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Dernier jour de débat, hier, dans l'affaire qui oppose Thomson à Lagardère.
Barbouzeries industrielles au bout des canons
par Renaud LECADRE
QUOTIDIEN : jeudi 01 décembre 2005
L'intelligence économique a encore reculé d'un cran hier devant le
tribunal correctionnel de Paris en charge de l'affaire «Couper les ailes
de l'oiseau». La société Thomson y est accusée de tentative d'extorsion de
fonds contre le groupe Lagardère, sur fond de règlements de comptes entre
marchands de canons.
De fait, l'intelligence économique est la nouvelle appellation de
l'espionnage industriel, qu'il soit pratiqué par des services
gouvernementaux ou des officines privées, ses praticiens ayant la fâcheuse
tendance de passer de l'un à l'autre. En clôture des débats, le tribunal a
entendu hier comme témoins deux personnages très «intelligents» : Raymond
Nart, ancien n° 2 de la DST, parti pantoufler dans une société de matériel
militaire (CS) avant de jouir d'une retraite bien méritée ; et Jean-Louis
Gergorin, ancien diplomate, n° 2 d'EADS en charge de la «stratégie», donc
de l'espionnite («Jean-Luc Lagardère n'avait aucun goût pour le
renseignement ; comme j'avais été au Quai d'Orsay, il a pensé à moi»).
La DST avait été saisie en 1994 par le cabinet d'Edouard Balladur à
Matignon, suspectant une opération de déstabilisation de Lagardère
orchestrée par la CIA. Nart dit «avoir fait très vite le tour de la
question. En fait c'était franco-français», Thomson étant derrière
l'affaire. Si son enquête a dégénéré, c'est la faute à la DGSE : «Le
gouvernement français avait saisi les deux services. La DGSE détricotait
derrière notre passage, notre source faisant l'objet d'un contrôle fiscal.
L'intervention d'officines a abouti à la confusion la plus complète, un
marigot où un caïman n'aurait pas retrouvé ses petits.»
New York. Gergorin avait, pour sa part, des rendez-vous réguliers avec la
DST, une coutume dans le complexe militaro-industriel. Et mène en
parallèle sa petite enquête personnelle. Il rend visite au cabinet
new-yorkais de Jules Kroll, premier détective privé au monde : «Vu sa
réputation dans le renseignement, il y avait plus que des suspicions. Il
m'a répondu qu'il était blanc comme neige.» Puis s'en remet à la DST, à
qui il verse de surcroît 300 000 francs en liquide pour financer son
enquête, comme une vulgaire officine. C'est du moins ce qui est indiqué
dans une note interne du service, finalement versée au dossier après levée
de secret défense. «Un service public travaille pour une entreprise privée
qui le rémunère, contre une autre entreprise publique», résume, goguenard,
Me Metzner, un des avocats de la défense. Gergorin tâche de démentir :
«Ces histoires de versements n'évoquent absolument rien pour moi.» Nart
n'est «pas au courant» ou alors ne se «souvient pas».
Alain Gomez, ex-PDG de Thomson et principal accusé pour avoir financé
clandestinement les activités de William Lee un intermédiaire
sino-américain qui réclamait 150 millions de francs au groupe Lagardère
contre le retrait d'une plainte peu fondée , a sa version de l'imbroglio :
il aurait été victime d'écoutes sauvages à son bureau, «par une ou
plusieurs sociétés privées», lesquelles écoutes auraient été «blanchies»
par la DST : «Ce qui est acheté 300 000 francs, ce n'est pas la recherche
d'informations mais la signature d'un rapport qui officialise du
renseignement obtenu par des voies illégales.»
«Scan-da-leux». A entendre Gomez, tout provient de la «dualité entre agent
et source». Jusqu'à présent, le tribunal avait cru comprendre qu'un
«agent» est un fonctionnaire de la DST ou de la DGSE, rémunéré comme tel,
une «source» étant un informateur privé éventuellement rémunéré dans des
conditions plus rocambolesques. Raymond Nart vient balayer sa naïveté :
«C'est pareil. Une source devient agent quand ses informations sont
validées. La confusion entre les deux est telle que c'est sans intérêt.»
Pour lui, le seul scandale tient en la divulgation des notes secrètes de
la DST révélant sa petite cuisine : «Comment voulez-vous que les gens
coopèrent à l'avenir ? C'est scan-da-leux.»
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A l'origine de l'affaire, une fusion...
par Renaud LECADRE
En 1993, l'avocat sino-américain William Lee conteste les conditions de la
fusion entre Matra et Hachette, donnant naissance au groupe Lagardère. Il
prétend être mandaté par un important fonds de pension, Calpers, alors
qu'il ne représente qu'une poignée de petits porteurs recrutés par petites
annonces. En 1994, Lee réclame 150 millions de francs contre le retrait de
sa plainte. Jean-Luc Lagardère refuse de «transiger avec les mafieux» et
porte plainte à son tour pour tentative d'extorsion de fonds. L'enquête
démontrera que l'activisme de Me Lee était financé en sous-main par
Thomson. En 1995 pourtant, Lagardère maintiendra le contact avec le
présumé maître chanteur.