Entretien avec Philippe Meirieu, directeur de l'Institut universitaire de formation des ma�tres (IUFM) de Lyon
. LE MONDE | 13.05.02 | Le Monde .-L'un des facteurs de "l'ins�curit�" �conomique et sociale est l'absence ou le bas niveau de qualification : 9 % d'une classe d'�ge sort chaque ann�e du syst�me scolaire sans dipl�me. L'une des caract�ristiques de l'�lectorat de M. Le Pen est un faible niveau d'�tudes. Que vous inspire ce constat ? Philippe Meirieu .- On pourrait se r�jouir de cette corr�lation, qui signifierait qu'un bon niveau d'instruction permet de prendre de la distance par rapport au discours extr�miste. Ceci conforte la conviction que le combat pour l'�ducation est plus que jamais d'actualit�, bien qu'il ne soit pas apparu dans la campagne �lectorale ! Mais on peut aussi y voir un signe inqui�tant. Tous les enfants sont aujourd'hui scolaris�s, au moins au niveau du coll�ge ; ils acqui�rent, en principe, les savoirs n�cessaires � l'exercice de leur statut de citoyen et peuvent tous, en th�orie, acc�der aux �tudes longues et aux fili�res prestigieuses. En r�alit�, nous n'avons fait que d�mocratiser l'acc�s sans d�mocratiser la r�ussite. Nous avons ouvert les portes de l'�cole sans donner � tous les �l�ves les moyens de s'y int�grer. Nous avons g�n�ralis� des m�thodes pens�es pour des enfants qui trouvent leur panoplie de bon �l�ve au pied de leur berceau. En expliquant aux autres qu'ils pouvaient r�ussir, mais sans leur en donner les moyens, nous les avons humili�s. Quand on ne pouvait pas acc�der aux �tudes, on pouvait toujours dire que la bourgeoisie �cartait les enfants du peuple. Maintenant que les enfants du peuple sont � l'int�rieur du syst�me, mais en situation d'�chec, ils ne peuvent plus s'en prendre qu'� eux... ou aux enseignants ! D'o� le sentiment d'avoir �t� tromp� et les r�actions d'agressivit� que l'extr�me droite sait parfaitement utiliser. Le Monde .- N'y a-t-il pas aussi un foss� croissant entre la "culture scolaire" et celle des jeunes, en particulier "d�favoris�s" ? Philippe Meirieu .- Il y a un foss� sociologique qui ne cesse de s'accro�tre : le corps enseignant n'est pas � l'image de la population fran�aise ; la classe ouvri�re et les g�n�rations issues de l'immigration y sont sous-repr�sent�es. Trop d'enseignants ignorent tout des publics auxquels ils vont enseigner ; certains n'ont pas re�u la formation p�dagogique minimale et se durcissent � la premi�re difficult�. Ce ne serait toutefois rendre service � personne que de sacrifier les valeurs de l'�cole pour "s'adapter" � un nouveau public : l'�cole doit rester le lieu o� la recherche sereine de la v�rit� prend le pas sur l'expression des passions ou des diff�rentes sensibilit�s. Mais cela ne peut se faire par d�cret : on ne peut arriver devant une classe en d�cr�tant que les �l�ves doivent se d�faire de toute forme d'influence sociale ou t�l�visuelle ; il faut des dispositifs pour les aider � passer du rapport de forces au d�bat argument�. C'est un long et difficile apprentissage. Le Monde.- Pensez-vous qu'il est encore possible de "modeler" et de "cultiver" les g�n�rations dans l'�cole de la R�publique ? Philippe Meirieu .- Nous assistons aujourd'hui � la faillite de l'int�gration au forceps. D�s lors que nous concevons celle-ci comme la poursuite de la colonisation de l'int�rieur, elle engendre le rejet, la violence et l'�chec, eux-m�mes g�n�rateurs d'exclusion. Ce n'est pas pour autant que les id�aux de "l'�cole de la R�publique" doivent �tre abandonn�s, bien au contraire ! Sur le plan p�dagogique, il faut prendre au s�rieux la formation du citoyen : aussi bien faits soient-ils, les cours d'instruction civique n'ont gu�re d'impact dans une �cole o� l'on apprend � r�ussir contre les autres et non