L’Allemagne et l’éclatement sanglant de la Yougoslavie*
Emil VLAJKI
(*Sont exposés ici les principaux points contenus dans les deux chapitres du
livre qui vient de sortir : Husson Edouard, 'Une autre Allemagne',
Gallimard, 2005.
Edouard Husson enseigne l’histoire a Sorbonne IV)
La responsabilité du gouvernement de Helmut Kohl dans l’explosion définitive
de la Yougoslavie a été écrasante. Cela dit, il faudra retracer les logiques
gouvernementales perverses par lesquelles les leaders de la Communauté
européenne, non seulement, ont laissé prospérer le nationalisme de
Milosevic, mais n’ont pas trouvé de meilleure parade que d’encourager
contre lui les microfascismes croate et kosovar. Il faudra, aussi, saisir ce
qui a pu aveugler la plupart des intellectuels occidentaux au point de leur
faire tolérer en Croatie la politique du négationniste Franjo Tudjman. C’est
en effet sous la présidence de l’auteur d’un ouvrage niant ouvertement la
réalité du génocide des Juifs et relativisant les crimes des Oustachis que
500 000 Serbes environ ont été expulsés de Croatie sans que personne en
Occident ne s’en émut – alors qu’il s’est agi d’un des plus terribles
‘nettoyages ethniques’ commis durant les guerres balkaniques des années
1990. Pendant que le nettoyage ethnique de la seule Krajina, a l’été 1995, a
fait au moins 10 000 morts (certaines estimations montent jusqu’a 40 000
morts) et contraint plus de 200 000 personnes a l’exil, il n’a pas rejoint
Srebrenica dans la mémoire collective des crimes qui ont ensanglanté l’
ancienne Yougoslavie.
L’explication consiste a imputer la responsabilité principale au
nationalisme serbe. Elle est peu convaincante. Bien entendu, le nationalisme
serbe doit etre pris en compte. Mais il n’était pas plus virulent, dans ces
années-la que le nationalisme croate, albanais ou le fondamentalisme
musulman d’un Izetbegovic, encouragé par l’Arabie Saoudite, l’Iran et la
Turquie.
La responsabilité spécifique de l’Allemagne
Les 20 et 21 aout 1991, le présidium de l’Etat yougoslave et les
représentants des Républiques tombaient d’accord sur un programme de
coopération politique et économique minimale. Le meme jour, une réunion dans
le cadre de la Coopération Politique Européenne a La Haye, saluait et
encourageait les efforts de négociations. Le meme jour, pourtant, le
gouvernement allemand avait décidé de jouer double jeu. Hans-Dietrich
Genscher, ministre des Affaires étrangeres allemand rencontre des membres
des gouvernements slovene et croate, reconnaissant de facto l’indépendance
des deux pays.
Plus révélateur encore, quatre jours plus tard, Genscher, convoquait l’
ambassadeur yougoslave a Bonn, le Slovene Boris Frlec, et lui déclarait :
« Si le sang continue a couler et si la politique du fait accompli pratiquée
avec le soutien de l’armée yougoslave, ne cesse pas tout de suite, la
République Fédérale (d’Allemagne) devra examiner sérieusement la question de
la reconnaissance de la Croatie et de la Slovénie dans les frontieres
établies. Elle s’engagera aussi en faveur d’un examen du meme type au sein
de la Communauté européenne ».
Pouvait-on indiquer plus clairement que le gouvernement allemand
encourageait la sécession immédiate de composantes de la Fédération
yougoslave ?
En fait, la République Fédérale d’Allemagne était déterminée a l’épreuve de
force au sein de la Communauté européenne. On apprendrait par la suite que
Franjo Tudjman avait été longuement reçu par Kohl et Genscher des le 18
juillet 1991. Pendant six mois, le chancelier et son ministre des Affaires
étrangeres allaient braver tous les avis contraires, aussi bien ceux des
partenaires européens que ceux des experts du ministere des Affaires
Etrangeres de Bonn.
