Liberté de filmer
INTERVIEW DE PABLO TRAPERO ET MARTINA GUSMAN

'Leonera', c'est la cage aux lionnes, la prison dans laquelle sont 
enfermés les mères et leurs enfants. En Argentine comme ici, il s'agit 
d'une réalité délaissée par les politiques. Pablo Trapero et Martina 
Gusman attaquent le problème de front dans 'Leonera', en salle le 3 
décembre.

A l'origine du projet, Pablo Trapero et Martina Gusman, 
rétrospectivement réalisateur et productrice, mari et femme. Inspirés 
par leur fils Mateo, le couple a réalisé 'Nacido y criado'. C'est tout 
naturellement que Pablo Trapero se lance dans 'Leonera', conservant 
l'enfance au centre de sa réflexion. En Argentine, ce drame carcéral 
suscite depuis sa sortie un véritable débat, à l'image de celui initié 
par 'Indigènes' en France il y a deux ans. Pour l'heure, Pablo Trapero 
et Martina Gusman défendent leur film et leur idée du cinéma, tout en 
nous faisant promettre d'avertir les lecteurs de ne pas aller plus loin 
s'ils n'ont pas vu 'Leonera'. C'est dit !

Comme dans 'Nacido y criado', le rapport à l'enfant est au centre de 
'Leonera'. C'est un sujet qui vous fascine depuis que vous êtes parents 
?

Pablo Trapero : Plus ou moins… C'est en pensant à mon fils Mateo, né 
pendant le tournage d''El Bonaerense', que j'ai écrit 'Nacido y 
criado', un film sur un père ; il me fallait donc un film sur une mère. 
Au départ, 'Leonera' devait traiter de maternité, c'était pour moi un 
grand défi de parler de l'univers féminin en général. Forcément, le 
fait d'être père m'a amené à réfléchir à toutes ces questions.

Dès le début, il était évident que Martina allait interpréter Julia ?

PT : Dans 'Nacido y criado', Martina avait un petit rôle, mais très 
intense. Je voulais qu'elle ait un rôle principal. Avant même d'écrire 
le scénario, je parlais déjà avec elle de cette histoire entre trois 
personnages. Il s'agissait d'un véritable défi, parce qu'on a toujours 
travaillé ensemble mais seulement en tant que réalisateur et 
productrice. Là, Martina allait en plus être actrice. Il fallait 
réussir à superposer ces doubles fonctions.

Martina Gusman : Je crois que le fait qu'on se connaisse bien tous les 
deux a aidé à construire le personnage de Julia, ça l'a enrichi et lui 
a donné plus de force. C'est pourquoi j'ai envie de continuer à jouer 
tout en produisant, c'est un métier que j'aime beaucoup.

Avant 'Leonera', vous aviez déjà réalisé et produit 'Intersecciones', 
un documentaire sur les prisons. Vous voulez amener les gens à 
réfléchir et légiférer sur le sujet ?

PT : C'est ce que je souhaite, j'aimerais que le film n'ait pas 
seulement un succès critique et public, mais qu'il soit le point de 
départ d'une réflexion sur la signification de la prison pour les 
mères. C'est une réalité très ignorée, pas seulement en Argentine mais 
dans le monde entier ; j'aimerais que les gens qui ont le pouvoir de 
décider voient 'Leonera' pour faire surgir cette réalité.

MG : Le film a entraîné un véritable débat en Argentine, peut-être même 
que la loi va changer. Pour l'instant, il n'y a rien de concret, mais 
on espère vraiment que notre film fasse évoluer la situation.

Personnellement, vous avez un avis sur la question ?

PT : C'est une situation très compliquée parce que deux droits 
s'opposent : celui de l'enfant à être avec sa mère, et celui qu'il a de 
conserver sa liberté. Evidemment, le milieu social duquel viennent les 
détenues compte aussi beaucoup. On a rencontré des femmes qui 
préféraient aller en prison plutôt que vivre dans ces quartiers remplis 
d'enfants. D'autres veulent que leur enfant soit placé en famille 
d'accueil. Je crois que ne peut pas voter une loi générale, il faut 
statuer au cas par cas. En Argentine, seulement 70 femmes sont 
concernées, on pourrait donc étudier chaque cas en détail. Suivant le 
délit commis, on pourrait aussi imaginer qu'elles soient assignées à 
résidence, sous surveillance, avec leur enfant.


Vous avez rencontré beaucoup de personnes pour préparer le film ?

PT : Oui, énormément ! Des prisonniers, mais aussi des juges, des 
avocats, des assistantes sociales, des psychologues, des médecins, des 
journalistes spécialisés… On a fait d'importantes recherches sur tout 
ce qu'on a pu lire ou entendre. Mais ce sont les visites dans les 
prisons, les conversations tous les jours pendant presque un an avec 
les détenues qui ont été particulièrement intenses. On s'y rendait avec 
les trois scénaristes. Nous voulions absolument être le plus proche 
possible de la réalité. Nous avons également donné des appareils photo 
à dix femmes pour qu'elles photographient ce qu'elles vivaient, qu'elle 
nous montrent une réalité quotidienne qu'on ne peut pas imaginer quand 
on vit dehors.

