Comment vivront les Roumains une fois rentrés dans l’Union européenne ? Les salaires parviendront-ils à suivre une hausse des prix qui paraît déjà inéluctable ? Pour lutter contre la paupérisation d’une large frange de la population, le gouvernement de Bucarest semble prêt à faire de nouveaux efforts.
Par Mihaela Iordache
Les dix-sept années de transition qu’il aura fallu
pour passer du communisme à l’entrée dans l’Union européenne ont fortement
marqué la vie des Roumains. Bien des choses ont changé : les mentalités,
les attentes, la teneur même de leur vie. Ils ont dû faire des sacrifices, et
ils devront en faire encore.
Dans la lutte pour la survie, la loi de la jungle
prévalait. La corruption, alimentée par la pauvreté mais aussi par le désir de
gains faciles, envahissait tout. Cette façon de « s’arranger à la
balkanique » a bien servi les rusés. Comment d’ailleurs pourrait-on définir
autrement ceux qui, avec un salaire d’État, arrivent à posséder villas, grosses
cylindrées et compte en banque de millions d’euros ? Il faut en effet être
pour le moins rusé, dans un pays où, au mois d’août dernier, le salaire mensuel
brut moyen était de 320 euros (240 euros net).
Mais la Roumanie est un pays de contrastes et de
paradoxes où l’on ne montre pas toujours la vérité. Aidée par les circonstances
historiques, par une dose constante de mystère, la Roumanie s’est toujours
présentée comme un beau pays, avec d’un côté des histoires merveilleuses sur ces
familles qui réussissent à s’en sortir, et de l’autre l’étonnement devant les
opportunités qu’offre le marché.
Un marché qui pourtant souffre d’une pénurie de main
d’œuvre autochtone, pénurie causée par l’émigration massive (on estime à deux
millions le nombre de Roumains travaillant légalement dans le reste de
l’Europe). Il y a ceux qui partent, et ils sont une majorité, mais il y a aussi
ceux qui arrivent.
Les statistiques indiquent que les étrangers
travaillant en Roumanie peuvent gagner jusqu’à quatre fois plus qu’un Roumain.
Selon l’Agence nationale pour l’administration fiscale, il y aurait 5000
étrangers en possession d’un permis de travail. Leur salaire brut moyen a été
cette année de 1307 euros.
Les gains les plus élevés vont à ceux qui occupent
des postes de management. Ceux qui travaillent pour une grande multinationale en
Roumanie peuvent gagner entre 2000 et 3000 euros par mois de plus que ce salaire
moyen. Une partie des étrangers présents en Roumanie travaillent dans le
management de haut niveau, mais il ne s’agit pas de la majorité. Si on arrive à
cette moyenne d’environ 1300 euros par mois, beaucoup plus élevée que la moyenne
roumaine, c’est justement grâce au salaire de ces managers. Les autres étrangers
travaillant en Roumanie, mais occupant d’autres types de postes, sont
généralement rémunérés sur la même base que les habitants locaux, soit 300 euros
par mois.
Qui sont ces étrangers travaillant en
Roumanie ? Les plus nombreux sont les Turcs (1400 permis de travail),
ensuite les Chinois (environ 800 personnes), puis les Moldaves, les Français,
les Allemands, les Italiens et les Grecs. Il y a aussi des Libanais, des
Israéliens, des Britanniques, des Indiens et des Russes. Ceux qui occupent des
postes de direction vivent très bien : avec un salaire se chiffrant en
milliers d’euros, il est possible d’acheter une maison, de vivre grassement et
de mettre en plus de l’argent de côté.
A un peu plus de deux mois de l’entrée dans l’UE,
les analyses et les études économiques pleuvent. La Roumanie a sans cesse répété
à son peuple que l’entrée dans l’UE ne résoudra pas tous les problèmes et qu’au
lieu de penser à ce que l’UE pourrait leur apporter, il faudrait plutôt penser à
ce que eux pourront apporter à l’UE. En bref, il est interdit de se faire des
illusions car on pourrait être déçu, et peut-être même déprimer (si cela n’est
pas déjà arrivé au cours des dernières années...).