En novembre 1991, le ministre de l’intérieur, Wolfgang Schäuble, avait
appelé a une intervention militaire de la Communauté européenne dont il
était clair qu’elle serait dirigée contre la seule Serbie.
Il n’est que de relire les déclarations faites respectivement par le
chancelier allemand et son ministre des Affaires étrangeres le 6 novembre
1991 devant le Bundestag, deux jours apres que les partenaires européens
avaient partiellement cédé au désir allemand de voir imposer des sanctions
(unilatérales) contre la Serbie. Helmut Kohl déclara, devant ce premier
succes de la nouvelle diplomatie balkanique de l’Allemagne:
« Je salue le fait que le conseil des ministres des Affaires Etrangeres de
la Communauté européenne ait décidé de sanctions économiques le 4 novembre
1991. Il s’agit, en l’occurrence, essentiellement, de convaincre le camp
serbe de l’inutilité de sa politique de violence. Cette décision a été prise
en grande partie grâce a l’obstination de notre travail de conviction, y
compris vis-a-vis de nos partenaires de la Communauté européenne ».
Et Hans-Dietrich Genscher, malgré sa fonction, employait des formules moins
diplomatiques pour dire la meme chose :
« Nous comptons bien que le paquet de sanctions sera mis en ouvre. Nous
escomptons que tous les membres de la Communauté européenne qui, comme l’on
sait, ont voté pour ces sanctions, les mettent tous en application. Je ne
voudrais pas dissimuler que, dans le cas contraire, le Communauté européenne
traverserait une grave crise ».
Allemagne mit en ouvre sans attendre son programme de sanctions, le 10
décembre 1991. Quatre ans plus tard, en revanche, en 1995, lorsque l’armée
croate procéderait elle-meme, lors de l’opération « Ouragan » a l’épuration
ethnique de la Krajina, expulsant 200 000 Serbes, Bonn mettrait tout en
ouvre pour faire obstacle aux sanctions que proposaient certains
gouvernements de l’Union !
Si l’on en croit le journal allemand TAZ daté du 6 avril 1993 concernant les
négociations qui ont entouré le traité de Maastricht, le gouvernement
britannique céda sur la reconnaissance diplomatique de la Croatie et de la
Slovénie en échange d’une exemption de la charte sociale de la future
Union; l’Espagne, le Portugal, l’Irlande et la Grece se virent promettre par
Genscher des subventions supplémentaires de l’Union européenne. La France,
elle, qui avait tenu a préserver les chances du traité d’union économique et
monétaire, se soumit sans contrepartie a la volonté allemande.
C’était bien une mise en cause fondamentale des accords d’Helsinki qu’
impliquait la politique allemande. Selon la charte européenne signée en 1975
et renouvelée solennellement a Paris en 1990, les frontieres issues de la
Seconde Guerre mondiale avaient été déclarées inviolables. Elles ne
pouvaient plus etre modifiées par la guerre mais par un processus
démocratique. L’Allemagne, signataire de la charte d’Helsinki, en avait été
la premiere bénéficiaire.
Or, a peine avait-elle obtenu ce qu’elle voulait en matiere de
réunification, la République Fédérale mettait en cause le principe meme de
la paix qui s’était progressivement instauré en Europe depuis la politique
de détente Est-Ouest des années soixante. Helmut Kohl avait déja laissé
entrevoir qu’il se souciait peu de l’esprit d’Helsinki.
Les Serbes de Bosnie avaient averti qu’ils étaient prets a une confédération
entre la Bosnie et le Serbie-Monténégro, mais qu’ils n’accepteraient jamais
de vivre dans un Etat séparé de la Serbie – depuis la fin 1990, date de la
déclaration d’indépendance de la Croatie, les Serbes y avaient été traités
en citoyens de seconde zone. Pourtant, la diplomatie allemande n’eut de
cesse de pousser a un referendum. La population serbe boycotta le vote, et
seuls 62,7 % englobant les Musulmans et les Croates voterent en faveur de l’
indépendance. La guerre civile commença le jour meme du referendum, lorsque
des inconnus s’en prirent, a Sarajevo, aux invités d’un mariage serbe
orthodoxe.
