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Guerre économique: «Le plus important, ne pas se faire avoir»

Entretien avec Christian Harbulot, fondateur de l’Ecole de guerre  
économique      
        
Il est l’un des théoriciens mondiaux les plus influents en matière de  
guerre de l’information et de ce qu’il appelle «la guerre cognitive». Dans  
ses thèses, il s’érige parfois contre l’hégémonie nord-américaine et ses  
détracteurs y voient des prises de position gauchisantes. Christian  
Harbulot fait néanmoins partie du paysage de l’intelligence économique.
Il est fondateur de l’Ecole de guerre économique. Il enseigne également au  
MBA d’HEC, à l’Essec et à l’Ecole des Mines de Paris, ainsi qu’au Collège  
Interarmées de Défense. Il a directement contribué à la création de  
plusieurs formations universitaires de 3e cycle en IE (Universités de  
Poitiers, Strasbourg, Lille). Conférencier régulier à l’Institut des  
Hautes Etudes de la Défense Nationale, il est également directeur associé  
du cabinet Spin-Partners, qui a remporté au Maroc le marché de mise en  
place d’un centre de veille stratégique. L’Economiste a jugé utile de  
partager avec ses lecteurs les idées que cet expert développe depuis  
plusieurs années vu ses implications géostratégiques. A noter que «les  
nouvelles formes de la guerre» sera le thème d’un débat que développera  
jeudi 16 mars, dans le cadre d’un cycle de conférences de L’Economiste, le  
Général Jean-Louis Dufour. (Voir aussi article en page 37).

- L’Economiste: Vous avez beaucoup insisté dans nombre de vos travaux sur  
le principe de guerre cognitive. Quelles sont les implications de ce  
concept?
- Christian Harbulot: Il y a deux mondes. Le premier favorise l’échange.  
Il est complètement orienté vers la mondialisation, l’abaissement des  
barrières douanières. C’est tout ce qui tourne autour de la société  
d’information, Internet, l’e-commerce et tout le développement de ce qu’on  
appelle l’immatériel d’une manière générale. Le second, ce sont les  
rapports de force entre puissances, les jeux d’interférence. Ce deuxième  
monde, nous le voyons peu et nous avons du mal à le matérialiser. Je  
prends un exemple: le sommet de l’information qui s’est tenu à Tunis. Un  
des enjeux de cette conférence fut l’Icann, cette société privée liée au  
département du Commerce américain et qui attribue des noms de domaines.  
Certains pays souhaitaient une gouvernance mondiale autour de  
l’attribution de noms de domaines, justement parce que cette attribution  
n’est ni gratuite, ni innocente d’ailleurs. Nous avons réalisé que l’Icann  
n’était pas très pressée d’être dépossédée de ce pouvoir. Et s’il y a  
pouvoir, la question est de savoir ce que cela rapporte, soit en terme de  
business, soit en terme d’influence, donc de puissance.
C’est bien le problème de fond. Pour illustrer la question du cognitif, je  
prends l’exemple de l’investissement socialement responsable. Peu de gens  
savent que les églises évangélistes sont à l’origine de cette démarche. Au  
départ, tout le monde peut imaginer qu’il s’agit d’une démarche  
charitable. En réalité, ce n’est pas aussi simple. Au sein du Collège de  
Défense où j’interviens, un lieutenant-colonel de l’armée britannique nous  
a produit une analyse que nous avons diffusée d’ailleurs sur le site  
infoguerre.com.
Elle concerne la matrice de l’empire britannique à l’époque de la Reine  
Victoria. Il y explique le rôle des églises évangélistes britanniques qui  
étaient un instrument très fort de l’influence de l’empire britannique. A  
la lumière de ce constat, nous pouvons nous demander si les évangélistes  
américains, au-delà de leurs fonctions caritatives, ne jouent pas un autre  
rôle?
Autrement dit, lorsqu’on parle d’ISR, il y a, bien entendu,  
l’investissement mais aussi tout un ensemble de notions cognitives qui ne  
sont pas simples à appréhender. Nous manquons de recul pour comprendre ce  
qui se passe. Dans le cognitif, le problème est de savoir qui fabrique les  
règles, dans quel but? Pour influencer comment et pour tenir le business  
de quelle manière? C’est un problème qui semble complexe mais qui ne l’est  
pas tant que cela lorsqu’on y regarde de plus près.