Entre la peur de voir arriver l’inflation en même
temps que l’Europe et celle que les prix puissent flamber, les autorités tentent
d’envoyer à l’opinion publique quelques bouffées d’oxygène. Par exemple, ils ont
récemment annoncé que l’année prochaine, le salaire brut moyen augmentera de
12%, atteignant ainsi 1270 lei (362€). Mais d’autre part, l’on peu noter que
plusieurs prix se sont déjà rapprochés de ceux de l’UE.
La Commission gouvernementale qui a réalisé l’étude
a également fourni un tableau des différences entre les diverses réalités
sociales. Il en résulte que l’année prochaine les salaires bruts les plus haut
seront ceux des secteurs bancaires (995€), de l’administration publique (610€)
et de l’industrie extractive (607€). A ces sommes, il faut pourtant soustraire
l’aliquote des 16% d’impôts et autres contributions pour la santé ou la retraite
(un pourcentage total d’environ 35%), pour savoir ce qui restera.
De toute évidence, il ne reste plus grand chose.
Mais ce sera tout de même un peu plus que les secteurs pour lesquels les
prévisions de l’année prochaine sont au plus bas : l’industrie hôtelière et
de la restauration (environ 205€), par exemple, l’agriculture (234€) et le
commerce (270€).
Il semble pourtant qu’il y ait en ce moment des
« bonnes » nouvelles pour tout le monde. Les retraités n’ont pas été
oubliés : alors qu’ils doivent faire des miracles pour tenir d’un mois à
l’autre, le ministre du Travail, Gheorghe Barbu, a promis d’augmenter les
retraites de 18% en 2007. L’année prochaine, la retraite moyenne sera donc de
374 lei (106€). Un seul petit détail : l’inflation. Cette année, on estime
qu’elle sera de 4,5%. Pour l’année prochaine, on ne sait pas encore.
Parmi les nombreuses études, il y a aussi celle de
la Price Waterhouse Coopers. Elle nous informe qu’un emploi dans une grande
compagnie de Bucarest est rémunéré en moyenne 742 euros par mois. Ce pourrait
être bien, si les loyers n’étaient pas si élevés : 400 euros pour deux ou
trois pièces en périphérie. La capitale se place tout de même en haut des
perspectives de gains. L’emploi dans une grande compagnie de la capitale donne
un salaire de 228 euros de plus qu’en Transylvanie et près de 300 euros de plus
qu’en Moldavie, la région la plus pauvre du pays. La Price Waterhouse Coopers a
aussi fourni des données sur les salaires moyens des managers : 3300 euro
par mois.
Bien que nombre de citoyens de l’Union européenne
craignent une éventuelle invasion de Roumains après l’adhésion, à Bucarest l’on
ne fait que des déclarations se voulant apaisantes. Le ministre du travail,
Gheorghe Barbu, ne croit pas à une telle invasion puisque, dit-il, « ceux
qui ont voulu émigrer l’ont déjà fait ».
Par ailleurs, l’adhésion à l’UE ne signifie pas
encore une liberté du marché du travail, mais plutôt encore quelques années de
transition forcée. Le Premier ministre, Calin Popescu Tariceanu, entrevoit
peut-être une légère émigration vers l’Italie et l’Espagne, une destination
prisée à cause de la langue, plus facile à apprendre pour les Roumains. Les deux
pays sont déjà en haut de la classification pour ce qui à trait à l’émigration
roumaine.
Mais si les autorités soutiennent que les Roumains
resteront chez eux, puisqu’il y a assez de travail (la Roumanie a un indice de
chômage sous la moyenne européenne, 6,3%, grâce aussi à la forte émigration),
les sondages montrent tout le contraire. Le fait est que les deux tiers des
jeunes Roumains disent vouloir émigrer s’ils peuvent, après 2007, avoir accès au
marché européen.
Que chacun tire les conclusions qui s’imposent face à une telle situation : les entreprises du pays lorgnent de plus en plus vers une main d’œuvre étrangère, les étrangers immigrants étant disposés à travailler pour des salaires que les Roumains refusent, ces derniers préférant émigrer ou vivre de ce que leur envoient des parents travaillant déjà à l’extérieur du pays. En effet, il y aura toujours des populations encore davantage dans le besoin. Beaucoup sont déjà arrivées, et d’autres arriveront encore, de la Chine, de la Turquie, de la Moldavie, du Sri Lanka, du Bangladesh. A première vue, cela pourrait ressembler à un paradoxe...
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