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Alain Juillet, responsable de l'intelligence économique au
secrétariat général de la défense nationale
"Je n'ai jamais parlé de mon enquête sur Clearstream avec Dominique
de Villepin"
LE MONDE | 29.05.06 | 11h11  ·  Mis à jour le 29.05.06 | 11h14

Depuis 2004, vous êtes responsable de l'intelligence économique au
secrétariat général de la défense nationale (SGDN), rattaché au
premier ministre. Selon Le Parisien, vous avez reconnu devant les juges
avoir détruit un dossier Clearstream...

Mais pas du tout ! C'est une absurdité. Le 30 mars, jour de la
perquisition dans mes locaux, lorsque j'ai vu arriver les deux juges et
trois policiers, je leur ai dit : "Bonjour, si c'est pour l'affaire
Clearstream, vous ne trouverez rien, j'ai détruit mon dossier." C'est
la phrase qui s'est retrouvée dans les procès-verbaux. Mais
j'expliquais aussi, et cela n'a pas été rapporté, qu'à chaque fois
que je conclus une enquête, je détruis mes notes - une feuille
blanche, ou un petit mémo.

L'inverse de Philippe Rondot...

Je connais bien Philippe, c'est un ami, il a toujours été comme ça!
Il n'imaginait pas qu'on les saisirait un jour. Je suis fonctionnaire.
Faire croire que, si j'avais détenu les preuves des manipulations dans
l'affaire Clearstream, j'aurais enfreint l'article 40 qui contraint
tout fonctionnaire à dénoncer à la justice des faits délictueux,
c'est offensant.

Dans cette affaire, beaucoup n'ont pas eu ces scrupules...

J'ai certes détruit mes notes, mais je précise que je ne me suis
jamais intéressé à l'affaire Clearstream en tant qu'affaire
Clearstream. Je n'ai même jamais vu les fameux listings informatiques.

A quel titre avez-vous enquêté ?

Je ne fais pas de la politique, je fais de l'économie. Dans le cadre
de mon boulot au SGDN, où je dirige une petite équipe de 14 personnes
- sans moyens judiciaires -, je suis en contact avec les
entreprises. J'informe les patrons sur ce qui se passe dans leur
secteur, je récolte leurs confidences. J'ai naturellement été
mobilisé pour la bagarre qui, à la tête d'EADS, a opposé Noël
Forgeard à Philippe Camus. Je les ai rencontrés tous les deux, comme
Jean-Louis Gergorin [ancien vice-président d'EADS] et Philippe Delmas
[ancien numéro 2 d'Airbus], qui sont tous les deux des amis. Mon
boulot, c'était de voir s'il n'y avait pas de risques de
déstabilisation de l'entreprise.

Qui vous a saisi ?

Je me suis saisi tout seul. Quand vous sentez le lièvre quelque
part... J'étais convaincu qu'il s'agissait d'une entreprise de
déstabilisation du clan Forgeard par le clan Camus. Et lorsque
Philippe Delmas a été arrêté, le 7 mai 2004, jour de l'inauguration
de l'Airbus A380, je me suis dit : là, ça devient sérieux.

Et quand avez-vous arrêté d'enquêter ?

Au départ de Philippe Camus et à la prise de pouvoir d'EADS par Noël
Forgeard, en juillet 2005. Le dossier, pour moi, était terminé. J'ai
donc détruit mes notes.

Vous aviez identifié l'auteur des lettres anonymes ?

J'avais écrit dans mes notes que Jean-Louis Gergorin était le
corbeau. J'ai quasiment été certain dès la fin de l'été 2004 qu'il
était l'auteur de la première lettre adressée, en mai 2004, au juge
Renaud Van Ruymbeke.

Vous étiez jusqu'en décembre 2003 le directeur du renseignement à la
direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Pourquoi ne
confiez-vous pas vos convictions au général Rondot, lui-même chargé
d'une enquête sur les fichiers Clearstream ?

Il ne m'a jamais parlé de son enquête. C'est comme ça. Dans les
services secrets, on cloisonne. C'est évidemment dommage qu'on ne se
soit pas parlé, car on aurait alors pu croiser nos sources. Et puis,
on travaillait différemment. Je n'ai pas fait une enquête de police.
Moi, j'utilise le relationnel, j'essaie d'imaginer comment va se
terminer l'affaire Forgeard-Camus. Rondot, lui, enquêtait sur les
listings.

Vous n'avez pas rendu compte de votre enquête à Dominique de Villepin
?

Je n'ai jamais parlé de mon enquête sur Clearstream avec Dominique de
Villepin. S'il m'avait convoqué, je l'aurais fait. Cela n'a pas été
le cas. J'en ai en revanche discuté avec ses conseillers économiques.
Sans rédiger aucune note.

En février 2003, le général Rondot vous a présenté Imad Lahoud
lors d'un dîner. Quel rôle lui attribuez-vous dans l'affaire
Clearstream ?

Ce que je sais, c'est qu'il a transmis à la DGSE une liste. En a-t-il
gardé une copie ? Lahoud, je ne sais pas si c'est un hacker de génie
ou seulement un très grand chef d'équipe, mais j'ai l'impression
qu'on le diabolise.

Jean-Louis Gergorin a-t-il manipulé Imad Lahoud ? Mais qui n'est pas
manipulé par Gergorin ?

Jean-Louis est très intelligent. C'est aussi un manipulateur. Ou plus
exactement, il a des certitudes. A partir de là, il fait tout pour que
la réalité devienne ce qu'il veut. L'histoire de l'assassinat de
Jean-Luc Lagardère, ça a fait le tour de Paris. Je sais qu'il y
croyait.

Si les juges vous convoquent, irez-vous au rendez-vous ?

J'irai. Mais je ne parlerai pas beaucoup.

Propos recueillis par Ariane Chemin et Gérard Davet


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