L'obstination d'une Serbe au Kosovo 

Christine Fauvet-Mycia 

09 mars 2006, (Rubrique Reportages) 


   Elle ne fléchira pas. Même si elle grelotte dans sa maison quand 
l'électricité est coupée et que le bois vient à manquer, même si elle a 
toujours peur de s'aventurer au-delà des limites de l'enclave serbe de 
Gracanica, à quelques kilomètres à peine de Pristina, jamais elle ne renoncera 
à vivre sur la terre où elle est née, le Kosovo. Ana est serbe et elle attend 
avec appréhension l'issue des négociations sur le statut final de cette 
province de la Serbie-Monténégro, dont la population à majorité albanaise ne 
rêve que d'indépendance. 

 
 
«Pour nous, confie-t-elle, c'est simple. Si la communauté internationale donne 
l'indépendance au Kosovo, nous attendons des Albanais qu'ils nous donnent la 
même indépendance dans les zones où nous vivons et qu'ils nous permettent de 
garder les mêmes liens qu'aujourd'hui avec la Serbie. Mais, ajoute-t-elle 
aussitôt, si nous n'avons pas réussi pendant six ans à obtenir quoi que ce soit 
de la communauté internationale, qu'allons-nous obtenir quand les Albanais 
seront maîtres du pays ?» Ana ne se nourrit guère d'illusions. «Notre seul 
espoir, c'est une vraie décentralisation, une vraie répartition des pouvoirs. 
C'est une question de survie pour nous.» Mais l'expérience la fait douter. 
Quand la mission de l'ONU (Minuk) s'est installée au Kosovo, en 1999, elle 
faisait partie des Serbes kosovars qui prônaient la coopération avec les 
nouveaux administrateurs internationaux. Elle a sollicité un poste au Bureau 
local des communautés ouvert par la Minuk à Graca!
 nica. Sous la direction d'un Albanais, elle a pris en charge la culture. «Pour 
moi, c'était un engagement politique.» Il lui vaudra quelques marques 
d'hostilité au sein même de sa communauté. Elle préfère les ignorer et 
s'obstiner. Ana appartient au conseil national serbe réuni autour de l'évêque 
orthodoxe, Mgr Artemije, qui a toujours dénoncé la politique de Milosevic et 
prôné le dialogue entre les communautés. En 2002, elle se porte candidate aux 
élections locales à Pristina. Le conseil municipal comptera, sur cinquante et 
un membres, deux élues serbes et un représentant de la communauté turque. 
Jusqu'au 17 mars 2004, quand éclatent les émeutes anti-Serbes. Le bilan est 
lourd : une trentaine de morts, six cents blessés et le départ de plusieurs 
milliers de Serbes. «La communauté internationale a mis quarante-huit heures 
avant de réagir, se révolte Ana. Elle a laissé des bandes de voyous brûler, 
détruire, dicter leur loi. Et dire que la veil!
 le, le représentant de l'ONU nous avait promis la décentrali!
 sation !
 J'ai cessé de me rendre aux séances du conseil municipal. Six mois après, j'en 
ai été exclue. En un sens, cette expérience aura été utile. Je peux témoigner 
que j'ai tout essayé, que j'ai voulu participer et que cela ne m'a rien 
apporté. Mais on n'a rien perdu puisqu'on avait déjà tout perdu !» 
 
Ana a 40 ans. Elle a grandi à Pristina dans la Yougoslavie de Tito. «Dans la 
vieille ville, entre la mosquée impériale et l'église orthodoxe, j'ai vécu la 
plus belle période de ma vie.» Après la mort de Tito, quand de premières 
manifestations de nationalistes albanais tournent à l'émeute, sa famille quitte 
Pristina pour Kosovo Polje, toute proche. Ana étudie à la fac, voyage en 
Europe. A son retour, elle enseigne le serbe dans l'école de Pristina où elle 
avait été élève. Deux étages sont réservés aux enfants albanais, deux étages 
aux enfants serbes. «Les rapports étaient bons, nous avions les mêmes livres, 
le même matériel éducatif, la même salle de gym.» 
 
Quand, le 24 mars 1999, commencent les frappes aériennes de l'Otan pour mettre 
fin aux affrontements entre les forces armées de Milosevic et les 
indépendantistes kosovars, Ana «n'a pas idée de ce qui se prépare». «A la fin 
de l'école, quand je suis rentrée chez moi, ma fille Maja avait de la fièvre. 
Nous l'avons emmenée chez le médecin. La ville était vide. «C'est bizarre, il 
se prépare quelque chose, a dit le médecin. Mais ne vous en faites pas, les 
Russes ne laisseront pas faire...» Mon mari a souri, il était clair pour lui 
que personne ne pourrait nous protéger. On est rentrés à la maison. Quand les 
bombardements ont commencé, avec mon bébé et ma petite fille, nous nous sommes 
réfugiés dans une cave. Ce fut une nuit épouvantable. Après, l'enfer a 
commencé.» Ana rejoint le village du sud de la Serbie où est née sa mère. Elle 
revient au Kosovo une semaine après l'entrée des forces de l'Otan, au moment où 
250 000 Serbes le quittent. «Pas!
  loin de l'école où j'enseignais, à Pristina, il y avait un grand centre 
sportif avec des réfugiés de Bosnie et de Croatie. J'avais été tellement 
choquée de voir dans quelles conditions ils vivaient que je m'étais juré que 
jamais je n'irai dans un camp de réfugiés.» Dans l'appartement retrouvé de la 
banlieue de Pristina, Ana et sa famille vivent enfermés. Mais «chaque jour, des 
Albanais venaient avec des militaires de l'Otan pour dénoncer des Serbes, à 
tort ou à raison. Alors on a pris les affaires de mos enfants, on a emballé 
tous nos livres et on est venus s'installer ici, à Preoce, dans l'enclave de 
Gracanica, dans la maison de ma belle-mère.» 
 
Des murs qui menacent de s'écrouler, pas d'eau, pas d'électricité, pas de 
téléphone, mais un jardin, une vache et des poules. «On pouvait vivre en 
autarcie. Une autre vie a commencé.» Entre Serbes et Tziganes. Des aides sont 
venues de Belgrade, subventions et salaires. Une école a été ouverte. Plus 
tard, une maternité et une unité de traumatologie, financées par la France. 
Certaines sections de la faculté serbe ont créé des antennes. «En six ans, la 
vie s'est un peu normalisée.» Ana dit n'avoir «pas de haine», juste du «mépris 
pour beaucoup de gens». Elle est prête à parier que «d'une façon ou d'une 
autre, il faudra partager le Kosovo. S'il devient indépendant, ce sera le début 
de tels problèmes pour l'Europe que, si les politiciens le savaient, ils 
n'auraient jamais mis les pieds ici». 
 
 
http://www.lefigaro.fr/reportage/20060309.FIG000000020_l_obstination_d_une_serbe_au_kosovo.html
 
 


                                   Serbian News Network - SNN

                                        [email protected]

                                    http://www.antic.org/

Reply via email to