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Le premier happening des avant-gardes révolutionnaires de "l’après-guerre" a probablement lieu il y a soixante ans, à Paris, le 9 avril 1950. C’est le jour de Pâques, pendant la grand messe célébrant la résurrection du Christ avec une assemblée internationale de dix mille personnes (dit-on) à Notre-Dame. Le lettriste actioniste Michel Mourre, qui vient de passer un an chez les dominicains, a revêtu cet uniforme (tunique blanche serrée par une ceinture de cuir, scapulaire sur les épaules, capuce, et chaussures noires) et accompagné par son camarade Serge Berna, avec Ghislain Desnoyers de Marbaix et Jean Rullie, pour leur tenir lieu de gardes du corps, il entre dans la cathédrale. Puis il monte en chaire, et prononce l’homélie nietzschéenne, spécialement écrite avec Berna pour la circonstance (le matin même), proclamant que Dieu est mort. C’est le "Scandale de Notre Dame"... Tous sont arrêtés puis relâchés, à l’exception de Michel Mourre qui se retrouve en psychiatrie, mais il est libéré dès le 21 avril. Presque dix ans plus tard, en 1959, le projet de Henri de Béarn et d’Ivan Chtcheglov — isolé par Debord quoique celui-ci apparemment ne puisse se passer de cette inspiration poétique visionnaire, avant comme après leur compagnonnage de dérive, — de dynamiter la Tour Eiffel, vaut à ce dernier d’être interné (non pas à la requête de la police mais de sa compagne craignant le passage à l’acte de la violence). À voir la Tour debout on sait qu’Henri de Béarn pourtant resté libre ne donna pas suite à l’"attentat poétique". Quant à Ivan Chtchegloff (pouvant s’orthographier avec un "v" en place des deux "f"), il n’en sortira qu’en 1964 complètement brisé, malgré une psychanalyse avec un thérapeute attentif pour tenter une reconstruction (en partie effective), après les traitements psychiatriques les plus violents reçus pendant les premières années d’hospitalisation... et probablement fragilisé par le renouvellement du malentendu affectif lié au rapport de pouvoir de Debord qui cherche à réinstaller un lien. Car Debord apprenant que Chtcheglov toujours hospitalisé recommence à écrire, en l’occurrence son auto-biographie parvenue à un stade déjà avancé, reprend contact avec lui sous couvert d’entraide exprimée, au début des années 60. C’est deux ans après la création du premier numéro de l’Internationale situationniste (juin 1958), où sous le pseudonyme Gilles Ivain pour Chtcheglov, comme au temps Lettriste, Debord sans avoir consulté l’auteur depuis 1956 ni renoué avec lui (alors qu’il est encore en liberté), a publié le Formulaire pour un urbanisme nouveau, écrit en 1952 et 1953, peu avant que Chtcheglov ne soit exclu de la fondation de la revue de l’Internationale Lettriste, (contre le Lettrisme d’Isidore Isou), que pourtant il a contribué à inspirer au premier plan. Loin de prendre pour un hommage sa publication dans le n°1 de l’Internationale situationniste Chtcheglov en serait tombé furieux... Le bulletin de l’IL, "Potlatch" (1954-1957) * présentait déjà de nombreuses traces de Chtchegloff sous des signatures collectives. Ainsi, le doublement exclu contribue encore en ellipse de sa première exclusion à inspirer en son absence la fondation et les premiers numéros de L’Internationale Situationniste. Soudain Chtcheglov encore interné en 1962-63, soit dix ans après l’écriture du Formulaire, interrompt son auto-biographie au moment où elle parvenait à l’évocation de sa relation avec Debord et de leur rupture... L’évocation nécessaire n’aura jamais lieu, puisque durant ces retrouvailles par lettres Chtchegloff passe à revivre le traumatisme d’avoir été exclu de ses propres créations, et cherche à réécrire sans fin des modifications du Formulaire, pour le faire re-publier, cette fois en tout consentement délibéré de sa part, dans l’Internationale situationniste (ce qui bien sûr n’aura jamais lieu davantage de la part de Debord). La psychiatrie aurait-elle eu raison de lui, lorsqu’il répond par exemple à Debord dans ses "Lettres de loin" sur l’annonce de la poursuite des exclusions (pratique