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Bruxelles
Un nid d'espions

Des téléphones sur écoute, un intense va-et-vient de personnels
diplomatiques... le siège de la Commission européenne doit acquérir une
culture de sécurité qui lui fait encore défaut. Une gageure à vingt-cinq. Par
Jean QUATREMER 
QUOTIDIEN : mardi 28 novembre 2006 Bruxelles (UE) de notre
correspondant 

Le 19 mars 2003, le Conseil des ministres de l'Union européenne
révèle qu'un système d'écoute a été découvert dans le Justus Lipsius, nom du
bâtiment massif qu'il occupe au rond-point Schuman depuis le printemps 1995.
En pleine crise irakienne, l'affaire fait grand bruit. Les Etats-Unis
auraient-ils placé leurs «alliés» divisés sur écoute ? Le pot aux roses a été
découvert le 28 février dernier par le plus grand des hasards. Les téléphones
situés dans les salles de plusieurs délégations nationales se mettent à sonner
sans raison. Alertés, les services techniques inspectent alors le central
téléphonique et se rendent compte que le dysfonctionnement est dû à des
«dispositifs électroniques» d'écoutes situés dans divers endroits du bâtiment.
Six délégations sont visées : l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni,
l'Italie, l'Espagne et l'Autriche. 

Les Etats membres ont, en effet, non seulement leur propre bâtiment à
Bruxelles, les «représentations permanentes», mais aussi des locaux propres au
sein du Justus Lipsius, où peuvent se retirer, pour faire le point lors des
réunions, les chefs d'Etat et de gouvernement, les ministres, les diplomates
ou les divers experts. 

«Ces dispositifs ont été coulés dans le béton et ont donc été installés lors
de la construction du bâtiment, quelque part entre 1989 et 1995, par des gens
qui connaissaient particulièrement bien les lieux», explique-t-on au Conseil
des ministres. Le téléphone portable n'en était qu'à ses balbutiements, ce qui
explique ces dispositifs un peu voyants. «Ceux qui les ont placés étaient
intéressés par les négociations économiques et commerciales, car à l'époque
l'Union n'avait pas de compétence dans d'autres domaines comme la sécurité ou
la défense», poursuit ce fonctionnaire. 

«On n'en saura jamais plus»


Discrètement prévenus, la sûreté belge ainsi que les services des pays
concernés se mettent au travail. Mais un entrefilet de quelques lignes paru
dans le Figaro du 19 mars révèle l'affaire, ce qui stoppe net l'enquête. Trois
ans plus tard, aucun élément nouveau, bien qu'un juge d'instruction belge
travaille toujours sur le dossier. «On n'en saura jamais plus», estime un
diplomate. D'autant que personne n'a intérêt à remuer la boue, cette affaire
de «plombier» étant sans doute le fait d'un pays «ami». 

L'hypothèse américaine est sans doute la moins probable : on ne voit vraiment
pas pourquoi les Etats-Unis auraient mis sur écoute le Royaume-Uni, qui «leur
raconte absolument tout ce qui se passe à Bruxelles», souligne-t-on en riant à
Paris. Ils ont surtout des moyens autrement sophistiqués pour savoir ce qui se
passe au sein des institutions communautaires. La piste israélienne a aussi été
évoquée. «Lorsqu'on parlait de la situation au Proche-Orient et qu'on sortait
de la salle pour informer l'ambassadeur d'Israël, il savait déjà tout ce qu'on
avait dit et avait déjà une réaction de son gouvernement, se souvient un
diplomate européen. Ça m'a toujours un peu surpris...» 

Cette affaire d'espionnage n'est pas la seule qui a défrayé la chronique
locale. Le 1er mars 2001, Libération révélait qu'un fonctionnaire de la
Commission, le Britannique Desmond Perkins, chef du bureau chargé du cryptage
des communications au sein de l'exécutif européen, avait fait vérifier ses
systèmes de cryptage par la National Security Agency (NSA), les «grandes
oreilles» américaines, avec laquelle il entretenait les meilleures relations,
l'un de ses parents y travaillant. Perkins, qui n'a jamais été sanctionné pour
cette désinvolture, a expliqué que cette affaire n'était pas très grave
puisque de toute façon «les Américains lisent tout grâce à leurs satellites».

«Le nombre d'employés a doublé» 

C'est sans doute beaucoup prêter aux Etats-Unis. Mais il est clair que «ce qui
se passe» à Bruxelles intéresse beaucoup les pays tiers. On espionne les
Etats, on ne voit pas pourquoi l'Union échapperait à la règle, d'autant
qu'elle a des compétences dans des domaines de plus en plus sensibles, que ce
soit sur le plan de l'économie, de la politique étrangère, de la défense ou
encore de la sécurité intérieure. Savoir si la Commission va, par exemple,
accepter ou refuser une fusion n'a pas de prix. Réagir avant qu'une décision
soit prise pour la bloquer ou l'orienter, non plus. On l'a vu au moment où
l'Union a décidé de lancer Galileo, le concurrent du GPS américain :
Washington a fait un lobbying impressionnant auprès de ses alliés pour le
torpiller. «Si des gens s'intéressent à l'Union, c'est bien la preuve que
quelque chose s'y passe», s'amuse un fonctionnaire européen. 

De fait, la capitale de l'Union européenne, qui accueille aussi le siège de
l'Otan, attire des centaines de diplomates, fonctionnaires, policiers,
militaires. Les Etats tiers les plus importants ont en général deux ambassades
à Bruxelles : l'une, bilatérale, auprès de la Belgique, l'autre,
multilatérale, auprès de l'Union. Cette dernière porte le nom de «mission», et
seuls les Etats membres ont droit au titre de «représentation permanente».
Les membres de l'Otan ont même une troisième ambassade auprès de l'Alliance
atlantique. La plus conséquente de ces «missions» est, bien évidemment,
l'américaine : 100 personnes dont 68 de rang diplomatique. C'est moins que la
représentation permanente de la France (170 personnes dont 80 «conseillers»)
mais autant que l'Espagne ou que la Pologne. 

