Bagi yang bisa berbahasa Perancis, tulisan Olivier Roy yang bukunya 'L'échec de
l'Islam politique" sudah sejak lama saya sinyalir.


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_3232.html


Révolution post-islamiste

LEMONDE.FR | 12.02.11 | 16h03  •  Mis à jour le 14.02.11 | 11h38


L'opinion européenne interprète les soulèvements populaires en Afrique du Nord 
et en Egypte à travers une grille vieille de plus de trente ans : la révolution 
islamique d'Iran. Elle s'attend donc à voir les mouvements islamistes, en 
l'occurrence les Frères musulmans et leurs équivalents locaux, être soit à la 
tête du mouvement, soit en embuscade, prêt à prendre le pouvoir. Mais la 
discrétion et le pragmatisme des Frères musulmans étonnent et inquiètent : où 
sont passés les islamistes ?

Mais si l'on regarde ceux qui ont lancé le mouvement, il est évident qu'il 
s'agit d'une génération post-islamiste. Les grands mouvements révolutionnaires 
des années 1970 et 1980, pour eux c'est de l'histoire ancienne, celles de leurs 
parents. Cette nouvelle génération ne s'intéresse pas à l'idéologie : les 
slogans sont tous pragmatiques et concrets ("dégage", "erhal") ; il ne font pas 
appel à l'islam comme leurs prédécesseurs le faisaient en Algérie à la fin des 
années 1980. Ils expriment avant tout un rejet des dictatures corrompues et une 
demande de démocratie. Cela ne veut évidemment pas dire que les manifestants 
sont laïcs, mais simplement qu'ils ne voient pas dans l'islam une idéologie 
politique à même de créer un ordre meilleur : ils sont bien dans un espace 
politique séculier. Et il en va de même pour les autres idéologies : ils sont 
nationalistes (voir les drapeaux agités) mais ne prônent pas le nationalisme. 
Plus originale est la mise en sourdine des théories du complot : les Etats-Unis 
et Israël (ou la France en Tunisie, qui a pourtant soutenu Ben Ali jusqu'au 
bout) ne sont pas désignés comme la cause des malheur du monde arabe. Même le 
pan-arabisme a disparu comme slogan, alors même que l'effet de mimétisme qui 
jette les Egyptiens et les Yéménites dans la rue à la suite des événements de 
Tunis montre qu'il y a bien une réalité politique du monde arabe.

Cette génération est pluraliste, sans doute parce qu'elle est aussi plus 
individualiste. Les études sociologiques montrent que cette génération est plus 
éduquée que la précédente, vit plus dans le cadre de familles nucléaires, a 
moins d'enfants, mais en même temps, elle est au chômage ou bien vit dans le 
déclassement social. Elle est plus informée, et a souvent accès aux moyens de 
communications modernes qui permettent de se connecter en réseau d'individu à 
individu sans passer par la médiation de partis politiques (de toute façon 
interdits). Les jeunes savent que les régimes islamistes sont devenus des 
dictatures : ils ne sont fascinés ni par l'Iran ni par l'Arabie saoudite. Ceux 
qui manifestent en Egypte sont précisément ceux qui manifestaient en Iran 
contre Ahmedinejad (pour des raisons de propagande le régime de Téhéran fait 
semblant de soutenir le mouvement en Egypte, mais c'est un règlement de comptes 
avec Moubarak). Ils sont peut-être croyants, mais séparent cela de leur 
revendications politiques : en ce sens le mouvement est "séculier", car il 
sépare religion et politique. La pratique religieuse s'est individualisée.

On manifeste avant tout pour la dignité, pour le "respect" : ce slogan est 
parti de l'Algérie à la fin des années 1990. Les valeurs dont on se réclame 
sont universelles. Mais la démocratie qu'on demande aujourd'hui n'est plus un 
produit d'importation : c'est toute la différence avec la promotion de la 
démocratie faite par l'administration Bush en 2003, qui n'était pas recevable 
car elle n'avait aucune légitimité politique et était associée à une 
intervention militaire. Paradoxalement l'affaiblissement des Etats-unis au 
Moyen-Orient, et le pragmatisme de l'administration Obama, aujourd'hui 
permettent à une demande autochtone de démocratie de s'exprimer en toute 
légitimité.