radicalisée imitée de la gestion ultime du surréalisme par André Breton) qu’il faudrait arrêter d’en faire, mais ajoutant avec résignation qu’elles font sans doute partie de la mythologie du situationnisme ? Il reste que la dernière lettre de Debord connue pour répondre à une proposition de rendez-vous de Chtcheglov après sa sortie de l’hôpital, en 1964, en lui proposant une rencontre dans un café et sous certaines conditions remontant à une position commune de 1956, ne soit ni avisée, ni bienveillante, ni même respectable tant elle traduit d’aveuglement égocentré auprès d’une personne accablée par sa vie passée et par les thérapies... Comment après ses épreuves aurait-il pu sans retour de folie survivre à un tel pouvoir, dont le défi aurait du passer par retrouver l’épreuve de l’alcool — le grand défi de Debord avec la désaffection de la camaraderie au nom de la pureté de la théorie, telle l’épreuve imposée du vol de livres dans les bibliothèques de ses propres amis et les vendre — en attendant de renouer avec les autres drogues (dont Debord se protège) ? Exclusions dont la sensibilité éclatée de Chtcheglov souffre dans sa propre structure, confrontée à ce qui est peut-être d’un pervers en outre d’un génie transformant le penseur poétique, concurrent symboliquement inégalable, en victime masochiste ou naïve, soumise par l’effet des machines sadienne et/ou stalinienne... On connaît l’histoire entre Hölderlin et Hegel, ce dernier piètre poète ayant pris sa revanche contre la poésie en déclarant que la philosophie moderne arraisonnerait toute la pensée... Par là il est possible de remettre en cause les conclusions quelque peu expéditives des biographes sur la folie constitutionnelle de Chtcheglov, (voir deux ouvrages aux éditions Allia **), peut-être depuis une fascination pour Debord (notamment de la part de Donné), et endossant une hypothèse légitime de la bienveillance par Michèle Bernstein, alors partenaire de Debord et témoin actuel survivant de cette époque, bien que ces deux biographes aient fait un travail de recension indispensable et sans concurrence pour contribuer à cet auteur... L'hypothèse vraisemblable est que Chtcheglov ait renoncé se sachant fragile et ne voulant pas risquer un nouvel internement. Pour Debord, incontestablement haut stratège méta-politique, mais prédateur des poètes quoiqu’il les défia d’aller à leurs sublimes extrêmes, il fut glorieux de déclarer plus tard supervisant le tout à propos de performances sociales à hauts risques dans lesquelles il ne s’était pas directement investi, ni dans la conception ni dans l’action, qu’« achever l’art, aller dire en pleine cathédrale que Dieu était mort, entreprendre de faire sauter la tour Eiffel, tels furent les petits scandales auxquels se livrèrent sporadiquement ceux dont la manière de vivre fut en permanence un si grand scandale. » In girum imus nocte et consumimur igni. (Voir une interprétation nuancée dans le site marxism wikibis). Guy-Ernest Debord ne crée d’oeuvre majeure qu’après ses compagnons : La société du spectacle, 1967, un livre génial quoique sans après possible de ce qu’il attribue à tout le monde (et d’ailleurs l’auteur même qui avait touché le cinéma après Isou revient au cinéma après Godard), quand la revue elle-même ne paraît plus (elle ne réapparaîtra qu’à titre spectral après 1968, alors que les éditions pirates de l’intégrale, à la couverture d’argent, ont déjà célébré sa disparition depuis l’université de Vincennes, dès la fin de 1968)... Ce qu’il advient ensuite de sa pensée n’est pas si passionnant pour les autres qu’on voudrait le faire croire. Tandis qu’un météore tombait sur Manchester gravant d’acide contre Thatcher le mur délirant du club FAC51 de Factory Records en liesse : "The hacienda must be buillt"... (1982-1997). A. G-C. LIRE L'ADRESSE DE NOTRE-DAME DE MICHEL MOURRE ET SERGE BERNA @ http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1769 ______________________________________________ SPECTRE list for media culture in Deep Europe Info, archive and help: http://post.in-mind.de/cgi-bin/mailman/listinfo/spectre