Le 6 avril, a Luxembourg, Helmut Kohl et Hans-Dietrich Genscher, réitérant
le coup de force du mois de décembre, imposaient a leurs collegues de
reconnaître immédiatement l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine. Les
Etats-Unis suivirent l’Union européenne un jour plus tard
Vers une participation allemande a des opérations militaires contre la
Serbie
Les Allemands ne s’arreterent pas la. Ils furent parmi les premiers a
plaider pour une opération militaire contre l’armée yougoslave. Le 22
juillet 1992, Karl Lammers, de la CDU, déclarait a la Süddeutsche Zeitung :
« Les ministres de la Communauté européenne doivent se réunir et préparer
une intervention militaire rapide pour la protection des individus en Bosnie
». A vrai dire, c’est toute la classe politique allemande qui s’y mettait.
Au mois d’aout l’ancien ministre et député SPD Andreas von Bülow, réclamait,
lui aussi, une intervention aérienne contre la Serbie. Le 19 février 1993,
Die Zeit publiait un placard réclamant l’intervention de forces aériennes de
l’OTAN ; parmi les signataires, on trouvait deux noms qui engageaient le
passé de l’Allemagne : Oskar von Hohenzollern, prince de Prusse, et
Ferdinand prince de Bismarck. Quelques semaines plus tard, l’un des
signataires de la pétition, le parlementaire CDU Stefan Schwarz, membre de
la Commission de la Défense du Bundestag, expliquait qu’il avait reçu du
chef de l’armée bosniaque une liste de 107 objectifs serbes a bombarder !
Le commandement de la Bundeswehr fit connaître a la meme époque, au premier
trimestre 1993, un plan d’attaque militaire. Y étaient envisagés : aussi
bien des frappes aériennes destinées a mettre rapidement fin au conflit
interne ; que des attaques par hélicoptere qui feraient « une chasse ciblée
des unités armées ou des bandes » !
Petit a petit, les projets allemands prirent corps. A terme, des soldats
allemands seraient effectivement engagés dans des opérations militaires
balkaniques. Le 5 décembre 1995, lors du débat sur la participation de
troupes allemandes aux unités chargées de faire appliquer les accords de
Dayton, le chancelier Kohl devait déclarer:
« Nous sentons tous qu’il s’agit d’un jour particulier, d’une heure
particuliere. C’est une décision qui signifie une césure dans la vie de
notre peuple ».
Et le futur ministre des Affaires étrangeres, le Vert Joseph Fischer, ferait
écho a Helmut Kohl :
« Le parlement allemand prend aujourd’hui une décision tres importante, qui
engage l’avenir du pays… Nous donnerons notre accord au projet du
gouvernement ». Et le chef du groupe SPD au Bundestag, Rudolf Scharping,
futur ministre de la Défense, de surenchérir: « La social-démocratie est
consciente, dans cette situation historique de sa responsabilité
internationale, et donnera son accord, malgré de nombreuses objections a l’
engagement de la Bundeswehr qui doit etre décidé aujourd’hui ».
On a rapidement su que, des le début des affrontements, la République
Fédérale avait laissé des armes transiter vers la Croatie et la Bosnie.
Defense and Foreign Affairs Strategic Policy a publié des la fin de l’année
1992, un article intitulé « Des armes allemandes illégales envoyées en
Croatie et en Bosnie aggravent le conflit dans les Balkans ». On y lisait
que
« la guerre dans les anciennes républiques de Yougoslavie est renforcée par
un systeme massif et complexe de livraisons d’armes par mer vers la Croatie
et la Bosnie-Herzégovine, systeme financé et organisé par l’Allemagne ». L’
Allemagne a aussi volontairement ignoré le voyage vers la Croatie et la
Bosnie de citoyens allemands partis combattre contre les habitants serbes de
ces deux anciens Etats yougoslaves.
