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Ecoutes de l'Elysée : cow-boys et come back
A la réouverture du procès, des documents déclassifiés apportent un nouvel
éclairage.
Par Karl LASKE
mardi 06 septembre 2005 (Liberation - 06:00)
«Allez-y mon général, dites-nous la vérité.» En rouvrant, hier, tout
sourire, le procès des écoutes de l'Elysée, le président Jean-Claude Kross
a usé de toutes les ficelles pour faire parler un peu plus Pierre Charroy,
patron jusqu'en 1999, et durant dix-sept ans, du Groupement
interministériel de contrôle (GIC), centre des «interceptions de
sécurité». «Je n'ai rien su», a répondu le général en retraite, accoudé au
pupitre des prévenus. Les documents récemment déclassifiés semblent
prouver le contraire. Ils ont été transmis, en mars, au tribunal par le
secrétariat du gouvernement, provoquant la réouverture du procès. Le
parquet avait requis la relaxe pour Charroy. «Le contenu du document
déclassifié tend à montrer que vous pouvez être complice», annonce le
président.
«Pas très à cheval sur les principes ?»
Il s'agit des annexes d'un rapport de Paul Bouchet, nommé, en 1993,
président de la Commission nationale de contrôle des interceptions de
sécurité (CNCIS), après la révélation du scandale des écoutes par
Libération. Durant plusieurs semaines, Bouchet avait procédé à des
auditions couvertes par le secret défense. Charroy avait été entendu. Il
avait été assez clair. «Le général n'a pas caché qu'il partageait
pleinement l'opinion selon laquelle les membres de la cellule de l'Elysée,
grisés par le caractère privilégié de leur statut, estimaient devoir
échapper à tout contrôle et se conduisaient en cow-boy», notait alors
Bouchet. Pourquoi des «cow-boys» ? interroge le président. «Tout le monde
disait les cow-boys», bredouille le général, tremblotant légèrement.
«Est-ce parce qu'ils n'étaient pas à cheval sur les principes ?» s'amuse
Kross, suggérant qu'il avait été confronté «à des méthodes pas régulières,
acceptées en connaissance de cause». Le général s'embrouille. «Je ne l'ai
appris qu'après.» Puis : «La page était tournée.» Et encore : «Ça ne
servait à rien de faire une enquête.» Trop tard donc. Et puis souligne
Charroy, la «déontologie du GIC» tenait en quatre mots : «On ne parle
pas.» «C'est ce qui m'a permis de survivre pendant dix-sept ans»,
remarque-t-il.
On lui reparle du capitaine Pierre-Yves Gayzou, «lecteur» au GIC, qui
s'est suicidé après sa mise en examen. Le militaire «apportait
directement» à la cellule de l'Elysée «les transcriptions manuscrites qui
n'étaient pas dactylographiées au GIC», selon Bouchet. Le général se
souvient. Lors de son enquête, Bouchet apprend qu'une chef de bureau
tient, sur un cahier, une comptabilité des écoutes dactylographiées. «Il
va me mettre sous le nez la preuve que, chez moi, il y avait des documents
qui partaient directement», témoigne Charroy. «Partaient directement où ?»
interroge le président. «Partaient sans être tapés.» A l'Elysée. Cette
précision est cruciale pour un autre prévenu : Louis Schweitzer,
ex-directeur de cabinet de Laurent Fabius à Matignon, de 1984 à 1986,
contre lequel six mois de prison ont été requis. «Je savais que l'on avait
délibérément trompé le cabinet du Premier ministre, relève Schweitzer. Ce
que je ne savais pas, c'est si cette tromperie s'étendait au général
Charroy, s'il avait été tenu au courant de ces dérives.» En partant
directement à la cellule de l'Elysée, ces écoutes échappaient donc à
Matignon, autorité de contrôle du GIC.
Relaxé, mais accablé par le rapport Bouchet
Poursuivi pour «recel» des écoutes, Paul Barril, brièvement membre de la
cellule, est aussi concerné par la levée du secret défense sur le rapport
Bouchet. Il est soupçonné d'avoir transmis à Libération les écoutes d'Edwy
Plenel qui déclenchent l'affaire en 1993. Le parquet a requis une relaxe
en faveur de Barril, mais l'annexe du rapport l'accable. Concernant
l'origine des documents, «l'hypothèse la plus probable est qu'ils
proviennent de la société Secrets dirigée par Paul Barril», écrit Bouchet.
