http://vtech.canalblog.com/archives/2006/03/07/1480222.html

Interview de Bernard Carayon : patriotisme économique, intelligence
économique en France

Je remercie Mr Bernard Carayon, Député du Tarn pour avoir accepté de
conduire cette interview via mail, et je vous laisse avec la suite.
Bonne lecture !

Pouvez-vous nous parler de votre nouvelle mission que vous a confiée
le Premier Ministre? Dans quelle cadre s'inscrit-elle? Pour quelles
raisons? Sa portée?

Le monde économique européen a été secoué depuis plusieurs mois
par des événements qui remettent en cause une politique européenne
de la concurrence plus dogmatique que pragmatique, et l'abandon de
toute politique industrielle - les inquiets peuvent l'appeler
autrement - par les Etats européens : le lancement, avéré ou non,
d'OPA hostiles sur de grandes entreprises européennes, l'annonce
de la fin du pétrole ou en tout cas de l'énergie bon marché, la
découverte que nos partenaires compétiteurs ont mis en place un
protectionnisme discret mais efficace. La mission que le Premier
ministre m'a confiée doit également prendre en compte les termes du
débat en cours sur le patriotisme économique, une expression que
j'avais d'ailleurs mis en évidence, dès 2003, dans mon
précédent rapport.

L'objectif de cette mission est donc triple. Evaluer l'apport
informationnel de l'Etat aux entreprises, notre capacité à influer
dans les organisations internationales, par exemple celles où se
forment les normes et enfin, et surtout, trouver les modes
d'organisations et d'actions qui nous mettront à armes égales
avec nos partenaires compétiteurs.



Pouvez-vous nous expliquer le « changement de vocabulaire » qui a
été utilisé depuis l'été 2005: Patriotisme économique vs
intelligence économique?

Il n'y a pas de changement de vocabulaire mais prolongement dans un
autre champ sémantique. Le « patriotisme économique » était
jusqu'ici une valeur partagée dans la plupart des pays à
l'exception de la France, que cette expression soit ou non reprise
d'ailleurs. Le rapport que j'ai remis en 2003 et le travail
administratif qui s'est engagé ensuite a permis un début de
réflexion et d'action - certes encore très frileux, certes
parfois maladroit- au sein des administrations. Le regard sur les
pratiques comparées de nos partenaires a permis une prise de
conscience de la haute fonction publique et a décomplexé bon nombre
d'acteurs économiques et universitaires. Le « patriotisme économique
» appartient aujourd'hui au discours politique assumant la mise en
œuvre d'une politique publique d'intelligence économique.

Depuis votre rapport en 2003, pensez vous que l'IE a connu des progrés
(quantitatifs et qualitatifs) en France? Quelles sont les lacunes qui
persistent encore?

L'actualité depuis la publication de mon premier rapport a confirmé
la pertinence du concept d'intelligence économique et la nécessaire
mise en place d'une politique publique, cohérente et concertée, en la
matière. Certaines barrières subsistent néanmoins. Ces barrières
sont de plusieurs ordres: barrières culturelles, où trop souvent en
France, l'intelligence économique reste cantonnée aux méthodes
éprouvées de veille ou assimilée à de l'espionnage (« intelligence
» en français); barrières institutionnelles aussi: le cloisonnement
des administrations entre elles ainsi que leur « imperméabilité »
au secteur privé a trop longtemps pénalisé la mise en place en
France d'une politique de convergence d'intérêts entre le public et
le privé, autour d'objectifs stratégiques définis en commun.

Un Haut responsable a été nommé qui a beaucoup travaillé à la
sensibilisation des administrations. Mais nous manquons encore de
l'approche stratégique nécessaire. Elle a été esquissée à
travers l'AII mais la mutualisation des expertises publiques et
privées - entreprises, acteurs sociaux, think tank, n'est pas
encore devenue la règle. L'intelligence économique n'a pas encore
acquis en France la place qu'elle devrait occuper, la place pour tout
dire politique, à l'instar des grands pays occidentaux de tradition
libérale.

On constate dans vos apparitions ainsi que vos interventions, que vous
mentionnez à plusieurs reprises le cas de Gemplus et plus
particulièrement le fond In-Q-Tel? Pourquoi? D'ailleurs vous semblez
préconiser l'approche américaine en matière d'IE?

Les Etats-Unis sont depuis longtemps précurseurs en matière
d'intelligence économique et de sécurité économique sur leur
territoire. Avec des outils tels qu'In-Q-Tel, l'Advocacy Center, le
Committee on Foreign Investments in the United States (CFIUS) mais
également un arsenal législatif approprié et performant,
l'amendement Exxon-Florio, le Cohen Act,

la Small Business
Administration, les Etats-Unis ont compris depuis longtemps que leurs
entreprises participent à leur politique de puissance sur la scène
internationale.

