http://www.cyberpresse.ca/article/20080312/CPACTUALITES/80311260/6737/CPACTUALITES Un zoo la nuitPhoto François Roy, La PresseHugo MeunierLa PresseDehors, il neige à gros flocons. Nous sommes quelque part en février, dans la nuit du vendredi au samedi. Vers 1 h 45 un appel entre dans la voiture de patrouille d’Urgences-santé. « Trauma par couteau sur la rue Peel », peut-on lire sur l’écran du superviseur François Vincent.Ce dernier fronce les sourcils, active les gyrophares et se lance à toute vitesse dans les rues de la ville. À cause de la neige, sa voiture valse dans tous les sens. Le patrouilleur aux cheveux gris paraît nerveux.La voiture s’arrête quelques minutes plus tard devant le bar La Salsathèque, rue Peel. À l’intérieur, un homme a été attaqué à plusieurs reprises au cou, au visage et à la tête avec un tesson de bouteille. Les lumières sont allumées, la piste de danse est figée et la musique est arrêtée. Seule la clameur de la foule compacte, environ 300 personnes, se fait entendre.La victime est dans une sorte de bureau près du bar, étendue sur le dos. Une équipe de premiers soins entoure l’homme couvert de sang. Au fond du bar, derrière des portes à volet, des policiers fouillent. C’est là que s’est joué le drame. Une dispute qui a dégénéré.L’enquête ne risque pas d’aller bien loin. Les clients disent n’avoir rien vu. Les employés du bar ont passé une serpillière pour nettoyer le sang. Ils ont transporté la victime de l’agression à l’écart. Ils ne voulaient pas que l’incident mette fin à la soirée et leur fasse perdre de l’argent, soupire un jeune policier. La loi du silence prévaut. « C’est typique de plein de bars à Montréal », explique François Vincent.Sanglé sur une civière, le jeune homme est transporté en ambulance. Il survivra de justesse. Le propriétaire du bar de la rue Peel estime qu’il s’agit d’un cas isolé. «C’est la première fois que la police ferme la place en 26 ans », a assuré Maxi Fernandez, qui dit toujours ignorer ce qui s’est passé. Selon M. Fernandez, tout s’est passé très vite et les employés ne savaient pas trop comment réagir. «On l’a amené au bureau parce qu’il était blessé à la tête. Il a lui-même marché. On ne savait pas qu’elle serait la réaction de la police, qui a finalement décidé d’arrêter la musique. »L’heure critiqueRetour dans la voiture. La soirée est encore jeune. « Là c’est parti, la ville est en feu ! » lance le superviseur d’Urgences-santé, qui carbure à l’adrénaline depuis 22 ans.Vers 2 h 30 du matin, la centrale a déjà reçu 100 appels. Le dernier concerne une bagarre opposant une dizaine de punks dans un bar d’Hochelaga-Maisonneuve. « Attendre les policiers avant de procéder », peut-on lire sur le terminal. Au bout de quelques minutes, les jeunes se sont dispersés. Un seul saigne du nez. Personne ne porte plainte. Le dossier est clos. « Les petites bagarres explosives, des feux de paille, sont monnaie courante », explique François Vincent.Encore des appels. Une femme dit avoir été frappée par un homme dans un bar de l’arrondissement de Ville-Marie.Une voix sur les ondes raconte qu’une bagarre impliquant une soixantaine de personnes est en cours dans un bar à l’intersection du boulevard Pie-IX et de la rue Sainte-Catherine.M. Vincent active les gyrophares. Mais un autre incident éclate tout près à l’intersection du boulevard Saint-Laurent et de Saint-Viateur. Changement de trajectoire, on fonce vers le dernier appel.L’horloge affiche 3 h. Les bars ferment. C’est l’heure critique, souligne le vétéran d’Urgences-santé. Les appels se bousculent sur le petit terminal. Devant le Bar Saint-Laurent, les gyrophares de six voitures de police scintillent dans la nuit.Dehors, c’est la jungle.Une jeune femme au décolleté plongeant est assise sur une civière à l’arrière d’une ambulance. Complètement intoxiquée, elle invective tout ce qui porte un uniforme. Elle a été poignardée légèrement au bas du dos et à la cuisse, mais ne semble pas s’en formaliser.Devant la porte, la tension est à son comble. Une vingtaine de personnes font face à la dizaine de policiers. Une agente confie ne pas trop savoir ce qui se passe, puisque personne ne collabore. Les jeunes insultent les policiers. La blessée hurle comme une démente et veut qu’on la laisse partir.Les policiers la sortent de l’ambulance. Elle tombe dans la neige. Les jeunes protestent et accusent les policiers de brutalité. Finalement, la jeune femme part avec ses amis. Dieu seul sait ce qui s’est réellement passé.Joint quelques jours plus tard, le propriétaire du bar jure que personne n’a été poignardé dans son établissement. « C’est une histoire de jalousie, j’ai sorti un gars. La fille est tombée à côté de la fenêtre, elle s’est peut-être coupée », raconte Adriano da Costa. Il dit ne pas avoir de problèmes dans son bar. « On a 13 caméras vidéo et les clients sont fouillés avec un détecteur de métal », assure le tenancier. Urgences-santé soutient toutefois être intervenue auprès d’une victime poignardée.Les « chèques du BS »Plus dangereux, les bars de Montréal ?« Plus sournois », répond François Vincent, comme l’ensemble des intervenants interrogés par La Presse.« Avant, ça se réglait avec un coup de poing sur la gueule. Maintenant, c’est un coup de couteau au milieu d’une foule », nuance M. Vincent. « Les fins de semaine, les couteaux sont assez communs, de l’exacto à la grosse lame », raconte le superviseur. « Mais on a encore plus d’agressions avec des chaises et des tables. Là, la nouvelle vague, c’est de frapper avec des boucles de ceinture, sans oublier les verres cassés et les bouteilles. »À 3 h 27, un autre appel. Un homme a été poignardé à trois reprises quelques rues plus loin. « C’est le festival du couteau ce soir ! » s’exclame notre guide avant d’allumer ses gyrophares. L’incident est survenu dans une pizzeria. Les policiers tentent de démêler ce qui s’est passé avec des témoins, mais personne n’a rien vu.Vers 3 h 45, la fréquence des appels commence à ralentir. Les rues sont très fréquentées. Les jeunes sont éparpillés par grappes. Un homme titubant fait un doigt d’honneur à une voiture de police. Au coin de l’avenue des Pins et du boulevard Saint-Laurent, deux jeunes s’engueulent à un pouce du visage.Vers 4 h, les pizzerias et les autres restos commencent à se vider. Les ambulanciers s’occupent ensuite des « restants », des fêtards blessés qui ressentent des douleurs en dégrisant.Des files commencent à s’étirer devant quelques clubs de la rue Sainte-Catherine. François Vincent peut souffler. Les ambulanciers ont reçu de 140 à 150 appels, dont une cinquantaine pour des agressions. « Il y a des nuits pires que ça. Surtout au printemps, quand les jupes rapetissent et que la testostérone monte. »Mais le superviseur savait que la soirée serait animée. Les gens avaient reçu leur chèque de l’aide sociale le jour même.
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