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Intelligence économique : restons vigilants

Cet article n'est ni alarmiste ni polémique, il est une invitation
à poursuivre sereinement les efforts entrepris depuis plus de quinze
ans dans le domaine de l'intelligence économique (IE), en mettant en
exergue les quelques écueils qui se profilent à l'horizon.

par Franck Bulinge

Universitaire issu du monde de la Défense, Docteur en sciences de
l'information et de la communication, spécialisé dans le domaine de
l'intelligence informationnelle, Franck Bulinge étudie entre autres,
les phénomènes de manipulation de l'information: désinformation,
rumeurs, propagande. Défenseur d'une écologie de l'information,
il prône l'autonomie informationnelle des citoyens, autrement dit le
développement d'une pensée critique individuelle et collective,
pour une libre construction des connaissances indispensables à la
démocratie.


Les entreprises françaises mesurent aujourd'hui l'importance de la
maîtrise de l'information pour le développement de leurs projets ou
de leur stratégie. La politique publique mise en place par le
gouvernement et venue soutenir les efforts conjugués de tous les
acteurs de terrain depuis plus de dix ans, mais également
l'expérience des dirigeants face à la réalité économique
internationale, ont fortement contribué à cette prise de conscience.
L'intelligence économique, tout comme le marketing il y a quelques
années, commence de fait à émerger dans les pratiques managériales,
et devrait s'inscrire naturellement dans la culture des organisations
dans moins d'une décennie. Pour autant, gardons-nous de crier
victoire au risque de relâcher notre attention, car l'intelligence
économique française est encore bien jeune et fragile.




Développer les bonnes pratiques


L'IE est encore trop souvent confondue avec l'espionnage
économique, or ce sont deux choses bien différentes. L'IE envisage
en effet l'espionnage comme une pratique illégale et comme une
menace pour la sécurité de l'entreprise. Le praticien de l'IE se
défend légalement de l'espionnage et ne le pratique pas. Or la
tentation est grande d'entretenir et d'exploiter la confusion : du
côté des patrons d'entreprises, le besoin de savoir peut conduire
à commanditer des pratiques illégales sous couvert d'intelligence
économique ; du côté de certaines officines, le « jeu des
frontières floues » peut également être exploité pour couvrir des
segments d'activité qui ne relèvent pas de l'IE mais de
l'espionnage industriel ; enfin du côté des médias, qui sont trop
souvent tentés d'envisager l'IE comme le croisement glauque des
activités de détectives privés, de barbouzes sans scrupule et
d'éminences grises œuvrant du fond d'un cabinet noir.


Ces pratiques illégales, entretenues par l'idée d'un libéralisme
sauvage (certains y voient une guerre économique) dont la fin
justifierait les moyens, ne relèvent pas de l'IE mais de
l'espionnage économique, et sont passibles de sanctions pénales.


La réponse à des pratiques prédatrices par des pratiques
équivalentes ne peut qu'entraîner l'IE dans une spirale nihiliste
dont nul ne sortira vainqueur. Il est par conséquent urgent de
privilégier un langage et des pratiques mesurés, et d'orienter
l'IE sur les notions de « désarmement » et de « diplomatie
économique ».




Définir fonctions et métiers


La définition des fonctions et métiers de l'intelligence
économique est la condition même de son implantation en entreprise,
et également de la survie des formations. En effet, si les
entreprises, et notamment les DRH, ne prennent pas en compte les
fonctions liées à l'activité d'IE, il est peu probable que les
étudiants continuent d'espérer obtenir un poste et par voie de
conséquence, rejoignent les filières de formation en IE. Il existe
aujourd'hui un risque de tarissement de la filière, à l'heure
même où l'on constate une offre pléthorique de formations
difficilement appréciables.


Définir les métiers de l'IE suppose une démarche concertée entre
formateurs, praticiens, responsables stratégiques, DRH et partenaires
sociaux. Il s'agit en effet d'identifier des compétences
susceptibles d'être agrégées sous forme de fonctions liées à des
fiches de postes ainsi qu'à des critères de recrutement. Cette
démarche est complexe car elle met en jeu des interactions liées à
la création d'emploi, à la fonction, à l'organisation de
l'entreprise, ainsi qu'à des acteurs externes (politiques,
administrateurs, actionnaires, partenaires sociaux). La définition des
métiers types de l'IE passe par conséquent, par une démarche
concertée qui suppose une réflexion conjointe entre les employeurs,
les professionnels des ressources humaines, les institutions support
(ANPE, APEC...), les syndicats (dirigeants, cadres, salariés).




Contrôler la formation ?