Ceci dit une révolte ne fait pas une révolution. Le mouvement n'a pas de 
leaders, pas de partis politiques et pas d'encadrement, ce qui est cohérent 
avec sa nature mais pose le problème de l'institutionnalisation de la 
démocratie. Il est peu probable que la disparition d'une dictature entraîne 
automatiquement la mise en place d'une démocratie libérale, comme Washington 
l'espérait pour l'Irak. Il y a dans chaque pays arabe, comme ailleurs, un 
paysage politique d'autant plus complexe qu'il a été occulté par la dictature. 
Or en fait, à part les Islamistes et, très souvent, les syndicats (même 
affaiblis), il n'y a pas grand chose.

LES ISLAMISTES N'ONT PAS DISPARU MAIS ONT CHANGÉ

Nous appelons islamistes ceux qui voient dans l'islam une idéologie politique à 
même de résoudre tous les problèmes de la société. Les plus radicaux ont quitté 
la scène pour le jihad international et ne sont plus là : ils sont dans le 
désert avec Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), au Pakistan ou dans la 
banlieue de Londres. Ils n'ont pas de base sociale ou politique. Le jihad 
global est complètement déconnecté des mouvements sociaux et des luttes 
nationales. Bien sûr la propagande d'Al-Qaida essaie de présenter le mouvement 
comme l'avant-garde de toute la communauté musulmane contre l'oppression 
occidentale, mais cela ne marche pas. Al-Qaida recrute de jeunes jihadistes 
dé-territorialisés, sans base sociale, qui ont tous coupé avec leur voisinage 
et leur famille. Al-Qaida reste enfermé dans sa logique de "propagande par le 
fait" et ne s'est jamais préoccupé de construire une structure politique au 
sein des sociétés musulmanes. Comme de plus l'action d'Al-Qaida se déroule 
surtout en Occident ou vise des cibles définies comme occidentales, son impact 
dans les sociétés réelles est nul.

Une autre illusion d'optique est de lier la réislamisation massive qu'ont 
semblé connaître les sociétés du monde arabe au cours des trente dernières 
années avec une radicalisation politique. Si les sociétés arabes sont plus 
visiblement islamiques qu'il y a trente ou quarante ans, comment expliquer 
l'absence de slogans islamiques dans les manifestations actuelles ? C'est le 
paradoxe de l'islamisation : elle a largement dépolitisé l'islam. La 
réislamisation sociale et culturelle (le port du voile, le nombre de mosquées, 
la multiplication des prêcheurs, des chaînes de télévision religieuses) s'est 
faite en dehors des militants islamistes, elle a aussi ouvert un "marché 
religieux" dont plus personne n'a le monopole ; elle est aussi en phase avec la 
nouvelle quête du religieux chez les jeunes, qui est individualiste mais aussi 
changeante. Bref les islamistes ont perdu le monopole de la parole religieuse 
dans l'espace public, qu'ils avaient dans les années 1980.

D'une part les dictatures ont souvent (mais pas en Tunisie) favorisé un islam 
conservateur, visible mais peu politique, obsédé par le contrôle des moeurs. Le 
port du voile s'est banalisé. Ce conservatisme de l'Etat s'est trouvé en phase 
avec la mouvance dite "salafiste" qui met l'accent sur la réislamisation des 
individus et non sur les mouvements sociaux. Bref, aussi paradoxal que cela 
puisse paraître, la réislamisation a entraîné une banalisation et une 
dépolitisation du marqueur religieux : quand tout est religieux, plus rien 
n'est religieux. Ce qui, vu de l'Occident, a été perçu comme une grande vague 
verte de réislamisation ne correspond finalement qu'à une banalisation : tout 
devient islamique, du fast-food à la mode féminine. Mais les formes de piété se 
sont aussi individualisées : on se construit sa foi, on cherche le prêcheur qui 
parle de la réalisation de soi, comme l'Egyptien Amr Khaled, et on ne 
s'intéresse plus à l'utopie de l'Etat islamique. Les "salafis" se concentrent 
sur la défense des signes et valeurs religieuses mais n'ont pas de programme 
politique : ils sont absents de la contestation où l'on ne voit pas de femmes 
en burqa (alors qu'il y a beaucoup de femmes parmi les manifestants, même en 
Egypte). Et puis d'autres courants religieux qu'on croyait en retrait, comme le 
soufisme, fleurissent à nouveau. Cette diversification du religieux sort aussi 
du cadre de l'islam, comme on le voit en Algérie ou en Iran, avec une vague de 
conversions au christianisme.

