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Dissuasion nanotechnologique
Par Jean-Marc Manach le 4/04/2006

Le CRN (Center for a Responsible Nanotechnology) publie une série d’essais  
relatifs au développement des nanotechnologies et aux problèmes éthiques  
qui en découlent. Publiés dans le journal Nanotechnology Perceptions, et  
disponibles sur le web, ces textes émanent de spécialistes du sujet. Parmi  
eux, l’essai de Ray Kurzweil, inventeur et informaticien de génie parmi  
les plus primés des Etats-Unis.

Pour lui, “la première moitié du 21e siècle sera caractérisée par trois  
révolutions imbriquées l’une dans l’autre, en Génétique, Nanotechnologie  
et Robotique (GNR)“. Enthousiaste, il estime même qu’elles “fourniront les  
moyens de résoudre des problèmes multiséculaires comme ceux liés au  
vieillissement, à la maladie ou à la pauvreté“, et permettront d’ici 20  
ans d’envoyer dans nos corps des millions de nanorobots soigner nos os,  
muscles, artères et cellules malades ou vieillissantes, et donc  
d’atteindre l’immortalité.

Mais le propos de Kurzweil vaut ici surtout pour sa vision des dangers  
liés aux nanotechnologies, et des mesures qu’il préconise pour s’en  
prémunir, vision qu’il avait déjà eu l’occasion d’exposer devant le  
congrès américain en 2003. Ray Kurzweil est en effet également l’un des  
cinq membres de l’Army Science Advisory Board, un comité chargé de  
conseiller l’armée US en matière de science et de technologies.

Nanos : y renoncer, ou non ?

Kurzweil s’affirme ainsi globalement d’accord avec les craintes (sinon  
avec les conclusions) qu’exprime Bill Joy dans son manifeste emblématique,  
Pourquoi le futur n’a pas besoin de nous, que le co-fondateur de Sun  
Microsystems écrivit après l’avoir entendu parler des perpectives offertes  
par les GNR. Pour Bill Joy, du fait de leurs potentialités destructives et  
de leur caractères duales (militaires et commerciales), celles-ci  
“menacent de faire de l’homme une espèce en danger“, et que “la seule  
alternative réaliste est d’y renoncer, de restreindre la recherche dans le  
domaine des technologies qui sont trop dangereuses, en posant des limites  
à notre quête de certains savoirs“.

Kurzweil estime au contraire que cela ne ferait qu’empirer la situation :  
“la seule manière possible de stopper le rythme d’avancement des  
technologies GNR serait d’établir un système totalitaire et mondial qui  
mettrait à mal l’idée même de progrès. En outre, cela conduirait  
probablement à un échec, sans contrer les dangers nés des GNR, car il en  
résulterait une activité souterraine qui tendrait à donner naissance à des  
applications encore plus destructives“.

Il avance ainsi que les mécanismes de régulation et autres moratoires ne  
feront que retarder le déploiement des GNR, sans pour autant les rendre  
moins dangereuses. Et parce que la majeure partie des systèmes de  
“protection”, à l’instar des DRM dans le domaine logiciel, ne fonctionnent  
pas (ne serait-ce que parce qu’ils peuvent être plus ou moins facilement  
contournés), qu’il faut donc aller au-delà dans les contre-mesures, et  
investir dans des systèmes défensifs, sinon offensifs.

Un système “nano-immunitaire” de surveillance et de neutralisation  
préventive

Le risque serait en effet qu’une attaque (accidentelle, terroriste ou  
militaire) de nanorobots, de structures moléculaires et autres pathogènes  
auto-réplicants détruise la biomasse, mais aussi la “civilisation“, en  
quelques jours ou semaines seulement. Kurzweil propose ainsi de bâtir un  
“système de défense immunitaire nanotechnologique” composé de nanorobots  
dotés eux aussi de la capacité de s’auto-répliquer, et capables, non  
seulement de détecter, mais aussi de neutraliser tout type de charge ou  
réplication potentiellement dangereuse. Une “gelée bleue” policière  
pourrait de même combattre la “gelée grise” (”grey goo) constituée de ces  
nuées incontrôlables de nanorobots destructeurs et autoreproducteurs.

Dans la foulée, et parce que dans les années 2020 nous aurons également  
des logiciels qui s’interfaceront avec nos corps et nos cerveaux, et que  
des nanorobots de la taille de poussières pourront effectuer des missions  
de surveillance furtive, Ray Kurzweil estime enfin que les forces de  
police et services de renseignement devront légitimement être autorisé à  
surveiller les flux de données qui passeront dès lors dans nos corps (et  
nos pensées).

Conscient des risques d’abus que cela pourrait entraîner, Ray Kurzweil  
n’en conclut pas moins que si “la technologie sera toujours une épée à  
double tranchant (…), nous n’avons pas d’autre choix que de renforcer nos  
défenses, tout en appliquant ces technologies au bénéfice des valeurs  
humaines, malgré l’absence de consensus sur ce que devraient être ces  
valeurs. Mike Treder, cofondateur du CRN, estime lui aussi que “la plus  
puissante des civilisations, les Etats-Unis, pourraient facilement être  
conquis par un attaquant dotés d’armes nanotechnologiques“.

