Elections en Mauritanie : les feuilles mortes au carrefour.
Ce que la Mauritanie sapprête à vivre est à classer dans la catégorie de ces
événements fondateurs parce que rares et décisifs. En effet, après des
échéances électorales (législatives et municipales) sans confusion entre lEtat
et un quelconque parti, la transition va connaître son apothéose avec une
élection présidentielle à lissue inédite : pour une fois, il ny aura pas
possibilité au sortant de demeurer au pouvoir. Cette situation tient en grande
partie -exclusivement ?- à la volonté du conseil militaire qui a mis un terme à
la cavalcade solitaire, périlleuse et meurtrière du colonel Ould Taya. Les
actes posés sont très forts en symboles et donnent loccasion au pays de vivre
un tournant important dans la construction de son système politique. Le peuple
doit leur en donner acte. Mais que de frustrations à dresser la liste des
attentes insatisfaites et des périls qui planent sur le berceau de cette
démocratie naissante !
Le premier regret que nous nourrirons sera sans doute loccasion manquée den
finir définitivement avec lordre précédent. Le citoyen mauritanien retiendra
avant tout, que le CMJD a laissé lex parti Etat et ses barrons sen aller en
toute impunité avec le trésor de guerre accumulé durant toutes ces années
passées au pouvoir. La seule perspective de lutilisation de ce butin pour la
reconquête du pouvoir vaudra au CMJD quelques sueurs froides qui le conduiront
à susciter des candidatures indépendantes pour affaiblir les chances dun parti
sorti de la torpeur des lendemains de déclin. Cette option laissée aux naguère
maîtres et possesseurs de la puissance en Mauritanie fait encore peser quelques
menaces sur la sincérité du processus de démocratisation tant les chances et
les forces semblent déséquilibrées. Et si les dernières élections ont confirmé
la dégringolade du PRD(S)R, la montée en puissance des « indépendants »
ex-barons de la Tayanie donne aux proches du
dictateur déchu une force indiscutable. Emportés dans lélan de lopprimé se
rapprochant vertigineusement de la ligne de démarcation, promesse dun
quotidien souverain, nous avons lâché la proie pour lombre. Il est
naturellement de bon aloi de se féliciter du score fait par les partis de la
rupture, ceux qui veulent résolument tourner le dos au régime déchu. Lidée est
jouissive en elle-même dimaginer une assemblée où siégeraient Abdarahmane ould
Minni, mouhamed Jemil ould Mansour, Kadiata Malik Diallo, Messoud ould
Boulkheir Bedredine, Salah ould Hanane et tant et tant dautres valeureux
représentants du peuple ; mais quaurait été le score réel de lex opposition
sans le soutien, supposé ou réel, de certains hauts responsables de la
transition à certaines candidatures « indépendantes » quils auraient suscitées
?
Frustration sur le plan économique et politique donc qui frise lindignation
et la nausée au regard dune autre monumentale ratée : loccultation du passif
humanitaire.
En effet, quelque satisfaisant que puisse être le processus de
démocratisation, on ne peut oublier quil se déroule à lexclusion dune frange
importante des nationaux exilés, volontaires ou non, aux quatre coins de la
planète. Lunanimité faite autour de la question des déportés qui campent aux
frontières du pays depuis dix sept printemps et la main tendue des parents des
victimes de la tyrannie donnaient pourtant une occasion unique aux héros du 3
août de parachever luvre de rédemption nationale en organisant le retour des
bannis et une consultation nationale pour mieux faire la paix des curs. Mais
les calculs politiciens, le manque de courage politique et labsence de vision
nous feront rater un train décisif dans la construction de la nation.
Aussi, lhomme qui aura la charge de présider aux destinées de notre pays
devra, à notre sens, prêter une attention particulière aux points suivants :
1. le règlement du passif humanitaire.