«Le nombre d'employés a doublé depuis 1985, explique Robert Gianfranceschi,
chargé des relations publiques à l'«US mission» (1). C'est dû à la
diversification des tâches de l'Union , chaque ministère à Washington veut
avoir son fonctionnaire à Bruxelles pour suivre son domaine d'activité. Au
cours des deux dernières années, dix conseillers supplémentaires ont été
nommés ici.» La mission japonaise, elle, se contente d'une quarantaine de
personnes (2). «Tous les sujets traités par les Européens nous intéressent y
compris la politique étrangère commune et la défense, reconnaît Ito Takachi,
le premier secrétaire de la mission. Nous sommes notamment présents dans les
Balkans avec les Européens mais aussi en Afrique.» Les Canadiens, qui
revendiquent une trentaine de personnes de rang diplomatique (3), soulignent
qu'à «une époque où l'on tend à diminuer le nombre de [leurs] diplomates à
l'étranger par mesure d'économie il n'y a qu'à Bruxelles qu'ils augmentent».

«Assurer une veille» 

Si tous les pays tiers envoient un ou deux diplomates suivre, en salle de
presse, les réunions du Conseil européen des chefs d'Etat et de gouvernement,
seuls les Américains sont présents à presque tous les Conseils des ministres.
«Comme l'ordre du jour est public, tous les Etats membres reçoivent une
briefing note des Américains avant chaque Conseil pour nous donner leur
position sur tous les points en discussion», explique un diplomate français.
Ce sont d'ailleurs les seuls à le faire. «C'est intelligent car chacun a dans
la tête la position américaine», estime un diplomate canadien. Les Etats-Unis
font même mieux : ils renforcent leur ambassade dans l'Etat membre qui exerce
la présidence semestrielle tournante de l'Union, en ce moment la Finlande,
«afin d'assurer une veille», comme l'explique Caroline, membre de l'unité
«présidence de l'Union» qui a été envoyée à Helsinki pour six mois par le
State Department (ministère des Affaires étrangères). Elle a couvert, avec
Jane, chef de la section économique de l'ambassade américaine d'Helsinki, le
sommet de Lahti, le 20 octobre. Cela étant, elles ont découvert sur le site de
Libération que le dîner, organisé en clôture du sommet de Lahti, entre les
Vingt-Cinq et le président Russe, Vladimir Poutine, s'était mal passé... Ce
qui montre que les «grandes oreilles» américaines ne sont peut-être pas aussi
efficaces qu'on le fantasme. 

Il ne faudrait cependant pas croire que tous ces diplomates non européens se
livrent à de l'espionnage : «95 % de leur activité est légale», estime-t-on au
Conseil des ministres. «Le mode de fonctionnement de l'Union est fondé sur une
transparence totale», analyse en écho un diplomate français. Si le Parlement
est, par fonction, une maison de verre, il en est de même désormais du Conseil
des ministres : depuis le début de l'année, dans sa fonction législative
(c'est alors l'équivalent du Sénat américain), il délibère en public. Le
Conseil des ministres organise même des briefings pour les diplomates
étrangers pour les informer des décisions prises. 

C'est seulement dans ses fonctions exécutives (commerce, politique étrangère,
défense, police, etc.), que la confidentialité reste de mise. Mais cela est
relatif. «L'information à Bruxelles est largement partagée, analyse un
diplomate canadien. Il y a toujours quelqu'un qui a intérêt à parler.»  «La
divulgation sert toujours un intérêt, confirme un diplomate français. Il n'y a
pas d'intérêt collectif européen à garder l'information pour soi.»  «Il y a
maintenant 300 personnes dans la salle du comité des représentants permanents
­ Coreper, l'instance qui prépare les Conseils des ministres, souligne un
diplomate, ce qui rend illusoire la confidentialité.» 

«Un peu de patriotisme européen» 

«Il y a quinze ans, lorsque nous étions douze Etats membres, nos négociations
avec la Russie n'auraient pas été immédiatement sur la place publique comme
aujourd'hui. Il y a parfois de parfaits inconnus qui assistent à nos débats et
qui disparaissent brutalement quand on s'intéresse à eux», se plaint un
diplomate européen. Il faut dire que les contrôles deviennent difficiles quand
on compte vingt-cinq Etats membres. Cependant, «il y a un domaine dans lequel
le secret demeure bien gardé, celui des compétences propres de la Commission :
avoir une information sur des négociations commerciales ou sur la politique de
concurrence, même pour les Etats membres, est très difficile», murmure un
diplomate. 

L'Union ne désespère cependant pas d'inculquer à ses membres un minimum de
«culture de sécurité» comme elle existe dans les Etats membres. Javier Solana,
le «ministre des Affaires étrangères de l'Union», ancien secrétaire général de
l'Otan, a imposé une procédure de classification des documents et a fait
aménager un immeuble sécurisé (le Cortenberg) pour y loger les militaires de
l'état-major européen. Là, les procédures sont très strictes : non seulement
les téléphones portables doivent être coupés mais les batteries doivent être
enlevées. La France, elle, rêve d'un peu plus d'opacité afin de compliquer la
tâche des espions : «Il faudrait un minimum de patriotisme européen, une prise
de conscience que nous avons des intérêts à défendre face aux Américains, aux
Chinois ou aux Japonais. Ils n'ont pas besoin de tout savoir à l'avance.» 



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