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Les "sources anonymes" sèment la zizanie entre George Bush et la
presse américaine
LE MONDE | 11.03.06 | 15h33  ·  Mis à jour le 11.03.06 | 15h33
WASHINGTON CORRESPONDANCE

La presse et le gouvernement américains traquent, chacun de son
côté, les "sources anonymes" (anonymous sources) d'information. Mais
pas pour les mêmes raisons, ni avec les mêmes moyens. Les journaux
essaient de fixer des règles d'usage de ces sources, dont ils ont
parfois abusé depuis les années 1970. Le ministère de la justice,
lui, a ouvert une enquête pour établir qui, au sein du gouvernement,
a parlé aux journalistes de deux des principaux scandales révélés
par la presse américaine ces derniers mois : l'existence de prisons
secrètes de la CIA, révélée par le Washington Post, et le vaste
programme d'écoutes électroniques mis en place, sans mandat de
justice, par l'Agence de sécurité nationale NSA, scoop sorti par le
New York Times.



Ces deux scandales n'auraient sans doute jamais été révélés si des
informateurs anonymes, choqués par les pratiques du gouvernement et le
secret qui les entoure, n'avaient décidé de tirer le signal d'alarme
en s'adressant directement à des journalistes. Le président George W.
Bush a qualifié le dévoilement des informations sur les écoutes
d'"acte honteux" et chargé le gouvernement de rechercher activement
l'origine de ces fuites.

Depuis l'affaire du Watergate, en 1972, les sources anonymes font
partie de la mythologie du journalisme américain. "Après le
Watergate, les sources anonymes n'ont plus été considérées comme
des sources faibles, mais comme des sources plus profondes et plus
efficaces que les sources officielles", explique Tom Rosenstiel,
directeur du Comité pour l'excellence dans le journalisme, basé à
Washington. Cet usage est devenu excessif, selon lui. Car "les
officiels du gouvernement se sont vite rendu compte que les sources
anonymes paraissaient plus sincères et ils ont su en tirer les
avantages".

L'anonymat, les propos off the record font aujourd'hui partie de
l'arsenal de communication des gouvernements ou des entreprises. Avec
parfois des dérapages spectaculaires. Ainsi, si le gouvernement Bush
est l'un des plus hostiles à la presse depuis Richard Nixon, certains
de ses conseillers n'ont pas hésité à jouer les sources anonymes
pour dévoiler l'identité d'un agent secret, Valerie Plame, femme de
l'ambassadeur Joseph Wilson, qui avait parmi les premiers mis en doute
l'existence d'armes de destruction massive en Irak.

Un dévoilement formellement proscrit par la loi américaine, qui a
conduit à l'inculpation et à la démission de Lewis Libby, directeur
du cabinet du vice-président Dick Cheney. Et qui a mené l'ancienne
journaliste du New York Times Judith Miller en prison pour avoir choisi
de protéger sa source. Son journal avait multiplié les éditoriaux
pour la défendre et demander une loi fédérale pour la protection des
sources.

Mais le combat pour la liberté de la presse s'est transformé, à sa
sortie de prison, en Bérézina pour Judith Miller, devenue le symbole
de la proximité des journalistes avec leurs sources anonymes. Bob
Woodward, le légendaire journaliste qui avait révélé, avec Carl
Bernstein, le scandale du Watergate, a été à son tour éclaboussé
par la polémique. "Monsieur Source anonyme", comme l'a appelé la
médiatrice du Washington Post, avait bénéficié des mêmes fuites
que Mme Miller, mais avait "omis" d'en parler à son journal, tout en
minimisant le scandale dans des interventions publiques.

Depuis les années 1970, les tribunaux hésitaient à prendre des
mesures trop directes à l'égard des journalistes qui protègent leurs
sources. Les temps ont changé. Plusieurs journalistes ont, récemment,
été sommés par la justice de donner leurs sources dans le cadre de
procès civils.

"Les mises en demeure arrivent dans une période où le statut légal
des reporters est incertain, écrit Jeffrey Toobin dans le New Yorker
du 16 janvier. L'estime publique pour les médias est faible, et ni le
Congrès, ni les tribunaux ne sont enclins à accorder une protection
spéciale pour les journalistes." Des sites Internet et des blogs,
comme Slate ou Newsobserver.com, qui traquent les pratiques des grands
médias, ont pris pour cible ce qu'ils appellent les anonymice (les
"souris anonymes", jeu de mots sur le pluriel de anonymous), qui
prolifèrent et "rongent" la crédibilité des journaux.

Dans cet environnement plus hostile, les journaux ont fixé des règles
dans l'utilisation des sources anonymes, qui "peuvent être à la fois
une bénédiction et une malédiction pour le journalisme - et les
lecteurs", écrit le médiateur du New York Times, Byron Calame. Un
nombre croissant de journaux expliquent à leurs lecteurs pourquoi ils
accordent l'anonymat à leurs informateurs. Le grand quotidien
new-yorkais a de plus en plus recours à la formule, "M. X..., auquel
nous avons accordé l'anonymat", plutôt que le traditionnel : "M.
X..., qui préfère garder l'anonymat".

L'idée est de montrer que c'est le journaliste qui prend la décision
en raison de la valeur de l'information apportée par la source. "Cela
devrait être la règle", souligne Tom Rosenstiel. Mais ces précisions
ne règlent pas tout. Le New York Times, encore lui, s'est fait
épingler par la Columbia Journalism Review, en décembre, pour avoir
consacré un article aux vacances des familles riches de Manhattan, qui
ont demandé l'anonymat "parce qu'elles ne voulaient pas s'exposer à
l'envie ou au ridicule en raison de leurs vies somptueuses".
Alain Salles
Article paru dans l'édition du 12.03.06


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