Un contrôle total à l’échelle mondiale

D’aucuns pourraient y voir la naissance d’une forme de “dissuasion  
nanotechnologique” héritée de la “dissuasion nucléaire” et de l’”équilibre  
de la terreur” qui prévalaient du temps de la guerre froide, et que les  
menaces terroristes, les risques de dissémination accidentelle ou  
criminelle, ainsi que les menaces de conflits liés au nouveau désordre  
mondial remettent au goût du jour.

D’autres y verront l’une des facettes de la Révolution dans les affaires  
militaires (RMA), doctrine américaine élaborée aux débuts des années 90  
suite à la chute du bloc de l’Est, mais aussi au traumatisme du Viet Nam.  
Selon cette doctrine, parce qu’il n’y a plus un seul, mais des myriades  
d’ennemis potentiels, l’armée américaine doit s’assurer une suprématie  
technologique totale dans tous les compartiments de la guerre, afin  
d’épargner la vie de ses soldats et de dissuader ses adversaires  
d’entreprendre des actions hostiles à quelque niveau que ce soit. Cette  
doctrine permet également aux dépenses militaires de contribuer de manière  
toujours plus massive à l’effort américain de recherche et développement.

Comme le note Mike Treder en évoquant l’éventualité d’un futur conflit  
nanotechnologique, “si les deux parties (ou plus) sont équipées de telles  
armes, une telle guerre pourrait durer très longtemps, et les pertes se  
chiffrer en millions de vies. A contrario, si l’un des combattants dispose  
d’un arsenal bien supérieur, cette guerre pourrait se finir très  
rapidement, et offrir au vainqueur un contrôle total à l’échelle mondiale“.


+++

http://www.internetactu.net/?p=6417

Mini technologies, maxi changements
Par Jean-Marc Manach le 18/04/2006

Tiny Tech Brings Huge Changes (”Mini technologies, maxi changements”), la  
série d’essais du CRN (Center for a Responsible Nanotechnology) relatifs  
au développement des nanotechnologies et aux problèmes éthiques qui en  
découlent ne se limite pas, loin de là, à la seule question de la  
dissuasion nanotechnologique que nous évoquions la semaine passée. En  
attendant la publication d’une seconde salve d’articles, prévue pour mai  
prochain, il nous a semblé important de rapporter un certain nombre de ces  
points de vue prospectifs, sinon visionnaires.

Pour Giulio Prisco, directeur du Future Technologies Advisory Group (1),  
les nanos ne changeront pas les règles de l’économie : acheter les  
spécifications moléculaires (”Matter Description Language” ou “Molecular  
Description Language” - MDL) d’un costume Armani pour le faire “imprimer”  
par sa petite fabrique nanotechnologique personnelle coûtera aussi cher  
qu’acheter le costume dans le commerce. Il existe néanmoins un risque de  
privatisation, ou de censure, de certaines technologies de base. Pour  
Prisco, il faudrait donc que les produits de base soient libres de droit :  
si Coca Cola et les costumes Armani ont le droit d’être commercialisés,  
les MDL de l’eau et du tissu devraient par exemple être gratuites. Prisco  
estime ainsi que les arguments en faveur de l’Open Source devraient être  
appliqués aux nanotechnologies.

De la fracture numérique à la fracture biotechnologique

Patrick Lin et Fritz Allhoff, du Nanoethics group (2), se penchent sur  
l’éthique de l’amélioration de l’être humain, rendue possible par les  
biotechnologies comme les nanotechnologies. Il est en effet question  
d’implants permettant de voir dans le noir ou dans le spectre infrarouge,  
de nano-ordinateurs implantés dans le corps afin de pouvoir traiter les  
informations plus rapidement, de faire circuler dans le sang des cellules  
dotées de réservoirs à oxygène permettant de résister à un infarctus, etc.

Mais où placer la limite ? Si de telles cellules pourraient s’avérer  
vitales pour les cardiaques, que penser de leur utilisation par des  
sportifs en quête de dopage ? Et quelle est la différence, d’un point de  
vue moral, entre les prothèses externes telles que les lunettes, lentilles  
et téléphones mobiles, et leurs futures extensions (aux objectifs  
similaires, mais aux capacités décuplées) implantées au sein même du corps  
humain ? En tout état de cause, comment empêcher les parents de se sentir  
obligés d’améliorer les performances de leurs enfants ? Enfin, quid de la  
fracture bio/nanotechnologique, extension à venir de la fracture numérique  
?