Et la revue britannique d’énumérer les transports d’armes relevés entre le
4 octobre 1991 – donc avant la reconnaissance officielle des deux pays ! –
et les mois de juillet et aout 1992 :
« 4 octobre 1991 : un convoi de trois camions avec des armes antichars et 40
000 uniformes se rend de Bielefeld, en Allemagne, a la capitale croate
Zagreb… Mi-janvier 1992 : des armes et des équipements pour une valeur de 5
millions de deutsche mark sont amenés par bateau dans le port de Rijeka. Ils
se trouvent dans un container de 17,5 tonnes. Il s’agit, entre autres
choses, d’appareils a infrarouge pour tireurs d’élite, de jumelles a
infrarouge, d’IC-Feldstecher, de viseurs optiques, de radios pour véhicules,
de stations mobiles de transmissions et d’un grand nombre de munitions de
différents calibres. Trois tonnes de ces armes ont été aussitôt envoyées a
la 113e brigade de l’armée croate, stationnée pres de Sibenik. 10-13 avril
1992 : ce sont de nouveau 60 chars venus d’Allemagne ( encore une fois, on
suppose qu’il s’agit d’anciens chars est-allemands de la série « T ») qui
sont livrés dans le port de Koper et entreposés dans le camp de Kukuljanovo
a proximité de Rijeka… ».
La Yougoslavie était un terrain idéal pour ce que l’on pourrait qualifier de
soft imperialism allemand. Face a des Etats-Unis hésitants, l’Allemagne
réunifiée voulait éviter que se développe une politique de « marché unique
yougoslave » telle que l’envisageait Milosevic, dans la mesure ou elle
impliquerait un contrôle, meme limité, du processus de réforme et des
investissements étrangers, par un pouvoir politique souverain.
Une diplomatie sans scrupules
La politique allemande en Yougoslavie a particulierement frappé les
observateurs parce que la République Fédérale y a déployé une panoplie de
moyens, dont beaucoup étaient tout simplement illégaux du point de vue du
droit international.
Tout d’abord, il y a eu, de la part de la République Fédérale,
préméditation. Un tres bon connaisseur de l’histoire du BND
(Bundesnachrichtendienst, les services secrets de RFA) Erich Schmidt-Eenboom
disait : « Des la fin des années soixante-dix, les services secrets
ouest-allemands auraient profité de ce que la décentralisation mise en place
par Tito s’étendait aux services de renseignement pour établir des contacts
tres étroits avec les services secrets croates. Il faut se rappeler qu’entre
1979 et 1983 le BND fut dirigé par Klaus Kinkel, protégé de Hans-Dietrich
Genscher, inamovible ministre des Affaires étrangeres de 1974 a 1992, auquel
il succéda ; et, non moins important, que Franjo Tudjman fut d’abord le
protégé d’un des principaux responsables croates au sein des services
secrets yougoslaves, Ivan Krajacic, avant de participer, avec d’autres
futurs dirigeants de la Croatie indépendante a une réconciliation entre
communistes croates et héritiers ou descendants du mouvement oustachi. Klaus
Kinkel semble avoir suivi de tres pres ces reclassements idéologiques lorsqu
’il dirigeait le BND ».
Schmidt-Eenboom mentionne une rencontre a Bonn, peu avant la mort de Tito,
d’un représentant croate des services secrets yougoslaves, d’un important
responsable du mouvement oustachi en exil (Branko Jelic, vivant a Berlin) et
d’un agent du BND, au cours de laquelle il fut décidé d’attribuer des
passeports yougoslaves a des membres de l’émigration croate particulierement
influents au service de la cause de la « Grande Croatie ». Le principe de
ces réunions tripartites aurait été ensuite appliqué a Zagreb meme.
