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Entretien avec le Général Pichot-Duclos, à propos de La main invisible des
puiss
Publié le 26/08/05 | |
Entretien avec le Général Pichot-Duclos, à propos de la parution du livre
de Christian Harbulot :
"La main invisible des puissances. Les Européens face à la guerre
économique"
Les Cahiers d'Epee, cahier n°1, juillet 2005
De but en blanc, quel est votre sentiment à la lecture du dernier ouvrage
de Christian Harbulot, "La main invisible des puissances. Les Européens
face à la guerre économique" ?
C'est un ouvrage capital pour comprendre qu'une nouvelle culture de la
puissance est en train de revenir sur le devant de la scène. Certes, elle
n'est pas nouvelle au sens strict du terme puisqu'aux XIX et XXème
siècles, disons jusqu'à la seconde guerre mondiale, ce paramètre de
puissance était pris en compte. Cependant, peu à peu, les idées libérales
qui ont donné lieu à la mondialisation en sont venues à faire oublier
cette dimension, surtout en France d'ailleurs !
Aujourd'hui, avec la nouvelle politique américaine depuis 1989, avec la
progression de la Chine, la dimension de la puissance s'impose à nouveau.
Le mérite de Christian Harbulot est prioritairement de la faire
reconnaître dans notre pays, alors que le clan libéral français ne veut
voir que le marché. Bien sûr, il ne s'agit pas d'être contre la création
libre et légitime de richesse – le libéralisme est bon en soi – mais
simplement de se montrer réaliste ! Il est évident qu'il est du rôle de
l'Etat de se recentrer sur ses fonctions purement régaliennes. Mais
certains libéraux font mine d'ignorer que le libéralisme américain n'en
est pas un !
Expliquez-vous…
Lorsque le rapport Carayon est sorti il y a bientôt deux ans, il a été
violemment critiqué par les tenants du libéralisme. Or que proposait
Bernard Carayon ? Tout simplement de s'inspirer des méthodes de nos
concurrents américains, qui non seulement savent se protéger quand leurs
intérêts sont en jeu (plus question alors de laisser-faire !) mais encore
se dotent sans complexe des moyens indispensables pour optimiser leur
outil économique en prenant toutes les mesures préventives – et offensives
! – qui s'avèrent être nécessaires ! En témoigne l’arsenal protectionniste
des lois américaines.
Comprendre la nature des enjeux
exige de mettre en place une nouvelle grille de lecture
Le premier mérite de Christian Harbulot dans cet ouvrage est, semble-t-il,
de faire preuve de bon sens. Ainsi, il expose crûment les périls auxquels
nous sommes confrontés, tout en déplorant que les "élites" françaises
soient mentalement prisonnières du carcan suranné des idéologies…
C'est vrai. Ce souci de réalisme, cette volonté pragmatique traverse cet
ouvrage de la première à la dernière page. D'ailleurs ce n'est pas un
hasard si Bernard Carayon en a écrit la préface. D'emblée, on insiste sur
deux points : d'une part la réalité historique et contemporaine des formes
d'expression de la puissance, et d'autre part la réalité de la guerre
cognitive, qui constitue, pourrions-nous dire, le stade supérieur de
l'intelligence économique. A cet égard, souvenons-nous que l'un des plus
puissants conseillers du président Carter disait sans ambages que les
Américains doivent maintenir leurs vassaux en état de dépendance (voyez le
rôle de l'OTAN qui ne devrait plus avoir de raison d'être depuis la fin de
l'ex-URSS…), et en outre qu'ils doivent cultiver la docilité de leurs
vassaux.
Je voudrais d'ailleurs en profiter pour rappeler que c'est l'EGE qui a
remis au goût du jour dans notre pays le mot de "puissance". Il y a
quelques années encore, quand on parlait de "patriotisme économique" dans
les amphis, on entendait des ricanements ! Or maintenant, ça ne fait plus
rire, surtout quand on mesure la puissance de ce concept chez nos
concurrents anglo-saxons ou chinois !
Christian Harbulot a découpé son ouvrage en plusieurs chapitres qui sont
autant de facettes permettant de cerner les nouveaux modes opératoires de
la puissance. Comment les appréhendez-vous?
