Liberté d'expression, droit universel


       La liberté d'expression est liée étroitement à la démocratie. 
Pourgarantir l'exercice de la liberté d'expression, nous devrions avoir 
unedémocratie participative (et pas seulement une démocratie représentative). 
Ladémocratie participative accorde une grande importance à la participation 
descitoyens aux décisions qui affectent leur vie. J'ose croire que la 
libertéd'expression est vraiment un droit universel, mais la réalité et 
l'expériencede la vie m'ont enseigné le contraire. Dans une société divisée en 
classes, oùles intérêts sont opposés de façon totalement antagonique et où le 
pouvoirpolitique est sous la domination d'une élite représentant les intérêts 
d'uneminorité, une frange surpuissante, ceux qui sont au bas de l'échelle de 
lasociété sont marginalisés et n’ont pas le droit d'exposer leur opinion. 
Ilspourraient peut-être exprimer telle ou telle chose mais personne ne 
lesécouterait ni ne prendrait leur point de vue en considération.
 
Juste un exemple, en Indonésie. J'ai suivi de très près leprocessus de 
construction du barrage Jatigede à Sumedang, Java-ouest. Degrandes 
manifestations ont eu lieu en nombre pour s’y opposer, organisées parles 
habitants de la région mais aussi par des organisations environnementalescomme 
Walhi, ou encore par Komnas HAM, la commission nationale consultative desdroits 
de l’homme indonésienne, mais le gouvernement s'en moquait et ne voulutmême pas 
répondre à la pétition des habitants pour parler de leur condition. 
Denombreuses recherches avaient été effectuées et démontraient le risque 
d’impactnéfaste d'un tel barrage sur l'environnement. Selon le calcul réalisé 
par leshabitants, les rizières de la zone du barrage produisent 36 000 tonnes 
de riz,ce qui représente 360 milliards de roupies par an, soit 21 600 000 
euros. C’estpourquoi la région de Jatigede est considérée comme le grenier à 
riz dudépartement de Sumedang. Or tous ces paysans doivent maintenant trouver 
unmoyen de subsistance différent de celui qu’ils avaient pendant des 
générations!


 
Aujourd’hui, toute une civilisation –des traditions, une 
culture–,l'environnement naturel –des forêts, des rivières, des champs, des 
arbres– sontsur le point de disparaître entièrement. La vie et la paix de 11 
000 famillesdans trente villages et cinq cantons ont été bouleversées par la 
constructiondu barrage de Jatigede. Pendant longtemps, les habitants ont subi 
les menaceset l'intimidation des pouvoirs publics et de la bureaucratie. Les 
résidents quirefusaient le barrage ont été accusés d'être des dissidents et des 
opposants audéveloppement. Environ un million d'hectares de terres productives, 
desdouzaines de sites culturels sundanais allant du huitième siècle 
jusqu'auroyaume de Pajajaran au seizième siècle, se voient inondés ; 38 000 
habitantsde Sumedang perdent leurs toit et leurs moyens de subsistance, et 
pourtant legouvernement s'en fiche.


 
Bien sûr, ceux qui soutiennent la politique du gouvernementplaident en faveur 
de la nécessité d'ériger ce barrage pour la constructiond'une centrale 
hydroélectrique gigantesque. Le problème est que cette énormecentrale 
hydroélectrique ne répond qu'aux besoins des grandes corporations.Tandis que 38 
000 personnes perdent leur toit, leur terre et leurs moyensd’existence... Le 
gouvernment a sacrifié l'environnement et la vie des petitesgens au profit des 
grandes entreprises.


 
Vous avez peut-être entendu parler de la résistance des habitantset des paysans 
de Kulonprogro, Yogyakarta, à la construction du nouvel aéroportinternational, 
et de la résistance des paysans, des organisations nongouvernementales, des 
organisations environnementales et de la communauté Saminà l’usine de ciment 
dans la région montagneuse de Kendeng ? Des paysans etagriculteurs, dont neuf 
femmes, du mont Kendeng de la région de Rembang,avaient cimenté leurs pieds 
dans le but non seulement de protester contre leprojet de cette usine de ciment 
dans leur ville natale mais aussi pour rappeleraux jeunes générations le devoir 
de respecter la nature. Mais même avec leurspieds murés dans des bacs de ciment 
pendant cinq jours devant le palaisprésidentiel, leurs protestations furent 
ignorées.


Il y a aussi la résistance contre le forage d'exploration des 
centralesgéothermiques de Baturaden dans la région montagneuse de Slamet. J'ai 
vu undocumentaire qui démontre les ravages sur l'environnement de ce projet. 
L'eauest contaminée, rendue impropre à la consommation quotidienne, elle ne 
peut nonplus servir à la production de la pâte de soja, ni à d'autres 
entreprisesdestinées à fournir des biens et services. Cent-huit importantes 
organisationslocales, nationales et internationales, ont publié une déclaration 
conjointeexigeant la fin du forage d'exploration des centrales électriques 
géothermiquespour sauver la montagne Slamet.


 
La saisie illegale des terres est perpétrée dans de nombreuxendroits en 
Indonésie. Les projets d'infrastructures pharaoniques, appuyés parle 
gouvernement et financés par des capitaux étrangers, sont à l'origine 
desconflits relatifs aux terres, à la déforestation, à la misère et 
auxsouffrances du peuple.

Le Consortium pour la réforme agraire (KPA) avait enregistré 659conflits 
agraires en 2017, couvrant une superficie de 520 491 hectares. Lenombre de 
conflits agraires avait augmenté de 50 % par rapport à 2016.« C'est en moyenne 
presque deux conflits agraires par jour », adéclaré la secrétaire générale du 
KPA, Dewi Kartika, dans une note de find'année 2017, à Jakarta.


 
Ce qu’il faut retenir, c’est que la saisie illégale des terresdécoule 
directement des politiques néoliberales.


En conclusion, après avoir abordé une des questions fondamentalesauxquelles le 
peuple d'Indonésie se trouve confronté et à la lumière de ce queje viens 
d'exposer, peut-on dire que la liberté d'expression est un droituniversel ? Y 
a-t-il une vraie démocratie pour ceux qui sont marginaliséset qui se trouvent 
en bas de la pyramide économique et sociale ? Lorsquela voix de ces gens n'est 
pas entendue par les autorités, où devraient-ilsaller chercher de l'aide ?


Tatiana Lukman

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