Schmidt-Eenboom n’a aucun doute sur le fait que l’éclatement de la
Yougoslavie était un scénario envisagé a Bonn, dans certains cercles
gouvernementaux, des le début des années 1980. Des encouragements discrets
furent aussi donnés, selon d’autres auteurs, par la diplomatie allemande, a
l’idée de la « Grande Albanie ». Si l’on en croit un article paru le 21
septembre 1998 dans The European, le BND, le contre-espionnage militaire
allemand (MAD) et les commandos spéciaux de la Bundeswehr (KSK) auraient
soutenu, encadré et entraîné l’UCK, a partir de 1996. Les premieres
opérations de l’UCK, écrit l’auteur de l’article qui s’appuie sur un agent
du renseignement français, « ont coincidé avec la nomination de Hansjörg
Geiger comme nouveau directeur du BND. L’une des premieres décisions
opératoires de Geiger a consisté a établir a Tirana l’une des plus grosses
antennes régionales du BND. Les agents du BND ont travaillé en liaison
étroite avec la direction du Shik, les services secrets albanais. Les hommes
du BND avaient pour mission de recruter le personnel dirigeant de l’UCK».
La Realpolitik de Joseph Fischer
Malgré la politique de Helmut Kohl, il n’allait pas de soi que le
gouvernement nouvellement élu a l’automne 1998, sous la direction de Gerhard
Schröder et Joseph Fischer, devînt le fer de lance européen d’une
intervention au Kosovo. Et pourtant, ce sont les sociaux-démocrates et les
Verts qui ont définitivement rompu avec la tradition militaire défensive de
la République Fédérale d’Allemagne.
Pour la premiere fois depuis la Seconde Guerre mondiale, une armée allemande
participa activement a une guerre. En Yougoslavie, au-dela des 2800 soldats
allemands, 30 chars, 1 bateau, 14 Tornados qui furent engagés, beaucoup plus
était en jeu. Le gouvernement de Helmut Kohl, Volker Rühe et Klaus Kinkel
avait fait de la Yougoslavie le prétexte d’un retour de l’Allemagne a l’
interventionnisme. Battus lors de l’élection de septembre 1998, on aurait pu
imaginer qu’une nouvelle majorité fut synonyme de rupture, en fait de retour
aux principes fondateurs de la RFA, confirmés lors du traité de
réunification.
Pourtant, c’est le contraire qui s’est produit. Rapidement, il est apparu
que le nouveau gouvernement allemand était a l’avant-garde de la politique
anti-Milosevic. La gauche allemande au pouvoir avait sa rhétorique propre:
Joschka Fischer accusa ceux qui n’adhéraient pas a la politique allemande et
occidentale de vouloir « réhabiliter le fascisme »! La premiere décision
importante du gouvernement Schröder fut pour affirmer la continuité et
reprendre a son compte l’impérialisme balkanique du gouvernement Kohl.
Le 30 septembre 1998, le gouvernement Kohl, dont la majorité au Parlement
avait été battue trois jours plus tôt, décida d’engager des unités de la
Bundeswehr dans une éventuelle attaque aérienne contre la Yougoslavie. Le 9
octobre 1998, alors qu’ils n’étaient pas encore entrés en fonction, Gerhard
Schröder et Joseph Fischer effectuaient leur premiere visite a Washington et
disaient un oui de principe a une guerre contre la Yougoslavie qui serait
avec mandat de l’ONU. Le 16 octobre 1998, le parlement votait en faveur d’un
engagement ultérieur de la Bundeswehr au Kosovo.
Une décision particulierement grave venait donc d’etre prise dans une
période d’intérim gouvernemental. La premiere session du nouveau parlement
devait commencer a la fin du mois d’octobre. Les négociations entre
sociaux-démocrates et verts devaient aboutir a un programme gouvernemental
vers le 20 octobre. Pour quelle raison cette précipitation ? On peut
invoquer la dureté de l’affrontement entre les forces de sécurité serbes et
les rebelles de l’UCK au Kosovo. Suivant la version la plus communément
admise, Gerhard Schröder et Joseph Fischer ont été quasiment contraints par
le gouvernement Clinton d’acquiescer au principe d’une opération. Mais l’
affirmation ne résiste pas a la connaissance des faits. Sur le terrain,
apres une phase tres âpre des combats, les Serbes tendaient plutôt a une
désescalade du conflit. Quant au gouvernement Kohl sortant, il ne disposait
plus de l’autorité pour imposer quoi que ce fut. Tout porte a penser que
Gerhard Schröder et Joseph Fischer ont affirmé la continuité entre leur
politique balkanique et celle du gouvernement Kohl en toute connaissance de
cause, sans aucune contrainte.