En préambule, il explique ce qu'est la guerre économique. Or chez nous,
malheureusement, la plupart des écoles nient encore cette réalité ! Il en
souligne les trois dimensions : culturelle, conflictuelle et
technologique. Et surtout, il insiste sur la nécessité de mettre en place
une nouvelle grille de lecture si l'on veut comprendre tout à la fois la
nature des enjeux et les instruments à mettre en œuvre pour être en mesure
de relever les défis auxquels nous sommes confrontés.
Il ouvre en particulier des perspectives tout à fait intéressantes en
montrant la connivence extraordinaire existant entre les macro-économies
financières et les économies criminelles – voyez à ce sujet l'excellent
ouvrage du juge Jean de Maillard intitulé "Le rapport censuré – Critique
non autorisée d'un monde déréglé", paru l'an passé chez Flammarion.
Spécialisé dans la lutte contre le blanchiment d'argent, ce magistrat qui
est l'un des meilleurs spécialistes de la criminalité internationale en
col blanc, a mis en lumière le rôle trouble joué par les Etats et les
institutions financières en matière de dérives illicites des échanges
internationaux…
L'affrontement économique se révèle ainsi être une donnée fondamentale du
processus de mondialisation … Mais quid des jeux d'influence qu'évoque
ensuite Christian Harbulot ?
Un constat tout d'abord : les Français maîtrisent très mal ces jeux
d'influence. Après avoir rappelé quelle était la nature des cycles en
matière de guerre économique, Christian Harbulot met en relief certaines
initiatives dont nous devrions utilement méditer la portée, comme
l'infiltration des structures culturelles par la CIA, qui ont ensuite
d'incontestables conséquences économiques. Ce fut notamment le cas dans
les Pays de l'Est où après l'effondrement du Mur, les produits industriels
américains purent s'imposer sans difficulté, les blue jeans, les
cigarettes et les westerns ayant été symboles de liberté durant la Guerre
Froide !
Il pointe aussi d'autres pratiques sur lesquelles nous devons ouvrir les
yeux. Par exemple, les sociétés de conseil anglo-saxonnes sont prêtes à
vous signer toutes les chartes de déontologie que vous voudrez concernant
la confidentialité de leurs démarches, là n'est pas le problème. La
réalité, et ce qu'elles "oublient" de dire, c'est qu'elles sont
elles-mêmes auditées en interne par leur propre centrale, américaine ou
britannique qui vient examiner tous les dossiers… Cette dimension échappe
totalement aux Français qui travaillent loyalement avec ces sociétés de
conseil !
C'est là où il nous faut faire preuve d'une certaine intelligence ?…
Oui, et l'auteur montre bien que la bonne maîtrise de l'intelligence
économique constitue un facteur-clé permettant d'accroître sa propre
puissance. Le constat est unanime : le champ d'action s'est déplacé des
conflits militaires aux conflits économiques. Et toutes les sphères de
notre monde sont concernées par cette mutation, le culturel comme le
sociétal. Dès 1915 par exemple, des stratèges allemands avaient pris
conscience de cet inévitable déplacement du concept de puissance du strict
domaine militaire à la sphère économique.
Mais aujourd'hui, c'est sur les exemples d'outre-Atlantique qu'il convient
de se pencher pour mesurer les enjeux. Il y a tout d'abord les stratégies
collectives, les processus de coopération entre le gouvernement et les
entreprises (ce fut l'objet chez nous du rapport Carayon). Et surtout, il
nous faut méditer toute l'importance de l'économie de la connaissance.
Christian Harbulot analyse très justement ici le rôle de l'Advocacy
Center, centre d'arbitrage qui anime une infrastructure nationale
d'information, de mise en commun d'informations stratégiques concernant la
défense et l'avancement de projets commerciaux. Ce centre coordonne les
flux informationnels des 19 agences gouvernementales…On est loin du
libéralisme allégué en permanence. Les responsables français du public
comme du privé seraient bien avisés d'en tirer certaines leçons !
On comprend mieux dès lors l'importance du volet "guerre de l'information"
!
