Dette du Sud, dette états-unienne : quelles réalités ?
par Olivier Lorillu
par Olivier Lorillu
28 juin 2006
Depuis
Orléans (France)
Depuis
Orléans (France)
La dette extérieure publique des pays en développement (165 États, 86 % de la population mondiale) atteint des sommets vertigineux : 1 600 milliards de dollars. Nuançons demblée ce chiffre : la dette publique des seuls États-Unis sélève à 8 000 milliards de dollars (4,5 % de la population mondiale). Mais quelles réalités se cachent derrière ces montants ?
Primo, au Sud, la dette provoque une hémorragie de capitaux qui manquent cruellement sur place. Entre 1980 et aujourdhui, la dette extérieure des pays en développement a été multipliée par 5 alors que dans le même temps, ils ont remboursé léquivalent de 10 fois leur dette de 1980. Les pays du Nord consacrent chaque année à laide publique au développement (au contenu par ailleurs fort discutable) cinq fois moins que ce que les pays du Sud remboursent pour leur dette. Contrairement au discours officiel, les transferts dargent se font globalement des populations du Sud vers les riches créanciers. Entre 1999 et 2004, le Sud a remboursé en moyenne 81 milliards de dollars par an de plus quil na reçu en nouveaux prêts. Le secrétaire général de lONU, Kofi Annan, a estimé en 2000 au sommet du G7 à Okinawa que les pays dAfrique subsaharienne consacraient en moyenne 38 %
de leur budget au remboursement de leur dette. Cette fuite de capitaux est très concrètement ressentie par les populations du Sud. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) estime qu« il manque aux pays en développement quelque 80 milliards de dollars par an pour assurer à tous les services de base » cest-à-dire laccès universel à leau potable, à une alimentation décente, à léducation primaire, aux soins de base, ainsi quà des soins gynécologiques pour les femmes. La dette saccroît et la misère se développe. Comment en est-on arrivé là ?
À la suite de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis, par le biais du plan Marshall, investissent massivement dans léconomie européenne pour laider à se remettre daplomb. Pour éviter une flambée de linflation aux États-Unis, le gouvernement états-unien encourage les investissements de ses entreprises
à létranger. Dans les années 1960, les banques européennes regorgent alors de dollars pour lesquels elles cherchent des débouchés rentables. Elles les prêtent à des taux incitatifs aux pays du Sud, en particulier aux pays dAsie et dAfrique nouvellement indépendants et aux pays dAmérique latine en phase dindustrialisation rapide, dautant plus que les dirigeants locaux y trouvent leur compte. Ces pays sendettent ainsi, la précision est capitale, en dollars (ou en devises fortes), pas dans leur monnaie nationale. A partir du choc pétrolier de 1973 et de la récession mondiale qui le suit, les États du Nord décident de prêter aux pays du Sud à condition quils utilisent largent prêté pour acheter les marchandises du pays prêteur. Par ailleurs, la Banque mondiale sattache à partir de la fin des années 1960 à contrecarrer linfluence soviétique et les velléités indépendantistes. Dans ce but, elle va prêter massivement
aux alliés stratégiques des États-Unis (souvent des dictatures comme au Zaïre, en Indonésie, au Chili, au Brésil, en Argentine...) pour renforcer la zone dinfluence occidentale. Par conséquent, avec la complicité des classes dirigeantes du Sud, la dette est multipliée par 11 entre 1968 et 1980 ; cest le prélude à un tournant tragique : « la crise de la dette ».
En 1979, les États-Unis décident daugmenter fortement leurs taux dintérêt pour attirer les capitaux et relancer leur économie. Cette décision précipite une crise majeure car les prêts accordés jusque là létaient à taux variables et indexés sur les taux anglo-saxons : de 4-5 % dans les années 1960, ils passent à 16-18 %. Du jour au lendemain, les pays du Sud doivent
rembourser quatre fois plus dintérêts. Dans le même temps, endettés en dollars, ils sont contraints de se tourner vers une économie massivement exportatrice dans le but de se procurer des devises fortes. Résultat : ils se font concurrence entre eux, loffre augmente considérablement mais la demande au Nord stagne et les cours seffondrent. Au début des années 1980, les règles du jeu sont délibérément changées et le piège se referme.