En séloignant un instant des chemins obtus de la pensée universelle, lon
admettra que lirresponsabilité politique ce nest pas dexiger lenclenchement
dun processus de restitution de la vérité tendant à établir la chaîne des
responsabilités dans la difficile question du passif humanitaire. Elle consiste
a contrario à se maintenir dans la posture du déni et du mépris souverain de la
douleur du peuple dans son ensemble. Il est politiquement contreproductif de
sobstiner à vouloir circonscrire un incendie en ignorant volontairement la
braise ardente qui sommeille sous la cendre froide. Ce serait pour mieux
sexposer à une reprise dincendie plus fulgurante encore que le feu initial.
LHistoire de lhumanité est remplie dexemples de retournements de situations
spectaculaires. Au Pakistan, Benazir Bhutto qui devient premier ministre, chef
de lexécutif en 1988, nest autre que la fille dAli Bhutto, pendu en 1979 par
le général Zia ul-Haq. Plus près de nous
(chronologiquement et politiquement) au Chili, la présidente Michèle Bachelet
est la fille du général de larmée de lair Alberto Bachelet qui avait été
arrêté et torturé, avec son épouse et sa fille, par le général Pinochet après
la prise de la Moneda en 1973. Comble de lironie, elle deviendra ministre de
la Défense avant daccéder à la magistrature suprême trente ans après cette
douloureuse expérience. Enfin, le président Kagamé du Rwanda na-t-il pas
quitté son pays, âgé seulement de deux ans, sur le dos de sa mère fuyant le
génocide perpétré par les Hutus contre les Tutsis en 1959? Adulte, il
sengagera aux côtés de Museveni et de la NRA (National Resistance Army) avant
de devenir chef des renseignements militaires de lOuganda. Ceux qui ont
persécuté son peuple en 1959 ne devaient certainement pas simaginer quil
reviendrait, en conquérant, sur les terres de ses ancêtres, surtout quil
sétait fait une position confortable en Ouganda. Erreur fatale ! Il reviendra
en
1991, presque trente ans plus tard, perché cette fois non sur le dos dune
mère en fuite mais sur un char. Lenseignement à tirer de ces exemples est que
lissue des relations conflictuelles nest quune question de rapport de force
et que la seule manière de les circonscrire ou de les prévenir cest de ne pas
les occulter. Nos acteurs politiques seraient bien inspirés de méditer ces
exemples. Rien ne leur garanti un rapport de force éternellement favorable. Si
cette question ne venait pas à être définitivement soldée, ils auront la lourde
responsabilité, devant lhistoire, de lavoir laissée en héritage aux
générations à venir, avec à la clef un face à face entre les fils des victimes
et ceux des responsables de cette situation lancinante.
2. La Gouvernance.
« Quand l'Etat est fort, il nous écrase. Lorsqu'il est faible, nous périssons
», (Paul Valery).
Le premier des mauritaniens devra semployer à donner sens et contenu à un
Etat malmené par une expérience traumatisante marquée par laffaiblissement des
institutions suite à une gestion solitaire et clientéliste des affaires
publiques.
Dans un premier temps, il devra neutraliser les institutions en semployant
lui-même à gouverner en saffranchissant de ces constructions factices qui sont
un mime de la science sans lêtre vraiment et que lon nomme idéologies. Ce
sera encore plus urgent dans la définition dun système éducatif- qui devra
avant tout, se concentrer sur les finalités premières de lécole et de la
recherche- et de lédification dun appareil judiciaire indépendant et neutre
qui, seul, garantira auprès des citoyens le sentiment dégalité et chez les
investisseurs la sécurité des investissements. Pour ce, il devra sentourer de
femmes et dhommes compétents, ayant une vision prospective de la politique
juste. Lidée de bannir tous ceux qui ont servi sous lancien régime nest ni
soutenable dans son principe ni efficiente dans sa finalité. Mais plus que
jamais, lélecteur mauritanien devra se méfier de toute candidature qui
hésiterait à proclamer sans ambiguïté la rupture définitive avec
lordre ancien et linscription résolue dans une logique tendant à rendre
improbable le retour à une gestion solitaire et opaque des affaires de lEtat.
Dans un second temps, le premier des mauritaniens devra, en matière de
politique économique, se fixer pour objectif la construction dun tissu
créateur de valeur. En effet, il serait illusoire et suicidaire, à lheure de
louverture des marchés à la concurrence mondiale, de continuer à vivre de la
rente, en se contentant simplement dexporter des produits sans valeur ajoutée.