C'est évident ! De fait, ces stratégies d'influence dépassent le simple
niveau des entreprises et des associations professionnelles, et impliquent
bel et bien les Etats ! C'est ce que certains chez nous ne perçoivent pas
ou plutôt se refusent à voir ! Outre-Atlantique, tant l'Etat que les
grandes entreprises ont recours aux jeux d'influence indirecte en faisant
appel à des systèmes intégrés de gestion du renseignement et de
l'information, (voir l'exemple bien connu de l'agence Kroll rachetée par
le leader mondial du courtage en assurance en 2004…)
Si l'on met en parallèle cet aspect des choses avec l'érosion chez nous du
patriotisme économique, il y a effectivement de quoi être inquiet !
Harbulot cite avec raison un intéressant colloque de l'IHEDN – Institut
des Hautes Etudes de Défense Nationale – où l'on voit que si quelques
patrons français intégraient positivement cette dimension de guerre
économique, une majorité réfutait cette réalité, ne voyant en tout cela
qu'une forme particulière de la concurrence. Or, aux Etats-Unis, la
pratique du patriotisme économique va de soi ! Les Américains n'ont même
pas à le dire parce qu'ils sont naturellement patriotes depuis la petite
école, avec le salut aux couleurs… De fait, constatez le gouffre béant
avec l'éducation française très fortement marquée par l'héritage
idéologique du marxisme ! Cette dimension du patriotisme économique doit
donc impérativement être prise en compte. Se vouloir pragmatique, c'est
être capable d'utiliser tous les outils dans un but conflictuel.
A cela s'ajoute notre absence de "culture du renseignement"…
Oui. En France, on s'évertue trop souvent à chercher les sources fermées
alors que les sources ouvertes ne sont pas assez exploitées. Or ces
dernières (médias, colloques, foires et expositions…) fournissent la
quasi-totalité des informations dont la plupart des structures de notre
pays auraient besoin. Là aussi, c'est une question de culture et de
comportement à faire évoluer. Cet aspect des choses mériterait d'être pris
en ligne de compte sérieusement par les entreprises françaises, ne
serait-ce que pour former correctement leurs personnels.
On reste d'ailleurs pantois quand on voit qu'aucun projet de grande
envergure n'a été initié dans tous ces domaines par une structure aussi
importante que le Medef ! Trop de nos patrons sont les purs produits
intellectuels d'un système qui date, qui ne comprend du réel que la
dimension verticale, sans percevoir toutes les implications – et le poids
– des relations transversales. Alors, que dire du passage de la guerre
économique à la guerre cognitive qu'évoque Christian Harbulot dans son
livre !
La sphère de l'économie se trouve donc explorée et labourée par d'autres
outils ?
Oui. Il en va ainsi de toutes les sciences qui concernent la connaissance
et ses processus d'acquisition : psychologie, neurobiologie, etc. autant
de domaines d'ordre transversal. Ne nous voilons pas la face, soyons
pragmatiques comme le sont nos adversaires : il s'agit bel et bien
d'exploiter les ressources de la connaissance dans un but conflictuel ! A
cet égard, la guerre cognitive marque une différence majeure avec
l'intelligence économique, laquelle se situe dans un cadre concurrentiel,
de plus en plus dur certes, mais encadré par des lois et des règlements.
Avec la guerre cognitive, c'est plus complexe, plus subtil, puisque l'on
trouve tout à la fois combinées des informations authentiques et des purs
produits de désinformation ! La guerre d'Irak a magistralement mis en
valeur cet aspect des choses. La question des armes de destruction massive
et la gestion médiatique qui en a été faite constituent désormais un cas
d'école ! On pénètre là de plain-pied dans le cadre des guerres
immatérielles ! Et que dire du chapitre que l'auteur consacre à l'apport
de la culture subversive ! Oui, par cette présentation des choses, par
l'angle d'approche privilégié, le livre de Christian Harbulot est tout à
fait novateur.
En résumé, quelles raisons invoqueriez-vous pour amener un chef
d'entreprise à lire "La main invisible des puissances. Les Européens face
à la guerre économique" ?