Un pompier au service des pyromanes entre alors en scène : le Fonds monétaire international (FMI). Plus personne ne souhaitant prêter dargent aux pays du Sud qui ne peuvent plus rembourser, le FMI se charge de leur « venir en aide » (en fait, leur prêter afin quils puissent sur le champ... rembourser leurs créanciers) mais en contrepartie, les prêts quil accorde sont conditionnés à une politique établie
à Washington et dinspiration très largement néolibérale : fin des subventions aux produits de première nécessité, privatisations massives, libéralisation de léconomie, fiscalité aggravant les inégalités, baisse drastique des budgets sociaux éducation, santé, logement. Ce sont les fameux programmes dajustement structurel. Les pays du Sud perdent là leur souveraineté politique et économique, supportant dès lors un nouvel esclavage. La potion est amère pour les populations du Sud qui senfoncent dans la misère : 2,8 milliards de personnes dans le monde survivent aujourdhui avec moins de 2 dollars par jour, 852 millions de personnes sont sous-alimentées et lespérance de vie dans certaines régions est en chute libre (pour 20 pays dAfrique, elle est passée sous la barre des 45 ans).
Secundo, aux Etats-Unis, les règles promues avec
fermeté à propos des pays du Sud ne sont absolument pas respectées. Le déficit budgétaire est colossal, des politiques protectionnistes sont appliquées, les activités stratégiques (agriculture, aéronautique, acier, etc.) sont fortement subventionnées, mais les institutions financières internationales (IFI) ne haussent pas le ton, et pour cause. Par leur puissance économique, financière, politique et militaire, les États-Unis sont maîtres du jeu : ils ont pu sassurer une position très favorable au sein des IFI (plus de 15 % des droits de vote au FMI et à la Banque mondiale, ce qui leur procure un droit de veto de fait). Ils ne se sentent donc pas obligés de respecter les règles quils imposent ailleurs
Dautre part, la dette des États-Unis, contrairement à celle des pays en développement, est essentiellement intérieure. De surcroît, le dollar, monnaie de référence, est la monnaie des États-Unis, ce qui accroît considérablement ses marges de
manuvres, une modification des taux directeurs ou de la fiscalité lui permettant de récupérer des devises. Enfin, la confiance quinspire léconomie états-unienne incite de nombreux acteurs financiers (essentiellement privés mais aussi dautres pays comme la Chine et le Japon) à y acheter des bons du Trésor, mais jusquà quand ?
Néanmoins, il existe un certain nombre de similitudes entre les dettes des pays du Sud et du Nord. En effet, dans les deux cas, elle permet un transfert important de richesses des populations pauvres vers les classes dominantes. A cette fin, les décisions sont savamment orchestrées : augmentation des impôts injustes de type TVA (qui frappent proportionnellement beaucoup plus les pauvres), diminution des impôts progressifs, avantages fiscaux pour les détenteurs de capitaux. Austérité et rigueur au Nord, ajustement structurel au
Sud
Le Traité constitutionnel européen, refusé en France en mai 2005, constituait une tentative supplémentaire en ce sens. Cette donnée établit parfaitement un point fondamental : le clivage important nest pas Nord/Sud mais entre ceux qui profitent de la dette et ceux qui la supportent, quils soient au Nord ou au Sud.
Les initiatives médiatiques actuelles de la part des institutions internationales ne règlent en rien le problème de la dette car elles se contentent décrémer la partie supérieure sans toucher au mécanisme lui-même. Au contraire, il est urgent de changer de cap. Le Comité pour lannulation de la dette du tiers-monde (CADTM) revendique lannulation totale et inconditionnelle de la dette extérieure publique du tiers-monde et labandon des politiques dajustement structurel imposées aux pays du Sud. Cette annulation est facilement
réalisable puisque la dette des pays du tiers-monde représente moins de 3 % du montant total des dettes mondiales, il ne manque que la volonté politique. Cette annulation devra se prolonger par lélaboration dalternatives adaptées à chaque région : constitution de fonds de développement nationaux démocratiquement contrôlés par les populations locales et alimentés par différentes mesures (expropriation des biens mal acquis par les élites des pays en développement et rétrocession aux peuples, taxe de type Tobin sur les transactions financières, impôt mondial exceptionnel sur les grosses fortunes...). Parallèlement, une nouvelle architecture financière internationale est indispensable. Le CADTM réclame labolition du FMI, de la Banque mondiale et du Club de Paris, et la fondation de nouvelles institutions dont les missions seraient centrées sur la garantie des droits humains fondamentaux.
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Le CADTM vient de se doter dune antenne à Orléans, preuve de la vitalité des idées quil porte en France et dans 22 pays dans le monde. Le CADTM Orléans veut participer à labolition de cet esclavage moderne quest la dette. Forts de cette analyse, il veut sensibiliser et agir sur ce thème absolument central : par une diffusion de ses publications et de ses prises de position ; par des réactions rapides à lactualité ; par une interpellation des responsables politiques et économiques.
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