Transformer sur place, avant exportation, nos matières premières permettra de
créer de la richesse et de lemploi et réduira notre dépendance des produits
importés. Car les observateurs avertis nignorent pas à quel point notre
économie reste dépendante des importations donc particulièrement vulnérable, y
compris -et surtout- en matière dhydrocarbures. Lexemple du port de
Nouadhibou[1], principale porte dentrée de nos importations dhydrocarbures,
suffit à illustrer les dangers que fait peser sur notre économie linsuffisance
des infrastructures.
De plus, le pays ne dispose pas de stocks de sécurité pour prévenir toute
rupture dapprovisionnement en hydrocarbures. A titre dillustration, lUnion
Européenne et lAIE, conscientes des conséquences désastreuses dune rupture
dapprovisionnement imposent des stocks de sécurité de 90 jours dimportation,
sur la base de la consommation de lannée civile précédente. Cest une question
de souveraineté nationale.
Cette politique nécessitera naturellement des investissements lourds mais
plus pertinents, plus opportuns et plus judicieux que les augmentations de
salaire qui ne profitent in fine quaux seuls nationaux qui ont la chance
davoir un emploi[2].
Par ailleurs, outre les questions liées à la souveraineté nationale et à la
nécessaire pérennisation des investissements, cette politique aura pour autre
vertu une meilleure répartition de la richesse et une plus efficace lutte
contre la pauvreté, loin des incantations, des déclarations dintentions et de
la propagande. La politique de développement qui devra découler de cette
logique de gestion exigera une plus grande implication et une plus large
responsabilisation des acteurs au niveau local. Il faudra alors réaménager le
territoire national en favorisant lessor de cinq ou six Pôles Régionaux de
Développement ou Pôles dExcellence. Ils seront dotés dune autonomie
financière et dune personnalité juridique à définir, avec de larges pouvoirs
de décision. Leur constitution se fera sur la base de la convergence dun
certain nombre déléments dont les potentialités économiques et les
spécificités culturelles, en gardant en vue lobjectif principal qui est
lépanouissement
économique par lautogestion, avec une réduction sensible de la présence de
lEtat.
Ce quil faut aux Mauritaniens cest donc :
Un président, garant du bon fonctionnement des institutions, un arbitre qui
fait tout faire sans jamais rien laisser faire, établissant un circuit de prise
de décision clairement défini mettant la République à labri de lexercice
solitaire du pouvoir comme nous lavons naguère connu.
Il devra shabiller de la tunique du pionnier bâtisseur, de la trempe de ceux
ayant leur place dans les manuels dhistoire pour lexemplarité de leur
exercice, leur esprit visionnaire et leur audace, plutôt que de se contenter
de remplir un mandat terne et sans relief, comme cette armée de simples gens à
la poursuite dun destin personnel.
En un mot, il devra avant tout tâcher de gouverner pour essayer des choses
qui marchent, non celles qui plaisent. Sinon, « les feuilles mortes se
ramasseront à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi ; et les vents du
nord les emporteront dans les nuits froides de loubli » (Prevert)
DIAGANA Abdoulaye
Cercle des Libres Penseurs
France
[EMAIL PROTECTED]
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[1] Le port de Nouadhibou est la principale porte dentrée des
importations mauritaniennes en hydrocarbures, compte tenu de ses capacités
nautiques notamment. Or, il se trouve que les équipements (terminal, cuves,
sécurité) sont obsolètes. Une expertise a été faite pour les réhabiliter mais
les différents services se renvoient sans cesse la balle. En cas
dindisponibilité de ce port, le pays plongera inévitablement en pénurie de
pétrole, sauf à se rabattre sur le port de Nouakchott qui reçoit des navires de
plus petite taille donc plus chers, parce que ne bénéficiant pas de la
massification.
[2] En plus daccroître la masse salariale et de ne pas profiter à tous les
mauritaniens, ces augmentations de salaire sont presque toujours annihilées par
le taux dinflation qui les accompagne immédiatement sil ne les devance.
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