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Une balle perdue pour Lagardère

Alors qu'il attaquait en justice, le marchand d'armes se retrouve mis
en accusation.

par Renaud LECADRE
QUOTIDIEN : mardi 13 décembre 2005

On croyait assister au procès de la société Thomson (rebaptisée
Thales), en la personne de son ancien PDG Alain Gomez. Il s'est achevé
hier, après un mois d'audience, en une sévère mise en cause du
groupe Lagardère (aujourd'hui EADS), réputé victime d'une tentative
d'extorsion de fonds. Dans la dernière ligne droite d'un procès, il
est d'usage que les avocats de la défense disent tout le mal qu'ils
pensent de la partie civile. Mais il est moins fréquent que le
parquet, supposé faire cause commune avec le plaignant, le démolisse
consciencieusement.

Matra, filiale armement du groupe Lagardère, se disait victime d'une
«entreprise de démolition» ourdie par son concurrent Thomson en vue
de «récupérer tout ou partie de son activité défense». Sa plainte
initiale visait l'action entamée par des petits porteurs ­ financée
clandestinement par Thomson ­ contre la fusion en 1992 entre Matra
(boostée par une vente de missiles à Taiwan) et Hachette (plombée
par la déconfiture de la 5), donnant naissance au groupe Lagardère.
Au cours des débats, on a très vite compris que Jean-Luc Lagardère
ne redoutait pas vraiment la fronde des actionnaires minoritaires, mais
plutôt la campagne de dénigrement menée en parallèle par leur
avocat sino-franco-américain, William Lee. «Nous étions accusés de
corruption et même d'assassinat, s'insurge Me Philippe Lemaire, avocat
du groupe Lagardère : sur un claquement de doigts, nos adversaires
montraient qu'ils avaient les moyens de leurs actions en alimentant la
presse» par des calomnies. Mais «comment une grande entreprise comme
Matra pourrait-elle être impressionnée par de tels torchons ?»
ironise Me Henri Leclerc, l'un des avocats de la défense. La
contre-attaque des Lagardère's boys sera à la hauteur. «Un cortège
de comportements de voyous où toutes les règles éthiques, morales et
déontologiques ont été bafouées, résume Me Dartevelle, avocat de
William Lee : vols de dossiers, écoutes téléphoniques...»

Coulisse. Lagardère va peut-être regretter d'avoir porté son
différend avec Thomson sur la place publique. «La partie civile ne
vend pas des yaourts, mais des armes, observe d'abord le procureur,
Romain Victor : un secteur où l'angélisme et la naïveté ne sont pas
de mise.» Et de faire mine de s'interroger : «Qui manipule qui ?» Le
groupe Lagardère a en effet fourni 300 000 francs (45 500 euros) à
des agents de la DST pour enquêter sur son ennemi. «La DST va
purement et simplement être achetée, cash», résume sobrement Me
Meztner, autre avocat de la défense. Le procureur insinue : «Est-elle
si faible, si vulnérable, cette société qui peut s'offrir les
services du contre-espionnage français ?» Avant de requérir une
relaxe, renvoyant les deux marchands de canons dos à dos et à leurs
règlements de comptes en coulisse, le parquet s'interroge sur la
valse-hésitation du groupe Lagardère, portant plainte un jour contre
Thomson, la retirant le lendemain, tout en continuant de négocier en
parallèle. «Dans ce clan des intouchables, dont Jean-Luc Lagardère
était le roi, les magistrats sont des larbins», résume abruptement
Me Bourbon, autre défenseur de William Lee.

Déballage. Les avocats de Lagardère réclament un million d'euros de
dommages et intérêts. Le chiffre fait ricaner Me Temime, autre avocat
de la défense : «Ce pauvre petit groupe ayant subi une telle
abomination ne réclame même pas l'équivalent d'un verre au comptoir
pour un smicard.» La partie civile ne sait plus de quel délit elle
fut victime : chantage, extorsion ? Elle se réfugie derrière le mot
déstabilisation. «On a beau prendre le code pénal dans tous les
sens, le mot déstabilisation n'y figure pas», assène Me Thibault de
Montbrial au nom des prévenus. Bilan du déballage judiciaire, selon
Me Roland Poynard, avocat d'Alain Gomez : «Un champ de ruines.»
Jugement le 6 février.

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