La fuite qui révèle un malaise analyse Pour Jacques Baud, spécialiste du renseignement, cest létat desprit au sein des services helvètes quil faut revoir. Selon lui, laffaire du fax égyptien ne remet pas en cause la collaboration de la Suisse avec l étranger.
jean-noël cuenod Publié le 10 janvier 2006 Jacques Baud: «Les services étrangers restent largement demandeurs envers la Suisse. De plus, ce type de fuite survient de façon assez courante dans les services de la plupart des pays partenaires de la Suisse.» jean-paul guinnard » Les fuites concernant les prisons secrètes de la CIA en Europe pourraient avoir des «conséquences négatives affectant la crédibilité internationale de la Suisse». Craignant le pire, la Commission de politique extérieure du Conseil des Etats demande au gouvernement d'agir. Les services suisses de renseignement souffrent régulièrement de poussée de fièvre. La dernière en date - la fuite dans la presse d'un fax du Ministère égyptien des affaires étrangères - n'est pas forcément la plus dangereuse. Certes, la crédibilité de la Suisse en a pris un méchant coup. Mais cela ne devrait guère porter préjudice à l'indispensable collaboration des Etats démocrates dans les échanges d'informations confidentielles, comme l'estime Jacques Baud, auteur de L'Encyclopédie du renseignement et des services secrets et d'un livre récent sur le Renseignement et la lutte contre le terrorisme: «Les services étrangers restent largement demandeurs envers la Suisse. De plus, ce type de fuite survient de façon assez courante dans les services de la plupart des pays partenaires de la Suisse. C'est ainsi que la CIA mène actuellement une enquête interne sur les fuites liées aux centres de détention et d'interrogation clandestins.» Cela dit, le fait qu'une fuite se soit produite démontre qu'il y a, pour le moins, un sérieux malaise au sein des services helvétiques. Et il faudra bien en comprendre les raisons, avant que d'autres dérapages plus graves ne se produisent et ne mettent en péril notre position dans cette sempiternelle guerre du renseignement dont la neutralité ne saurait nous éviter les effets. La mauvaise réponse serait d'entreprendre une nouvelle réforme de notre système qui risque de transformer en usine à gaz une machine qui se révèle déjà fort complexe. D'autant plus que réforme il y a eu et qu'elle a donné des résultats assez positifs. Pesanteurs coupables C'est plutôt l'état d'esprit qu'il faudrait changer, tâche rudement plus ardue que de bricoler un nouvel organigramme. Car l'important n'est pas la fuite, mais les pesanteurs dont elle pourrait être le symptôme. De l'avis de membres des services suisses et étrangers - qui tiennent à leur anonymat - la rigidité et le manque d'audace pertinente dans l'analyse demeurent les principaux défauts du renseignement helvétique. Nous analysons assez bien le passé mais savons mal discerner l'avenir. C'est ainsi que la qualité et le sérieux du renseignement de type police judiciaire sont souvent loués par les services étrangers. En effet, dans ce domaine, il s'agit essentiellement de comprendre ce qui s'est passé. Or, le renseignement, c'est aussi percevoir ce qui va se passer. L'actuelle lutte contre le terrorisme global démontre le caractère essentiel des analyses prospectives. C'est donc dans ce domaine, selon nos interlocuteurs, que le bât blesse en Suisse. Le renseignement helvétique reste trop marqué par les pesanteurs de la hiérarchie militaire ou policière qui, par sa nature, parvient fort mal à intégrer l'audace de la pensée, l'originalité et le non-conformisme. Autant de défauts majeurs dans un système axé sur la discipline qui se muent en qualités précieuses lorsqu'il s'agit d'oser dessiner le futur. Initiative privée Ce n'est certes pas par hasard si la Suisse doit l'âge d'or de son renseignement - durant les années 1930 et 1940 - à une initiative privée, celle d'un commerçant et capitaine saint-gallois, Hans Hausamann. Démocrate et franc-maçon alerté par les persécutions antimaçonniques de l'Allemagne nazie, il avait créé son propre réseau de renseignement et persuadé les autorités suisses de prendre des dispositions de contre-espionnage dès l'arrivée de Hitler au pouvoir. A la Mobilisation, il a mis son agence - le Bureau Ha - au service du brigadier Masson, chef du renseignement militaire. Le bras droit du général Guisan a su préserver l'indépendance de Hausamann et s'est bien gardé de lui imposer un cadre rigide. Grâce à cette liberté d'action et d'initiative, le Bureau Ha - qui gérait avec un réseau soviétique une «taupe» dans l'entourage direct du Führer! - a remporté des succès considérables sur le front de l'information. Certes, il n'est pas question de confier à une société privée un domaine qui relève exclusivement de la puissance publique. Si les formes juridiques du libéralisme ne conviennent pas, la Suisse devrait tout de même s'inspirer de certains de ses aspects, en ménageant dans ses structures de renseignement une place aux individualités fortes, inaptes aux claquements de talons, mais à l'esprit fécond. © Edipresse Publications SA, tous droits de reproduction et de diffusion reservés. Conditions générales | Contacts | Copyright | Charte