avec eux, dans une �cole qui classe les individus dans des cases au lieu de faire alliance avec eux pour les aider � surmonter la fatalit� sociale. Il faudrait aussi traiter s�rieusement la question de la ghetto�sation scolaire : nous avons laiss� la situation d�river vers un �tatisme de surface derri�re lequel les strat�gies des familles et les choix organisationnels des �tablissements (langues, options, fili�res) permettent � la logique lib�rale de jouer � plein. Les questions du choix des �tablissements par les familles, du d�coupage des secteurs scolaires, de la mixit� sociale dans les �tablissements, du recours � l'enseignement priv� ou aux officines d'aide aux �l�ves... sont des questions de soci�t� absolument essentielles, qui ne font pas l'objet de choix politiques clairs ni m�me de vrais d�bats ! Or c'est tout cela qui cr�e de la rancour sociale : comment voulez-vous ne pas vous sentir flou� quand vous vous savez assign� � r�sidence scolaire, condamn� � l'�chec... tandis que d'autres parviennent, gr�ce � leur connaissance du syst�me et � l'argent, � s'en sortir ? Le Monde.- La rem�diation peut-elle aussi se trouver dans la "deuxi�me chance", dans une formation continue r�nov�e par la validation des acquis professionnels, dans une revalorisation de la formation professionnelle initiale ? Philippe Meirieu .- Jusqu'� pr�sent, la "deuxi�me chance" n'a profit� qu'� ceux qui avaient b�n�fici� de la premi�re chance de la formation initiale. Il ne faut donc pas abandonner l'effort sur l'�cole. Je pense m�me qu'il faut r�installer la "scolarit� obligatoire" dans son statut de "passage oblig�", avec des objectifs clairs, un volontarisme politique explicite, une continuit� p�dagogique entre l'�cole primaire et le coll�ge, dont l'absence a aujourd'hui des effets catastrophiques sur les �l�ves les plus fragiles. A c�t� de cela, il y a tout un travail � faire sur l'orientation : introduire les disciplines technologiques pour tous au coll�ge afin d'�viter que le choix de celles-ci ne soit li� qu'� l'�chec dans les disciplines g�n�rales, �viter de faire faire des choix irr�versibles tr�s t�t � des jeunes en difficult�, ouvrir les possibles en favorisant une d�couverte des m�tiers qui ne sont pas dans le champ de vision de l'enfant, etc. La formation tout au long de la vie ne pourra devenir une r�alit� que si la formation scolaire engage une dynamique positive pour chacun. Quand, � l'�cole, on s'est senti condamn� � l'�chec, il est difficile ensuite de se penser capable de r�ussir quoi que ce soit. Propos recueillis par Antoine Reverchon ---------------------------------------------------------------------- ---------- PHILIPPE MEIRIEU 1997 Philippe Meirieu, n� en 1949, professeur en sciences de l'�ducation, r�dacteur en chef des Cahiers p�dagogiques de 1980 � 1986 et auteur de nombreux ouvrages de p�dagogie, est d�sign� par Claude All�gre,ministre de l'�ducation nationale, pour organiser la consultation des lyc�ens sur "Quels savoirs enseigner ?", pr�lude � la r�forme des lyc�es. 2000 Il d�missionne de la direction de l'Institut national de recherche p�dagogique, qu'il dirigeait depuis 1998. 2001 Apr�s avoir publi�, avec St�phanie Le Bars, La Machine-�cole (Gallimard-"Folio-actuel"), il devient directeur de l'Institut universitaire de formation des ma�tres (IUFM) de Lyon. . ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 14.05.02 ---------- Pour vous desabonner : rendez-vous a l'adresse : http://www.lebulletinpmev.com/test_ml.html Pour obtenir de l'aide : ecrivez a : [EMAIL PROTECTED] Pour consulter les archives des messages depuis janvier 2000, rendez-vous a l'adresse : http://desette.free.fr/ Les archives par fil de discussion : http://www.lebulletinpmev.com/nav.php3?page=voirforum&boardid=2