Une autre erreur est de concevoir les dictatures comme défendant le sécularisme 
contre le fanatisme religieux. Les régimes autoritaires n'ont pas sécularisé 
les sociétés, au contraire, sauf en Tunisie, ils se sont accommodés d'une 
réislamisation de type néo fondamentaliste, où l'on parle de mettre en œuvre la 
charia sans se poser la question de la nature de l'Etat. Partout les oulamas et 
les institutions religieuses officielles ont été domestiqués par l'Etat, tout 
en se repliant sur un conservatisme théologique frileux. Si bien que les clercs 
traditionnels, formés à Al-Azhar, ne sont plus dans le coup, ni sur la question 
politique, ni même sur les grands enjeux de la société. Ils n'ont rien à offrir 
aux nouvelles générations qui cherchent de nouveaux modèles pour vivre leur foi 
dans un monde plus ouvert. Mais du coup les conservateurs religieux ne sont 
plus du côté de la contestation populaire.

UNE CLÉ DU CHANGEMENT

Mohammed Badie, le guide suprême depuis janvier 2010 des Frères musulmans 
égyptiens, lors d'une conférence de presse le 30 mai 2010.

Mohammed Badie, le guide suprême depuis janvier 2010 des Frères musulmans 
égyptiens, lors d'une conférence de presse le 30 mai 2010.AFP/-

Cette évolution touche aussi les mouvements politiques islamistes, qui 
s'incarnent dans la mouvance des Frères musulmans et de leurs épigones, comme 
le parti Nahda en Tunisie. Les Frères musulmans ont bien changé. Le premier 
point c'est bien sûr l'expérience de l'échec, aussi bien dans l'apparent succès 
(la révolution islamique d'Iran), que dans la défaite (la répression partout 
menée contre eux). La nouvelle génération militante en a tiré les leçons, ainsi 
que des anciens comme Rachid Ghannouchi en Tunisie. Ils ont compris que vouloir 
prendre le pouvoir à la suite d'une révolution conduisait soit à la guerre 
civile, soit à la dictature ; dans leur lutte contre la répression ils se sont 
rapprochés des autres forces politiques. Bons connaisseurs de leur propre 
société, ils savent aussi le peu de poids de l'idéologie. Ils ont aussi tiré 
les leçons du modèle turc : Erdogan et le parti AK ont pu concilier démocratie, 
victoire électorale, développement économique, indépendance nationale et 
promotion de valeurs sinon islamiques, du moins "d'authenticité".

Mais surtout les Frères musulmans ne sont plus porteurs d'un autre modèle 
économique ou social. Ils sont devenus conservateurs quant aux mœurs, et 
libéraux quant à l'économie. Et c'est sans doute l'évolution la plus notable : 
dans les années 1980, les islamistes (mais surtout les chi'ites) prétendaient 
défendre les intérêts des classes opprimées et prônaient une étatisation de 
l'économie, et une redistribution de la richesse. Aujourd'hui les Frères 
musulmans égyptiens ont approuvé la contre-réforme agraire menée par Moubarak, 
laquelle consiste à redonner aux propriétaires terriens le droit d'augmenter 
les baux et de renvoyer leurs fermiers. Si bien que les islamistes ne sont plus 
présents dans les mouvements sociaux qui agitent le delta du Nil, où l'on 
observe désormais un retour de la "gauche", c'est dire de militants 
syndicalistes.