La diplomatie allemande et la crise du Kosovo On avait tellement répété,
vers 1991-92, que Milosevic s’en prendrait un jour aux Albanais du Kosovo de
maniere brutale que personne n’a remarqué que, vers 1996-97, l’épuration
ethnique annoncée ne s’était toujours pas produite. L’envoyé spécial du
gouvernement américain a Belgrade avait, le
23 février 1998, parlé de l’UCK comme d’une organisation terroriste.
Lors de la réunion du Groupe de contact qui se tint a Londres, le 9 mars
1998, le point de vue avait changé, non sans tensions, sous la pression du
gouvernement Kohl. L’Allemagne avait fini par convaincre la Russie, la
France et l’Italie, tres réservées au départ, d’accepter le principe d’une
internationalisation du conflit par l’implication de l’ONU et de l’OSCE. On
exigerait le retrait de la « police spéciale » serbe, l’instauration d’un
dialogue et le refus de visas ou d’aides économiques pour la Serbie tant que
le conflit ne serait pas résolu. Les exigences vis-a-vis des albanophones
étaient beaucoup moins contraignantes : prendre ses distances visa-vis du
terrorisme et entrer en négociation avec Belgrade.
La veille, Madeleine Albright avait rencontré Klaus Kinkel et s’était
montrée réceptive au point de vue allemand : saisir le conseil de sécurité
des Nations Unies, l’OSCE, le Tribunal Pénal ; renforcer la présence
militaire de l’ONU en Macédoine et celle de l’UEO en Albanie. Les ministres
des Affaires étrangeres des deux pays s’entendaient pour internationaliser
le conflit et prévoir une occupation du Kosovo par des troupes étrangeres,
ce qui, de fait, abolirait la souveraineté yougoslave sur ce territoire.
Lors de la conférence de presse qui suivit, Madeleine Albright menaça
Milosevic de représailles.
Le prolongement de la politique par d’autres moyens Lors de la nouvelle
réunion du groupe de contact le 25 mars 1998, Belgrade avait rempli presque
toutes les conditions (en particulier le retrait des forces spéciales de
police) mais les rebelles albanophones avaient, eux, refusé d’entrer en
contact avec les émissaires dépechés par Belgrade.
Pourtant, Madeleine Albright et Klaus Kinkel firent accepter que l’échec du
dialogue fut attribué a Belgrade, qu’on imposât au gouvernement yougoslave
la présence d’un tiers pour assister aux discussions et que l’on fixât un
ultimatum : la République Fédérale de Yougoslavie avait quatre semaines pour
engager le dialogue, au terme desquelles le groupe de contact envisagerait
des mesures supplémentaires, si Belgrade n’avait pas obtempéré.
En procédant ainsi, les tensions au Kosovo ne pouvaient pas diminuer mais
seulement augmenter d’intensité. On continue a faire de Belgrade le seul
coupable. Le conflit « limité » qui se déroulait au Kosovo était soumis de
la part de l’Allemagne et des Etats-Unis aux intérets d’une politique de
puissance.
Une nouvelle réunion du groupe de contact eut lieu le 29 avril 1998, a Rome.
Madeleine Albright dut menacer de quitter le groupe de contact pour imposer,
avec l’Allemagne, le maintien et l’aggravation d’une politique hostile a
Belgrade.
Les forces favorables a la guerre continuent d’agir. D’apres le général
Wesley Clark, c’est sur la demande de Klaus Kinkel que les Américains
commencerent a planifier, des mai 1998, une opération de l’OTAN au Kosovo.
En fut chargé le général Klaus Naumann, ancien Generalinspekteur de la
Bundeswehr.
Le schéma de la violence provoquée a Kosovo était comme suit:
-L’UCK attaque des postes et des patrouilles de police puis se réfugie dans
des villages. Cela expose la population civile a des attaques de la police.
-Il y a régulierement des meurtres d’Albanais restés loyaux a l’Etat serbe.