Pour preuve, une écoute officielle de Paul Barril, effectuée par le GIC le
25 février 1993, attesterait qu'un «dossier confidentiel de Plenel» devait
être «distribué» au Palais du justice par un de ses collaborateurs. Ce 25
février, un procès en diffamation opposait Barril à Plenel. «M. Plenel
indique avoir remarqué ce jour-là au fond de la salle d'audience, M. Alain
Léauthier (journaliste à Libération qui devait publier le document le 4
mars) en conversation avec une personne identifiée comme un envoyé de M.
Barril», écrit Paul Bouchet. Pour Barril, l'épisode n'est qu'«une
manipulation». Pour Plenel, «la question de l'origine des documents est
secondaire. Dans cette affaire, je remercie toute personne qui a pu
contribuer à la manifestation de la vérité». Entendu en fin de journée,
Alain Léauthier s'est refusé de dévoiler «la» ou «les» sources de
Libération.
http://www.lefigaro.fr/france/20050906.FIG0001.html?074721
Le rapport Bouchet au menu de l'audience
Écoutes de l'Élysée : les «cowboys» reviennent au tribunal
Le procès des écoutes de l'Élysée a repris, hier, devant la 16e chambre du
tribunal correctionnel de Paris, suite à la déclassification d'un rapport
jusqu'alors partiellement «secret défense». L'avocat Paul Bouchet y évoque
les «dysfonctionnements» dans les branchements de la cellule élyséenne
entre 1983 et 1986. Il devrait être entendu aujourd'hui comme témoin.
Anne-Charlotte De Langhe
[06 septembre 2005]
Toujours bronzé, cravate rose tendre autour du cou et voix étrangement
douce pour un ancien du GIGN, Paul Barril se tient prêt. Le président
Jean-Claude Kross, très en verve en cette rentrée judiciaire, vient de
faire lecture des fameuses annexes déclassifiées. Et leur contenu ne
manque pas de piment. On y trouve notamment une conversation interceptée
par le Groupement interministériel de contrôle (GIC) en 1993, dans
laquelle le capitaine Barril, alors depuis longtemps «brebis galeuse» de
la cellule, demande à sa secrétaire de remettre à un certain «Franck»,
employé de sa société Secrets, «le dossier confidentiel de Plenel» afin
que celui-ci le transmette à un journaliste de Libération.
«Vous nous avez dit que cette écoute était un faux..., relève le président.
– Oui. Pour moi, elle n'a jamais existé.
– Tout cela serait donc de l'invention... ?
– Non. De la manipulation.»
Le président Kross subodore quelque «paranoïa» chez le capitaine, qui
maintient : «Je n'ai jamais donné à qui que ce soit quoi que ce soit.»
Interrogé à son tour, le général Charroy, ex-patron du GIC, jure tout le
contraire. «Je suis formel. Cette écoute a existé.» Un brin excédé, le
président Kross commence à désespérer de «trouver dans le dossier des
versions qui se confortent entre elles». Et poursuit.
C'est justement au tour de Pierre Charroy de répondre aux questions du
tribunal, sur un autre chapitre cette fois. De fait, dans l'annexe IV du
rapport Bouchet, le militaire admet que la cellule de l'Élysée avait son
propre système de retranscription des écoutes. Vingt lignes étaient mises
à sa disposition et «la cellule se prévalait de son statut spécial pour
traiter directement» les interceptions téléphoniques sur son matériel
informatique. Une description qui va à l'encontre de ce que le général
Charroy avait déclaré à l'audience l'hiver dernier, à savoir que les
gendarmes de l'Élysée ne bénéficiaient pas de régime particulier.
«Dans son rapport, M. Bouchet écrit pourtant que vous parliez d'eux comme
de «cowboys», note le président. Pourquoi ?
– C'était un style, se défend le prévenu, les avant-bras posés sur le
pupitre. Ce sont des automatismes, sans plus. [...] J'avais d'autres
préoccupations que de surveiller cette cellule.»
Faute de savoir ce qui se tramait dans ses bureaux, le patron du
groupement s'inquiétait-il alors des allers et venues de toutes les
écoutes dactylographiées ? A-t-il simplement été «obligé de constater» sur
un petit cahier de comptable que de nombreuses sorties de documents
avaient eu lieu entre juillet 1984 et mars 1986, échappant ainsi au
contrôle obligatoire de Matignon ? S'est-il, enfin, efforcé de recontacter
au moment de l'éclatement de l'affaire l'employée chargée de consigner ces
fameuses sorties ? La réponse est «Non... C'était pas la peine d'embêter
les gens.» Le général Charroy a, décidément, le sens de la discrétion.