D'abord, vouloir comprendre. Prendre conscience des enjeux. Puissant par
son réalisme, ce livre intelligent et salubre doit être lu par le maximum
de gens, pour que peu à peu – le plus vite possible – les consciences
s'éveillent ! Comme le dit l'auteur, nous sommes dans un monde dominé par
la recherche de puissance, le politique et l'économique se faisant
mutuellement la courte échelle. Ce livre est capital pour appréhender
correctement et lucidement l'évolution actuelle du monde réel. Sortons des
schémas lénifiants distillés par des professeurs repliés sur leurs tours
d'ivoire ! Qu'on le veuille ou non, qu'on le déplore ou non, il y a une
guerre économique. Les chefs d'entreprise le savent. Et ce livre, en
soulignant les carences françaises – d'ordre intellectuel et
méthodologique principalement – doit conduire à faire œuvre pédagogique.
Le pragmatisme doit nous amener à voir le monde tel qu'il est. Nous en
avons largement les moyens puisque l’ingénieur français est très recherché
… à l’étranger !
Ensuite, il faut agir d'urgence, mettre en place les structures
nécessaires pour maîtriser l'intelligence économique et l'intelligence
cognitive. Ce qui passe prioritairement par une révolution dans les
esprits! Rien ne bougera réellement tant que cette prise de conscience
n'aura pas eu lieu, tant que les cervelles n'auront pas changé !
Malheureusement, je crains que dans la configuration actuelle, ça ne
stagne encore tant qu'il n'y aura pas eu un violent électrochoc politique
que j'appelle de mes vœux, condition indispensable pour que de nouvelles
équipes s'imposent, qui puissent prendre la mesure des enjeux
d'aujourd'hui et surtout de demain !…
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Pour approfondir l'approche du Général Pichot-Duclos : Voir le tout récent
article intitulé "Intelligence cognitive : la France en retard d'un
paradigme !" signé Jean-Pierre Hamon et Jean Pichot-Duclos, publié dans la
Revue de Défense nationale de juin 2005 : "Aujourd’hui, la maîtrise de
l’économie de la connaissance est la condition de la compétitivité ;
l’outil collectif des systèmes privés et publics des États-nations se
nomme «intelligence cognitive» dont la mise en oeuvre est permise par une
«informatique de puissance». L’intelligence cognitive consiste à se doter
des moyens opérationnels nécessaires pour comprendre et dominer par le
savoir le fonctionnement de la mondialisation ; c’est aussi le moyen de
hiérarchiser de façon asymétrique toutes les activités humaines au profit
de la nation dominante. Seuls les États-Unis et le Japon, bientôt la Chine
et l’Inde, semblent en mesure de jouer ce rôle. Hors paradigme, la France
est menacée par un décrochage irréversible". (voir site : www.defnat.com )
A noter également que le Général Jean Pichot-Duclos a signé un article
dans le dernier numéro de Politique Magazine intitulé : "L'économie n'est
plus ce qu'elle était". Voir enfin le site de l'Ecole de Guerre Economique
www.ege.fr www.ege.fr
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Saint-Cyrien de la promotion de 1956, le Général Jean Pichot-Duclos sert
en Algérie au 1er REP avant d’accomplir l'essentiel de sa carrière en
corps de troupe dans les bataillons alpins. Parallèlement, il exerce ses
talents pendant près de vingt ans dans la mouvance renseignement/langues
étrangères. C'est ainsi qu'après son temps de capitaine, il suit les cours
des langues orientales et de relations internationales de "Sciences Po".
Par la suite, il commandera le 27°BCA. En pleine Guerre froide, il
effectue trois séjours en Europe de l'Est, deux à Prague et un à Varsovie
comme attaché militaire. Il passe enfin quatre ans et demi à Strasbourg,
où, comme Général, il termine sa carrière au commandement de l'Ecole
Interarmées du Renseignement et des Etudes Linguistiques, dite EIREL.
Sorti du service actif en 1992, il entre à DCI – Défense Conseil
International – où il crée une cellule d'intelligence économique, qui
participe activement aux travaux de la Commission Martre. En 1997, il
fonde avec Christian Harbulot l'Ecole de Guerre Economique, l'EGE. Notre
Lettre consacrera un prochain dossier à cette Ecole qui connaît depuis sa
naissance un succès indéniable et croissant.