Nous devons nous inspirer de ces exemples et de quelques autres issus
d'autres pays pour faire évoluer notre législation et nos
pratiques. Ce sera d'ailleurs une part des préconisations du rapport
que je remettrai dans un mois au Premier ministre. C'est également
dans cet objectif que j'ai déposé à l'Assemblée nationale une
proposition de loi, soutenue par 260 députés, relative à la
protection des informations économiques. Elle s'inspire directement du
Cohen Act en vigueur aux Etats-Unis, et permettra une meilleure
protection de l'information pour les entreprises françaises en créant
un véritable droit du secret des affaires.

Est-ce que vous estimez que l'interventionnisme de l'Etat Francais
(notamment dans le cas de Danone) est l'une des causes de ce retard en
matière d'intelligence économique, contrairement aux Etats-Unis?

Permettez-moi de préférer la notion de « patriotisme économique »
à un supposé « interventionnisme » de l'Etat français, forcément
négatif. Notre retard s'explique par le fait que ni les entreprises,
ni même l'Etat n'ont conscience que toutes les grandes nations sont
mues par le patriotisme économique. Les Etats-Unis passent toujours
pour le parangon du libéralisme mondial, ce qui est juste... sauf à
l'intérieur de leurs frontières. Contrairement à ce que l'on croit
généralement, les Etats-Unis sont peu interventionnistes à
l'intérieur mais le sont beaucoup vis-à-vis de l'extérieur. Le tabou
de la dictature des marchés a enfin été levé et la réflexion sur
un nécessaire rôle des Etats est en passe de trouver sa pleine
légitimité. Le devoir de l'Etat, le rôle du patriotisme économique,
est d'humaniser la mondialisation. Protéger nos emplois, défendre nos
intérêts économiques, mieux anticiper notre avenir industriel me
semblent faire partie de nos priorités vitales. Une politique publique
d'intelligence économique fournit une stratégie au service d'un
objectif, la paix économique et guidée par un principe, le
patriotisme économique. C'est l'originalité française en la matière
et le sens de mon combat depuis trois ans.

Vous opposez souvent la veille à l'IE, alors que la veille est une
composante à part entière de la politique d'IE tout comme le
lobbying, des explications?

L'intelligence économique comme politique publique n'a pas
d'objet si le marché est pur et parfait ; si les critères qui
fondent l'économie libérale, l'équilibre entre l'offre et la
demande, la transparence des marchés, sont respectés. Il faut bien
distinguer les outils et la politique: l'intelligence économique est
une politique publique généraliste, qui mobilise un ensemble de
procédés et de compétences. La veille fait bien évidemment partie
de ces outils, mais l'intelligence économique ne peut se réduire à
l'étude, vieille comme l monde, des environnements technologiques,
concurrentiels ou géoeconomiques. Je note d'ailleurs qu'en tant
qu'outil, l'intelligence économique comprend aussi des aspects
offensifs, notamment le lobbying que vous citez, mais également la
communication, la stratégie, le marketing, ... que la veille n'englobe
pas. Cette amalgame entre outils et politique publique explique, à mon
sens, les inerties françaises le rapport Martre en 1994.

Un mot sur la problématique de l'emploi en intelligence économique,
avec notamment le nombre croissant des diplômés de cette discipline?

La formation est un enjeu primordial. Elle fait d'ailleurs partie des
quatre piliers de la politique publique d'intelligence économique (à
l'instar de la compétitivité, de la sécurité et de l'influence). Je
vous renvoie sur ce sujet aux propositions 24 à 28 de mon premier
rapport au Premier ministre[1]. Le survol de l'offre en enseignement
supérieur de l'intelligence économique en France reste aujourd'hui
encore mitigé: l'explosion du nombre de formation va de pair avec leur
hétérogénéité.

La labellisation des enseignements est fondamentale pour que cette
discipline soit reconnue comme telle dans un monde universitaire très
sélectif où n'ont droit de cité que des enseignants ayant les
titres nécessaires. La sélection des enseignants issus du monde
professionnel reste la plus difficile : moins pour ceux issus de la
fonction publique que pour ceux issus de l'entreprise. Le monde des
consultants en intelligence économique est, hélas, hétérogène et
c'est dans leur sélection que résidera la vraie difficulté, le
vrai enjeu aussi, pour être crédible auprès des universités comme
des grandes écoles.





[1] Intelligence économique, compétitivité et cohésion sociale,

La Documentation
française, 2003 consultable sur mon site www.bcarayon-ie.com


--~--~---------~--~----~------------~-------~--~----~
You received this message because you are subscribed to the Google Groups 
"guerrelec" group.
To post to this group, send email to [email protected]
To unsubscribe from this group, send email to [EMAIL PROTECTED]
For more options, visit this group at http://groups.google.com/group/guerrelec
-~----------~----~----~----~------~----~------~--~---

Répondre à