Mais l'embourgeoisement des islamistes est aussi un atout pour la démocratie : 
faute de jouer sur la carte de la révolution islamique, il les pousse à la 
conciliation, au compromis et à l'alliance avec d'autres forces politiques. La 
question aujourd'hui n'est plus de savoir si les dictatures sont le meilleur 
rempart contre l'islamisme ou non. Les islamistes sont devenus des acteurs du 
jeu démocratique. Ils vont bien sûr peser dans le sens d'un plus grand contrôle 
des mœurs, mais faute de s'appuyer sur un appareil de répression comme en Iran, 
ou sur une police religieuse comme en Arabie saoudite, ils vont devoir composer 
avec une demande de liberté qui ne s'arrête pas seulement au droit d'élire un 
parlement. Bref ou bien les islamistes vont s'identifier au courant salafiste 
et conservateur traditionnels, perdant ainsi leur prétention de penser l'islam 
dans la modernité, ou bien ils vont devoir faire un effort de repenser leur 
conception des rapports entre la religion et la politique.

Les Frères musulmans seront d'autant plus une clé du changement que la 
génération en révolte ne cherche guère à se structurer politiquement. On reste 
dans la révolte de protestation, pas dans l'annonce d'un nouveau type de 
régime. D'autre part, les sociétés arabes restent plutôt conservatrices ; les 
classes moyennes qui se sont développées à la suite des libéralisations 
économiques veulent de la stabilité politique : elles protestent avant tout 
contre la nature prédatrice des dictatures, qui confine à la kleptomanie dans 
le régime tunisien. La comparaison entre la Tunisie et l'Egypte est éclairante. 
En Tunisie le clan Ben Ali avait affaibli tous ses alliés potentiels, par refus 
de partager non seulement le pouvoir mais surtout la richesse : la classe des 
hommes d'affaires a été littéralement escroquée en permanente par la famille, 
et l'armée a été laissée non seulement hors-jeu sur le plan politique, mais 
surtout en dehors de la distribution des richesses : l'armée tunisienne était 
pauvre ; elle a même un intérêt corporatiste à avoir un régime démocratique qui 
lui assurera sans doute un budget plus élevé.

Par contre en Egypte le régime avait une base sociale plus large, l'armée est 
associée non seulement au pouvoir mais aussi à la gestion de l'économie et à 
ses bénéfices. La demande démocratique butera donc partout dans le monde arabe 
sur l'enracinement social des réseaux de clientélisme de chaque régime. Il y a 
ici une dimension anthropologique intéressante : la demande de démocratie 
est-elle capable de dépasser les réseaux complexes d'allégeances et 
d'appartenances à des corps sociaux intermédiaires (qu'il s'agisse de l'armée, 
de tribus, de clientèles politiques, etc.). Quelle est la capacité des régimes 
à jouer sur les allégeances traditionnelles (les Bédouins en Jordanie, les 
tribus au Yémen) ? Comment ces groupes sociaux peuvent-ils ou non se brancher 
sur cette demande de démocratie et en devenir des acteurs ? Comment la 
référence religieuse va se diversifier et s'adapter à des nouvelles situations 
? Le processus va être long et chaotique, mais une chose est certaine : nous ne 
sommes plus dans l'exceptionnalisme arabo-musulman. Les événements actuels 
reflètent un changement en profondeur des sociétés du monde arabe. Ces 
changements sont en cours depuis longtemps, mais ils étaient occultés par les 
clichés tenaces que l'Occident accrochaient sur le Moyen-Orient.

Il y a vingt ans, je publiais L'Echec de l'islam politique. Qu'il ait été lu ou 
non n'a pas d'importance, mais ce qui se passe aujourd'hui montre que les 
acteurs locaux ont tiré eux-mêmes les leçons de leur propre histoire. Nous n'en 
avons pas fini avec l'islam, certes, et la démocratie libérale n'est pas la 
"fin de l'histoire", mais il faut désormais penser l'islam dans le cadre de son 
autonomisation par rapport à une culture dite "arabo-musulmane" qui pas plus 
aujourd'hui qu'hier n'a été fermée sur elle-même.
Olivier Roy, professeur et directeur du programme méditerranéen de l'Institut 
universitaire européen de Florence (Italie)
Les débats de la semaine



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