Limpossible deuil
Des pannes répétées dordinateur au point de le changer , une ferme volonté
de ne pas dénaturer lhommage dû à un grand homme en utilisant le clavier
anonyme dun cybercafé où bruits et massification dinternautes pouvaient
rompre mon recueillement ont fait que cest maintenant que je parle de celui
qui nest plus là mais présent parmi nous, dans nos curs et dans nos esprits :
Saïdou KANE.
La silhouette alerte et longiligne, lil extrêmement vif et pénétrant du
regard les synergies possibles, lintelligence toujours en éveil qui cerne
demblée les finalités dun projet, les enjeux dune situation, le rapport de
forces : tel était lhomme.
Cest un esprit qui nous quitte au point quil est difficile de trouver la
révérence juste. Ce digne fils du Fouta, ce noble peulh, synthèse généalogique
des grandes familles BÂ, KANE, WANE, LY, etc. jaugeait les faits dans le sens
quils portent, dans lavenir quils dessinent dans les contours de leur
actualité, dans lespoir quils permettent au sein de lâme meurtrie du monde.
Troubadour du concept, poète de la vie, ce philosophe de lexistence joyeuse
avait compris le sens de lInstitution comme communauté éminemment humaine, à
savoir quelle est le fait des hommes et de leur volonté. Cest à ce titre
quelle ne pourrait être statique et vouée à un modèle unique de vie, à une
imposition du dehors, à lapplication dun dogme. Intransigeant et hardi contre
les tenants de lorthodoxie, Saïdou excellait dans lart du compromis, dans
laddition des humeurs et des vérités pour fonder une société juste et
conviviale. Il savait que toute revendication dun modèle pur
dhomme et de société était un aveu de dictature, une confession de tyrannie,
un cri de haine de tout ce qui nest pas soi. Cest tout le danger contenu dans
lidéologie. Lhistoire lenseigne, les Khmers rouges et leur révolution
ensanglantée, Staline et sa comptabilité macabre pour son maintien au pouvoir,
le Führer modelant les consciences dans ladmiration et le culte de lAryendi.
Cest dire quun projet politique ne saurait être le lieu fermé à lautre, le
milieu clos, imperméable aux palpitations existentielles et au soulèvement de
la vie. Cest pourquoi, à la dimension de tout grand homme peu de personnes
pouvaient le suivre dans sa foulée intellectuelle, dans ses convictions
ancrées. Une enveloppe modeste, une vie simple lamenant à partager son temps
avec ceux qui ont besoin de lui, lont fait humble. Ni la gloriole, ni les
honneurs ne le faisaient courir. Péripatéticien du bonheur, il allait de-ci,
de-là transmettre lenthousiasme. Ce qui intéressait ce
chevalier de la fraternité, nomade de la paix au visage expansif dhumanité,
cétait lhistoire pour en changer le cours sinueux et triste. Chaque
mélancolie lui était insupportable. Il aimait être acteur dune vie meilleure.
Idéaliste dans un monde froid et calculateur il voulait souvent concilier les
positions. Il en fut une conviction ; ce qui fut, parfois, incompris. Il
exerçait sa liberté sur les poussées brusques de lhistoire et ses lenteurs
pour en inverser la tendance malheureuse. Cétait sa préoccupation. Il lui
arrivait de se mettre en avant, porté par les idées, les tensions du moment. Il
sexposait toujours, se donnait altier sans se livrer. Ce qui ne le mettait pas
à labri dattaques très personnelles. Il ne parlait pas de lui-même mais il
aimait le maniement des idées, la dialectique idéelle. Personnalité fine et
complexe, KANE Saïdou est la synthèse réussie de la tradition et de la
modernité. Le boubou ample et amidonné, ce lecteur de Marx citait les
Grundrisse dans le texte. Du monde ancien il en faisait un visage nouveau et
il incarnait la vie moderne dans une tradition ouverte. Il nétait jamais à
court didées, et prolixe chacun de ses mots résonnait de la densité du réel,
du mouvement de la vie.
Je lai souvent écouté parler, tenir un auditoire des heures durant, sans se
répéter. Et chacune de ses phrases était déjà une notion dun segment du monde.
Dans une aisance bilingue du Français et du Pulaar, la parole de Saïdou
senroulait dans le souffle vivant du cours de la pensée. La première fois que
jai vu ce panafricaniste connu et convaincu cétait à Kaëdi en 1979 avant la
grève quand jétais au lycée. Nous devions tenir une réunion clandestine des
militants de lU.D.M au quartier Moderne. Il y avait là Cissé Mody, Sow
Mohammed, moi-même accompagné de mon oncle Ball Mamoudou Jaffar. Nous aimions
la Révolution, nous avions le rêve et la jeunesse et étions pleins de bonne
volonté sous linstigation de notre aîné Saïdou. Depuis nos chemins nont cessé
de se croiser, souvent chez mon cousin BÂ Ibrahima Kassoum qui ne sest jamais
remis des conditions infernales de la prison, qui est finalement parti. Il
évoquait sans exclusive lhistoire des peuples Soninké,
Wolof, Peulh et Maure et leur profond métissage.
Mais ce qui fit la force de ma filiation est, lorsque sorti de prison, il
fallait trouver une réponse au long règne de Ould Taya caractérisé par le déni
de justice et de citoyenneté aux Négro-Africains, la banalisation de la torture
et les déportations. Nous signâmes la pétition des 402 qui réclamait que
justice soit faite face aux exactions de lArmée et de lEtat mauritanien.
