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A Washington, l'affaire des écoutes tourne à la bataille politique

Philippe Gelie
[03 janvier 2006]

LES PIONS sont déjà en place à Washington pour la première bataille
politique de l'année : face au président Bush, enclin à étendre ses
prérogatives au nom de la lutte contre le terrorisme, un Congrès
frappé d'une mauvaise image et qui doit redorer son blason avant les
élections de mi-mandat, en novembre. Spectateurs engagés de cette
lutte de pouvoirs : la presse, mise en accusation lorsqu'elle fait son
travail, et la justice, promise au rôle d'arbitre.

George W. Bush a pris l'offensive en donnant sa bénédiction à une
enquête criminelle lancée en secret par le département de la
Justice. Elle vise à découvrir qui a trahi l'existence d'écoutes non
autorisées par la National Security Agency (NSA) sur le territoire des
Etats-Unis.

Le 16 décembre dernier, le New York Times avait révélé l'existence
de ce programme, «probablement le plus secret du gouvernement
américain», selon l'Attorney general (ministre de la Justice),
Alberto Gonzales. Quelques mois après les attentats du 11 septembre
2001, George Bush avait autorisé la NSA à mettre sur écoute des
conversations internationales en provenance ou en direction des
Etats-Unis sans obtenir de mandat auprès d'une cour spéciale, créée
en 1978 pour mettre fin aux dérives de la CIA lors de la guerre du
Vietnam. Une cour accommodante puisqu'elle a donné son feu vert à 18
724 requêtes depuis sa création et n'en a rejeté que 3 (toutes en
2003).

Le Congrès s'apprête à enquêter sur ce programme secret qui a pris
des libertés avec la loi. Le républicain Arlen Specter, président de
la commission de la Justice du Sénat, a promis d'organiser des
auditions dès ce mois-ci pour clarifier la nature et l'ampleur des
écoutes. Son collègue démocrate Charles Schumer demande que soient
entendus les dirigeants actuels et anciens de la NSA ainsi qu'Alberto
Gonzales et son prédécesseur à la Justice, John Ashcroft.

Programme secret

La requête sera d'autant plus difficile à rejeter qu'on sait depuis
dimanche que l'adjoint d'Ashcroft, James Comey, avait refusé en mars
2004 de certifier la légalité des écoutes sans mandat. Andrew Card,
secrétaire général de la Maison-Blanche, et Gonzales, alors
conseiller juridique, s'étaient spécialement rendus au chevet
d'Ashcroft, tout juste opéré de la vésicule biliaire, pour obtenir
son paraphe. Devant ses réticences, le programme aurait été suspendu
pendant plusieurs mois.

Ces résistances rencontrées dans sa propre administration jettent le
doute sur l'argument principal de George Bush : «Le programme de la
NSA est légal et nécessaire, martèle-t-il. J'ai été élu pour
protéger le peuple américain et je me suis engagé à utiliser toutes
les ressources disponibles, dans le cadre de la loi - ce que je
fais.»

Les juristes de la Maison-Blanche affirment que l'ordre présidentiel
entre dans les prérogatives du «commandant en chef» en temps de
guerre et qu'une résolution du Congrès, adoptée trois jours après
le 11 septembre, l'autorise à faire usage de «toute la force
nécessaire et appropriée contre les nations, les organisations ou les
personnes» impliquées. Les démocrates objectent que l'administration
avait tenté d'inclure dans la résolution un blanc-seing pour ses
écoutes, en vain. Terrain d'autant plus glissant que Bush avait
déclaré en 2004 : «Quand on parle d'écoutes, il faut un ordre d'une
cour, rien n'a changé.»

Trois enquêtes contre la presse

Mentir à ses concitoyens n'est pas un petit péché, surtout pour un
président affaibli dans les sondages et confronté à un Congrès en
mode pré-électoral. En un réflexe naturel, l'administration tente
donc de détourner l'attention sur le messager. L'enquête criminelle
dont le New York Times va être la cible s'annonce complexe et
hasardeuse : le journal a gardé son «scoop» secret pendant un an, au
nom de la «sécurité nationale» et sur pression du président, qui
aurait personnellement reçu le patron du journal, Arthur Sulzberger
Jr, et le directeur de la rédaction, Bill Keller.

C'est la troisième enquête simultanée dirigée contre la presse et
ses sources, après celle menée sur la révélation de l'identité
d'une espionne de la CIA et celle ouverte en novembre contre la
divulgation par le Washington Post d'un réseau de prisons secrètes de
la CIA.

La Maison-Blanche pourrait ainsi se faire des ennemis sur plusieurs
fronts à la fois. Mais il y va de sa conception extensive des pouvoirs
présidentiels face aux contre-pouvoirs du Congrès, de la justice et
des médias. Une bataille pour laquelle George Bush, conseillé et
soutenu par son vice-président, Dick Cheney, semble prêt à brûler
ses vaisseaux.

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