- Cette idée de rapports de géostratégique et de rapports de force est  
difficile à admettre?
- Il y a un argument marquant qui vous touche déjà dans une partie de  
votre activité: la Chine. En France, nous disons que l’économie doit  
toujours avoir deux temps d’avance pour pouvoir se développer par rapport  
à la Chine. Mais si la Chine nous rattrape, qu’allons nous faire? Il n’y a  
pas de réponse. Dans le textile, le Maroc est concerné. Un patron marocain  
m’a confié: «nous ne comprenons pas comment les Chinois peuvent vendre tel  
produit alors qu’ils ne réalisent pas de bénéfices, vu le coût de la  
matière première, etc».
La Chine est un pays en quête de puissance qui a les capacités de faire un  
dumping majeur sur les prix alors que les règles économiques ne sont même  
pas celles qui fonctionnent au Maroc. Dans ce cas, comment faire? Si nous  
raisonnons par rapport à cet impératif de deux temps en avance, alors la  
Chine va tout le temps nous rattraper, compte tenu de son énorme capacité  
à innover, de benchmarking, de copie... Si elle nous rattrape, comment  
rester compétitifs en respectant les règles du libre-échange? C’est  
impossible.
La réponse commence déjà à venir des Etats-Unis qui mettent des barrières  
protectionnistes parce qu’une partie de leur secteur industriel ne peut  
pas résister à la Chine. L’Europe, qui est un ensemble beaucoup plus  
vulnérable, qui n’a pas d’unité politique, ne sait pas encore le faire.
Donc, pour en revenir à votre question, l’argument est de dire: Attention!  
si vous ne regardez que les règles du business, vous n’allez pas voir  
arriver des problèmes majeurs. D’autant que derrière la Chine, il y a  
l’Inde, pays plus discret mais tout aussi important. Si nous pilotons un  
pays simplement en disant: laissons-faire les hommes d’affaires, car c’est  
à eux finalement de réussir, je pense sincèrement que ce serait une vision  
très naïve et très dangereuse.

- Et pour les PME, ces enjeux-là semblent plutôt éloignés de leur  
préoccupation?
- Il faut que les pouvoirs politiques soient les initiateurs de cette  
sensibilisation. Le patron de PME a ses problèmes, il gère son entreprise  
et n’a pas de temps à consacrer à cela. C’est donc à l’Etat de le faire.  
Je le reconnais, le problème des économies émergentes comme le Maroc c’est  
l’urgence, faire venir les investisseurs.
Concrètement, comment piloter cela? Le pouvoir politique doit avoir la  
capacité de se dire: le développement du Maroc c’est comme pour la France,  
un travail de court, moyen et long terme. Je vous mets en garde contre ce  
qui s’est passé en France. D’abord pendant 50 ans, nous avons cherché à  
faire venir des investisseurs étrangers. Mais lorsqu’ils sont arrivés,  
nous avons manqué de lucidité. Résultat: soit ces investisseurs prenaient  
des subventions et quelques années plus tard, repartaient en laissant tout  
le monde au chômage, soit ils s’emparaient d’une partie de l’économie  
nationale.
Ensuite la France s’est habituée à travailler dans le sillage de  
l’économie américaine. En fin de compte, nous avons eu du mal à devenir  
autonomes, à réaliser que les Etats-Unis ne vont pas nous aider à résoudre  
tous les problèmes, notamment face à la Chine.