Dans lAlliance pour une Mauritanie Nouvelle (A.M.N.), nous étions partie
prenante du F.D.U.C. avant de se fondre comme sensibilité dans lU.F.D. ère
nouvelle. Nous tenions nos réunions chez Diop Mamadou Amadou dit Samba Hawoyel,
une autre grande figure de la cause Noire qui, par son expérience, sa sagesse
et sa diplomatie savait canaliser nos énergies, suggérer les orientations
utiles. Cest véritablement là, avec les Ibrahima Sarr, Kane Hamidou Baba, Diop
Mourtado, Maître Diabira Marrouffa, que notre intimité intellectuelle naquit et
sagrandit par une vision commune de la société mauritanienne. Lexigence de
justice devait passer par le départ de Ould Taya et le renouveau de la
représentation politique. Nous voulions prendre Taya à son propre piège. Nous
considérions quune élection est une tribune revendicative du droit et de la
démocratie, quelle est une occasion pour apporter la preuve du manque de
sincérité du régime en place et servir surtout de tampon entre
lEtat répressif et les populations. Car le choix était cornélien, le choix
était entre ne rien faire et dire et la prise de parole publique à lintérieur
quune certaine opinion prenait pour une caution. Faut-il souligner cette
évidence, quil n y a jamais de caution pour un homme qui dit non, toute prise
de parole publique induit des risques. Mandela, Ghandi, Luther King ont dit non
de lintérieur. Nous voulions amplifier les voix du non, les faire résonner
dans un changement acceptable. Ahmed Daddah était porteur dune grande force
dalternance. Héritier dune culture Zouaiya empreinte de tolérance et
déthique vers autrui il représentait la solution du moment. Par ses propos et
ses positions il sest rangé dans le camp des justes. Cest cela aussi la
grandeur politique : « dans le silence absolu des passions » selon les termes
de Rousseau, savoir ménager les différences, apprivoiser le meilleur pour
rebondir et avancer. Il n y a pas que les bons dun côté et les
méchants de lautre comme dans le registre manichéen. Au fond toute communauté
sécrète ses héros et ses justes, ses résistants et ses collabo. Or chaque fois
que dans le ciel brumeux de lhumanité quune lumière se lève, il faut sen
éclairer pour illuminer les cavernes et les grottes. Ouï il faut reconnaître
que dans la fureur des événements des justes se sont élevés, lImam Bouddah
Ould Bousseré avec ses quotba appelant au calme, intepellant et recommandant
que des musulmans ne sen prennent pas à dautres musulmans, Habib Ould Mahfouz
avec ses Mauritanides attendues comme du pain béni, les Jeunes du M.D.I sont de
ceux-là. Nous avons donc fait une certaine lecture et avions alors pris fait et
cause pour Ahmed Ould Daddah. Ce serait lourd de conséquences, de myopie
politique et faire peu cas de la vérité que de consacrer sous la formule bonnet
blanc et blanc bonnet une équivalence de comportement ou de projet. Sa
connaissance intime de la Mauritanie et de ses équilibres
entre le Monde Arabe et lAfrique Noire, de ses composantes nationales, ses
dénonciations répétées des crimes contre lhumanité commis par Taya le
désignaient comme le candidat de lalternance.
Mais notre déception fut immense au lendemain des élections présidentielles
de janvier 1992. Dans larithmétique des votes il était impossible que Ould
Taya lemporte. Dans le phénomène durbanisation massive qui caractérise les
capitales du Tiers-monde, les grandes agglomérations sont le concentré de la
vie nationale. Le tiers des mauritaniens vit à Nouakchott. On ne peut donc
remporter dans les deux villes les plus importantes, Nouakchott et Nouadhibou,
en plus de lécrasante majorité de la vallée et ne même pas être présent au
deuxième tour. Faut-il rappeler que Wade fut élu Président principalement à
cause du vote des villes de Dakar et de Thiès. A lévidence les élections
étaient truquées. Dans lindignation impuissante de notre désarroi, nous ne
savions quoi faire. Cest ainsi que choisissant lexil, nous nous retrouvons
Saïdou et moi dans lorganisation quil a contribué à fonder avec les LY
Djibril Hamet, les F.L.A.M.
Ouvert et critique à la fois, là aussi il put développer toute sa puissance
de propositions. Il ne dénigrait jamais, même dans le désaccord le plus
profond. Au contraire, il restituait la pensée de son adversaire sans éprouver
le besoin de le contredire en son absence. Cest dans la présence et le
manifeste quil portait la contradiction. Le face à face lui était nécessaire
pour étaler son argumentaire. Une biographie serait insuffisante pour contenir
la vie dun homme qui sest voué à la félicité de ses semblables. Donnant de sa
personne sans jamais demander de retour, la vie de Saïdou est le symbole de la
générosité. Cest une grande âme qui nous quitte. Aujourdhui elle est là-bas,
loin des haines tenaces et atroces des hommes, loin de la fureur du monde et de
ses tourments. Son âme est en paix dans le royaume céleste là où linstant est
riche de lunité de tous les équinoxes ; là où linstant est déjà toute
léternité en soi, là où lâme est elle-même et toutes les
âmes réunies. Ce monde dont Spinoza disait quil réunit lessence et
lexistence dans une expression unique du sens. Cest ce monde qui est
labsolu, il est lUn sans division ni mouvement. Nous nous y rendrons tous et
nous y retrouverons cet homme qui fut tout le temps debout et qui observe nos
manèges et nos tricheries, la perte de sens où nous nous engouffrons chaque
jour.
Un grand homme, un immense talent nous quitte et nous avons du mal à nous
passer de lui. Cest le deuil impossible.
BÂ Kassoum Sidiki
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