Le nombre de formations en IE a sensiblement augmenté au cours des
cinq dernières années. L'offre globale est difficilement
appréciable en termes de qualité, bien que pointée du doigt par le
rapport Carayon en 2003. Le référentiel de formation en IE publié en
2004 par le SGDN peut être considéré comme un guide d'évaluation
des contenus, destiné aux formateurs et aux étudiants. Il ne permet
pas, en revanche, d'évaluer les méthodes pédagogiques, lesquelles
restent à la discrétion des responsables de formation. Face à la
concurrence qui s'instaure et aux contraintes géographiques de
nombre d'étudiants, certaines formations n'hésitent pas à
développer des stratégies marketing agressives, aussi attractives que
trompeuses, au détriment de la crédibilité générale. On peut
certes espérer qu'avec le temps on assistera à l'élimination
naturelle des formations les moins compétitives, mais d'ici là,
combien d'étudiants auront éventuellement été (dé)formés et
combien d'entreprises seront déçues par ce qu'elles croiront
être de l'IE ?


Par ailleurs, le nombre d'étudiants formés ne correspond pas à la
réalité actuelle du marché. Bien qu'on constate d'ores et déjà
une certaine ouverture dans les entreprises, il conviendrait au minimum
de maintenir la formation en IE sous l'angle de la double
compétence. Cela suppose un cursus préalable de formation classique
(ingénieur, sup de co, IAE, sciences po...) jusqu'en première
année de master (Bac+4), complété par une seconde année de master
où l'IE serait envisagée comme un complément de spécialité, ou
une option intégrée à d'autres matières. A défaut, les
connaissances techniques et managériales classiques ne sont pas
acquises, et les étudiants ne passent pas la barrière des DRH.


A terme, il conviendrait peut-être d'envisager la formation en IE
comme partie intégrante des cursus de bac+1 à bac+5. Des formations
spécialisées pourraient par la suite compléter ce cursus en vue
d'acquérir des compétences métiers dans le cadre de la formation
continue : veilleur (bac+3 à B5 selon la spécialité et le niveau
d'emploi), analyste (B5), manageur IE (MBA), consultant
(B5+expérience), formateur (B5 + expérience), enseignant chercheur
(B8).




Sauver la recherche


La recherche en IE a connu ses heures de gloire entre 1992 et
aujourd'hui, grâce notamment aux vétérans qui ont marqué le
milieu de la veille, tant au niveau technologique que managérial. Le
départ à la retraite de ces pionniers laisse apparaître une faille
qu'il conviendrait de combler rapidement. Car derrière les
mandarins, les équipes se sont vidées, faute d'une politique de
recrutement, les diverses disciplines n'accordant pas de priorité à
l'IE. Ce défaut de reconnaissance, lié notamment à la
transdiciplinarité de l'IE mais également à l'absence de
supports de publication reconnus, conduit par ailleurs certains
chercheurs à abandonner les recherches en IE, pour se consacrer à des
thèmes plus valorisants. Enfin, la recherche en IE souffre d'un
certain tassement et de l'absence de vision stratégique
d'ensemble, induisant une tendance à réinventer la roue.


Un recensement des enseignants chercheurs titulaires en IE mettrait en
évidence une réduction sensible de la population, au point de la
déclarer au titre des « espèces menacées ».




Dépersonnaliser l'IE




L'intelligence économique souffre enfin d'une « peopolisation »
qui la place au centre de sordides luttes d'intérêts, qu'ils
soient politiques, idéologiques ou fonctionnels. Le récent rapport
Mongereau a ainsi suscité des réactions épidermiques dont on se
passerait volontiers. Car la territorialisation politique de l'IE
risque de pâtir, en cas d'alternance, de la prochaine élection
présidentielle. Or le rapport Mongereau, loin d'être illégitime ou
néophyte, devrait permettre, en ouvrant le concept d'IE à la
société civile, d'en préserver les acquis collectifs, autrement
dit les racines culturelles. A contrario, revendiquer une paternité de
l'IE, ou se l'approprier au point de l'interdire à d'autres,
exclure des acteurs de la carte politico-médiatique, imposer une
idéologie dominante, cultiver des réseaux plus ou moins occultes et
pas toujours légitimes, n'est-ce pas entretenir la dispersion, pour
la recherche d'un pouvoir et la gloire d'ambitions personnelles,
aux dépens mêmes de l'intérêt général ?


Trop d'acteurs ont travaillé avec abnégation, ardeur et humilité,
pour laisser à la seule vanité le soin de ternir l'image d'une IE
construite au fil du temps, image d'un fleuve, non d'un torrent.
Sérénité et non tumulte, communauté contre individualisme, culture
plus que politique, tels devraient être les ingrédients d'une IE
qui veut s'inscrire dans la durée. En somme, rien de nouveau sous le
soleil...


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