-La police serbe procede a une répression brutale contre la population
civile albanaise.
-Les attaques de l’UCK contre les principaux axes routiers paralysent la
circulation, le transport et l’approvisionnement.
-Les forces de sécurité serbes menent une offensive dans la région de
Decani/Decane.
-L’UCK élargit le territoire sous sa domination ».
Pourtant, selon des observateurs neutres, sur le terrain, a cette époque,
les forces serbes se retirerent relativement rapidement, les combats
cesserent et les réfugiés commencerent a revenir dans leurs villages. Mais
le nouveau ministre allemand des affaires étrangeres, Joseph Fischer, prit
la suite de Klaus Kinkel dans la coopération étroite qu’il développa avec
Madeleine Albright.
La responsabilité majeure de Joseph Fischer dans le déclenchement de la
guerre du Kosovo
Le lendemain, 18 mars 1999, moins d’une semaine avant le début des
opérations, le ministre des Affaires étrangeres allemand prit une décision
qui signifia que la guerre devenait inévitable. Ce jour-la, en effet, il
reçut, au nom de son pays qui présidait jusqu’en juin l’Union Européenne, le
rapport d’experts rédigé par une équipe finlandaise sur les cadavres trouvés
a Racak. Loin d’accréditer la these dominante dans les médias occidentaux
depuis la découverte du massacre, a la mi-janvier – these confortée par l’
indignation immédiate d’une opinion occidentale prompte a accuser les Serbes
- les auteurs de l’expertise n’excluaient pas qu’il ait pu s’agir d’
une manipulation des rebelles albanais pour mettre les Serbes en position d’
accusés. Le rapport fut aussitôt classé comme confidentiel
Mais le gouvernement allemand voulait la guerre. Joseph Fischer fut, dans
les premiers mois de l’année 1999, l’avocat infatigable d’une opération de l
’OTAN, aux côtés du secrétaire d’Etat des Etats-Unis d’Amérique.
Quand Madeleine Albright menaçait, Fischer jouait le conciliateur ; quand la
diplomatie de Fischer ne suffisait pas, Madeleine Albright brandissait la
menace.
Deux groupes de pays finirent par se faire face : d’un côté, les Etats-Unis
et l’Allemagne, rejoints par la Grande-Bretagne, brandissaient la menace de
bombardements de l‘OTAN et voulaient agir sans mandat de l’ONU ; de l’autre
côté, la France, l’Italie et la Russie voulaient un mandat de l’ONU.
Lors des négociations de Rambouillet, a partir du mois de février 1999, a
laquelle participaient des Serbes et des représentants de l’UCK, les
Allemands jouerent un rôle essentiel dans l’élaboration d’une annexe au
document proposé a la signature, inacceptable pour Belgrade : elle prévoyait
que des troupes de l’OTAN basées au Kosovo auraient libre acces a l’ensemble
du territoire yougoslave. C’en serait fini de la souveraineté yougoslave.
Madeleine Albright et Klaus Kinkel, puis Joseph Fischer, ont fini par
rallier l’ensemble des dirigeants de l’OTAN au principe d’une guerre contre
la Yougoslavie, ce qui revenait a écarter la Russie d’un reglement européen.
Ils ont persévéré dans cette voie avec obstination.
Le 22 février, peu apres l’échec de la conférence de Rambouillet, le
Bundestag se vit proposer un nouveau débat. La CDU fut stupéfaite de voir un
gouvernement rouge-vert aussi décidé. C’est Joseph Fischer qui, en attendant
la reprise des pourparlers a Paris le 15 mars, insistait pour que ce soient
des troupes de l’OTAN qui servent de troupes d’interposition et non une
force mandatée par le Groupe de Contact ou par l’ONU. Lorsque les Serbes
refuserent de signer le texte inchangé qui leur fut soumis a la Conférence
de Paris, c’est Fischer qui s’opposa a ce que l’on laisse une derniere
chance a Belgrade – le jour meme ou il avait décidé de ne pas publier le
rapport sur Racak. Quelques jours apres, l’agression de l’OTAN commença.
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