Les questions liées aux dangers potentiels, et donc à la régulation, des  
nanotechnologies, constituent l’un des thèmes récurrents de cette série  
d’essais. David Brin, auteur de “Transparent Society: Will Technology Make  
Us Choose Between Freedom and Privacy ?” (”La société transparente : la  
technologie nous contraindra-t-elle à choisir entre liberté et vie privée  
?”), mais plus connu pour ses ouvrages de science fiction, passe en revue  
les inquiétudes engendrées par les nanos, tels que la fabrication par des  
“hackers” amateurs de véritables virus, la perte de la capacité de  
distinguer la réalité physique des modèles de réalité virtuelle, l’entrée  
dans des territoires totalement inexplorés, l’accès à de “nouveaux niveaux  
de pensée” par des humains aux corps et aux esprits “augmentés” et  
connectés en réseau…

“1984″, antidote ou prophétie ?

Résolument optimiste, Brin estime que les ouvrages de science fiction,  
scénarios catastrophes et autres travaux “visionnaires” constituent  
probablement l’un des meilleurs moyens de se prémunir des dérives à venir.  
Le roman “1984“, de Georges Orwell, aurait ainsi constitué l’un des  
meilleurs vaccins, nous permettant d’imaginer, pour y résister,  
l’avènement d’une société de surveillance et de contrôle. Ainsi, et en un  
sens, plus nous aurons peur, mieux nous serons armés pour anticiper, et  
donc espérer pouvoir éviter, les catastrophes.

Certains visionnaires n’en dressent pas moins des théories qui, à défaut  
de chercher à faire peur, y parviennent toutefois. John Storrs Hall,  
chercheur émérite membre de l’Institute for Molecular Manufacturing et  
auteur de “Nanofuture: What’s Next for Nanotechnology” (”L’avenir des  
nanotechnologies”), se demande, dans un article consacré au décollage  
imminent des intelligences artificielles (IA), comment en réguler le  
développement.

Réponse : sûrement pas par les humains, qui ont montré leur capacité à se  
massacrer à grande échelle. A contrario, l’autorégulation, ou plutôt  
l’autosurveillance de type communautaire, que l’on rencontre, selon Storrs  
Hall, dans les sociétés tribales ou encore sur les marchés, contraint  
chaque acteur à respecter certaines règles pour éviter d’être rejetés par  
le groupe. Storrs Hall propose ainsi que les intelligences artificielles  
(IA) soient placées sous le contrôle “distribué” des autres IA, plutôt que  
sous la supervision d’êtres humains. Déroulant le fil de sa pensée, il  
conclut qu’il serait également logique de leur confier le soin d’organiser  
la redistribution des richesses au sein de l’espèce humaine, dès lors que  
les IA feront tout ou partie du travail jusque là effectué par les humains…

Les cerveaux synthétiques, ou la survie de l’espèce humaine

Natasha Vita-More, artiste pionnière du mouvement transhumaniste et  
présidente de l’Extropy Institute (3), va encore plus loin. La question,  
pour elle, est celle de la concurrence entre l’évolution de la performance  
et de la durabilité du cerveau humain, et celle des intelligences  
artificielles. Et la réponse passe par une stratégie de développement  
durable de nos cerveaux pour en faire, grâce aux technologies, des outils  
plus performants, plus fiables, plus résistants au temps et aux maladies.



Et, de même que certains de nos sens (vue, ouïe) et organes (bras, jambes)  
pourront être dotés de prothèses et implants plus ou moins intelligents  
destinés à en corriger certains dysfonctionnements et à en améliorer les  
fonctionnalités, il conviendrait de commencer à discuter de la possibilité  
de se doter de “cerveaux synthétiques” capables, non seulement de faire  
face au développement exponentiel des capacités des machines, mais aussi  
de mieux s’interfacer avec nos corps bioniques. “Nous devons convaincre la  
société que le cerveau doit évoluer de façon accélérée avec le rythme du  
changement technologique”, conclut l’auteur…

——–

1. Le Future Technologies Advisory Group (FutureTAG.com) est un think  
thank britannique qui, revendiquant une approche transhumaniste des NBIC  
(nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et  
sciences cognitives), cherche à promouvoir “les avancées scientifiques  
radicales et les technologies émergentes” et à combattre les approches  
“technophobes” des NBIC.

2. Le Nanoethics group se donne pour mission “d’étudier les implications  
éthiques et sociétales des nanotechnologies“, et plus particulièrement  
d’éviter les erreurs qui ont terni l’image des biotechnologies auprès du  
public. Se présentant comme un groupe indépendant et “non partisan” son  
conseil d’administration comprend, entre autres artisans des nanos, Nick  
Bostrom, l’un des pères du mouvement transhumaniste, Robert A. Freitas Jr,  
de l’Institute for Molecular Manufacturing, Ray Kurzweil, Chris Phoenix et  
Mike Treder, du CRN.

3. L’Extropy Institute, où l’on retrouve entre autres Ray Kurzweil, Mike  
Treder, Marvin Minsky, pionnier de l’intelligence artificielle, se  
présente comme “la source du mouvement transhumaniste”.

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