvoir.

Pourtant, cet important changement de politique de l'Internet a été 
très peu discuté et notamment pas dans les cercles habituels comme 
l'ICANN ou le FGI. Il est vrai que ceux-ci sont plus remplis d'avocats 
ou de politiciens que de gens qui comprennent le routage Internet, son 
importance et ses conséquences. Le papier de l'IGP explique bien qu'il 
n'y a nul complot pour dissimuler la vérité aux masses : il suffit de 
ne pas trop en parler, de présenter le sujet comme essentiellement 
technique, et le tour est joué, personne ne s'y intéresse.

Le déploiement en cours de RPKI est d'autant plus important qu'il n'a, 
pour l'instant, fait apparemment l'objet d'aucune décision formelle. 
L'IETF n'a produit aucun RFC sur un routage sécurisé (un groupe de 
travail, SIDR (http://tools.ietf.org/wg/sidr), y travaille, mais est 
loin du but, cf. les RFC 4272, RFC 4593 et RFC 5123 en attendant). Et, 
du côté des RIR, il semble qu'aucun d'eux n'ait développé une politique 
concernant la RPKI (fouillez vous-même les politiques du RIPE 
(http://www.ripe.net/ripe/docs/), vous n'y trouverez que des 
propositions, comme la 2008-04 
(http://www.ripe.net/ripe/policies/proposals/2008-04.html)), celle-ci 
étant simplement présentée comme un service optionnel. Il est vrai que 
l'aspect « sécurisation de BGP », quoique plus vendeur, est peut-être 
moins motivant pour le déploiement des RPKI que l'arrivée prochaine du 
marché des adresses IPv4, après l'épuisement proche de celles-ci 
(http://www.bortzmeyer.org/epuisement-adresses-ipv4.html) (ce point est 
à peine mentionné dans l'article de l'IGP).

On ne peut donc que recommander la lecture de cet article pour 
encourager le débat.

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