- Mais est-ce qu’il n’y a pas là un risque de faire marche arrière sur les  
acquis et principes même de l’ouverture, de l’économie libérale?
- Je précise que même aux Etats-Unis, il y a un patriotisme économique. Je  
pense à un cas qui a été très bien médiatisé en France, l’affaire Gemplus.  
Il existe un réseau de cadres supérieurs à la retraite qui travaillent  
bénévolement pour les Etats-Unis. Vous avez bien entendu ce que j’ai dit:  
réseau de cadre à la retraite qui travaillent gratuitement. Son siège se  
trouve à quelques centaines de mètres de la Maison Blanche.
Dans le cas de l’affaire Gemplus, ce réseau a travaillé très étroitement  
avec des conseillers de Bill Clinton pour mener une opération visant à  
récupérer une technologie française particulièrement innovante: la carte à  
puce. Ce que la France n’a pas été en mesure de protéger ou de conserver.
Aujourd’hui, le défi, c’est de concilier entre la stratégie libérale et  
l’intérêt de son pays. On peut laisser le business se faire, mais cela  
n’interdit pas une force, celle de l’Etat, qui pour des raisons  
supérieures à celles du business doit piloter les enjeux économiques.  
Lorsque les Américains ont compris que les semi-conducteurs étaient  
systématiquement délocalisés au Japon à la fin des années 70 par le jeu du  
business et qu’ils se sont rendus compte que ce mouvement allait rendre  
l’armée américaine dépendante de firmes localisées en Asie, le  
gouvernement par le biais du Pentagone est intervenu.
Les différents patrons des multinationales ont été convoqués et on les a  
invités à arrêter cela. Là vous avez un pouvoir politique qui oblige un  
pouvoir privé à intégrer cette notion de puissance économique. Ce n’est  
pas qu’une affaire de superpuissance. On peut tout à fait imaginer qu’un  
petit pays puisse se définir par rapport à un périmètre économique qu’il  
faut absolument préserver. Quels sont ces périmètres économiques dans le  
cas du Maroc ? Il reste à les définir tout en évitant de tourner le dos au  
business, aux échanges, à l’ouverture. Il faut être intelligent et  
comprendre comment ça fonctionne. Et justement la chance dans la guerre  
cognitive c’est que nous n’avons pas besoin d’avoir d’immenses complexes  
industriels pour être aussi rusé que l’autre. Dans le cognitif un très  
faible peut vaincre un très fort.

- Raffarin ou Villepin, lequel de ces gouvernements a été le plus sensible  
aux enjeux de l’IE en France?
- Nous commençons à nous poser les véritables questions. Il y a une  
continuité, mais il y a un changement de ton. C’est la première fois  
depuis De Gaulle où l’on ose parler de patriotisme économique. Les  
Etats-Unis et la Chine ont un affrontement direct sur le pétrole et là je  
cite Alain Juillet qui l’a affirmé lors d’un colloque. Il n’est pas exclu  
que le jeu spéculatif autour du baril soit une manœuvre indirecte  
américaine pour faire payer aux Chinois le pétrole plus cher. Et nous, que  
fait-on pendant ce temps. Alain Juillet répond: «il faut profiter des  
contradictions des autres».
Certes, mais j’ai envie de rajouter si nous n’avons pas une politique de  
moyen et long termes, ce serait une politique de courte vue. Comment  
imaginer qu’un pays comme la Chine face à la pression des USA pilote son  
avenir à court terme? C’est impossible.
Donc dans un monde, il y a deux types de pays. Ceux qui ne voient que le  
court terme. Et il y a les autres, ceux qui voient le moyen et le long  
termes. Ces pays vont gérer l’échange et les logiques de puissance. Là, je  
placerais les Etats-Unis, l’Allemagne, le Japon, l’Inde, la Russie, la  
Chine, la Corée du Sud et même des pays plus petits comme la Finlande.  
J’ai l’impression que ce pays a plus de réflexion stratégique sur ces  
questions-là que la France.


Regardez l’Argentine



- Etats-Unis, Chine, Europe... cela semble un combat de puissances dont  
des pays comme le Maroc sont exclus?
- Non, vous êtes concernés aussi. Imaginons qu’un pays ait une manière de  
division du travail en matière d’agriculture en agroalimentaire. Comment  
préserver l’originalité de ce que vous faites et de ce que vous avez su  
faire? L’Argentine était considérée, il y a 40 ans, comme le pays de  
l’élevage, de la viande. Aujourd’hui, lorsque vous survolez le territoire  
argentin par avion qu’est-ce que vous remarquez: des centaines de milliers  
d’hectares jadis consacrés au pâturage sont transformés en champ de soja.
Ce ne sont plus les Argentins qui possèdent ces champs, mais les  
multinationales d’autres pays. Le gouvernement argentin n’a pas eu de  
politique par rapport à cela. Il a laissé faire. L’agriculture argentine a  
été réorientée de l’extérieur. Au Maroc, il faut qu’il y ait une prise de  
conscience sur les priorités: une économie émergente, comment ne pas être  
vulnérable… Si l’on veut utiliser un langage populaire, le plus important  
c’est comment ne pas se faire avoir.

Propos recueillis par
Mohamed BENABID

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