MG : En réalité, on n'a pas utilisé l'histoire d'une seule femme 
détenue pour dresser le portrait de Julia, de nombreux témoignages ont 
façonné ce personnage. Ca s'est passé pour nous comme ça se passe pour 
Julia dans le film : on a pris conscience de la réalité au fur et à 
mesure qu'on entrait dans la prison.

Les prisonniers et le personnel pénitentiaire jouent également dans 
'Leonera'.

PT : On a fait appel aux détenues et à leurs proches, au personnel de 
prison ainsi qu'à d'ex-détenues. Par exemple, l'avocate de Julia dans 
le film a été incarcérée pendant douze ou treize ans, elle a appris son 
métier d'avocate en prison. Dans le film, quand Julia est enfermée sans 
son enfant, toutes les femmes sont de véritables prisonnières. Ca a été 
très difficile à mettre en place, il a fallu plein d'autorisations : 
pour filmer en prison, pour qu'elles puissent participer aux 
répétitions… Pour chaque femme il fallait l'autorisation du juge 
d'application des peines et de la famille. On a aussi dû remplir des 
papiers expliquant d'où venait l'argent qui servait à les payer et où 
il partait, puisqu'on n'a pas le droit de toucher de salaire quand on 
est en détention ; on avait souvent l'impression d'appartenir au bureau 
du juge plutôt qu'à une société de production !

Outre ces problèmes administratifs, est-ce difficile de travailler avec 
des non-professionnels ?

MG : Grâce à la période passée à m'entretenir avec elles, à faire des 
recherches, les femmes ne me voyaient pas comme une actrice mais 
simplement comme Julia. Pablo leur donnait des indications, mais elles 
m'avaient vraiment acceptée parmi elles. Je n'ai pas de véritables 
répliques avec elles, ce sont surtout des scènes de groupe. Dans les 
séquences plus personnelles, les détenues sont jouées par des actrices.

Toutes ces personnes ont vu le film ?

MG : On a organisé une projection dans un cinéma, on a invité tous les 
gens qui ont participé au film. Ensuite, on est allés le projeter de 
nouveau dans les trois prisons où nous avons tourné, parce que 
certaines personnes n'ont pas eu le droit de sortir. Ce fut une 
expérience incroyable, les gens étaient très émus de découvrir le film 
sur grand écran, comme si on leur avait rendu quelque chose. On s'est 
sentis très heureux.

PT : Toutes les projections sont différentes, mais je crois que la 
meilleure, c'était celle-ci, parce qu'il y a plein de petites choses 
dont on ne se rend pas compte dans 'Leonera' quand on n'est pas un 
détenu, mais qui ont touché tous ces gens. Ce qu'ils trouvent 
angoissant n'est pas du tout ce qui nous semble angoissant, à nous, 
dans le film. Pour eux, ce film est moins dur que la réalité, alors 
qu'il est très éprouvant pour nous.


Mais la fin est quand même optimiste ?

PT : Elle semble pleine d'espoir, mais c'est un faux espoir. Il ne 
restait que dix mois de détention à Julia, elle aurait pu attendre et 
sortir libre. Comme on s'attache au personnage, on a envie de la voir 
partir, mais elle devrait finir de purger sa peine. Ca montre bien que 
le système n'amène pas les détenues à réfléchir à leur situation, ça 
provoque plutôt le besoin d'agir de manière urgente. La prison ne 
permet pas aux personnes de réfléchir. C'est aussi ce que souligne 
'Leonera'. Mais évidemment, c'est très beau de voir Julia partir avec 
son enfant. On éprouve un sentiment d'espoir et de tristesse mélangés.


En tant que fer de lance de la nouvelle vague argentine, aux côtés de 
Lucrecia Martel notamment, comment définiriez-vous ce mouvement ?

PT : Je trouve que toutes ces étiquettes – "nouvelle vague argentine", 
"nouveau cinéma latino" - n'aident pas les films à se définir les uns 
par rapport aux autres. Pour moi le cinéma est universel et doit 
montrer la diversité. Ce qui est important c'est qu'un film argentin 
puisse être vu ailleurs que dans son pays. La nouvelle vague argentine 
n'est pas un mouvement formalisé : il n'y a pas de règles, pas de 
membres. Les films ont seulement en commun des réalisateurs engagés et 
indépendants, qui ne sont pas affectés par la production. Quand j'ai 
fait mes deux premiers films, 'Mundo grua' et 'El Bonaerense', je ne me 
préoccupais pas de tout ça, mais je me rends compte aujourd'hui de 
l'influence que ça a pourtant eu dessus. Il m'arrive de rencontrer des 
gens qui disent s'être décidés à faire du cinéma après avoir vu 'Mundo 
grua'. Ca me rend très heureux.

MG : Au début des années 1990 il y avait vraiment cette volonté de 
s'exprimer en Argentine. Réalisateurs, écrivains, musiciens ont voulu 
raconter de nouvelles choses différemment. Ce qu'on appelle la nouvelle 
vague argentine, ce sont des réalisateurs différents qui tiennent des 
discours différents, travaillent sur des formats différents et ont des 
histoires différentes…

Pablo Trapero, votre oeuvre est désormais applaudie, en France la 
Cinémathèque vous a même consacré une rétrospective. Vous êtes honoré 
de cette reconnaissance ?

PT : Bien sûr ! En même temps, cette rétrospective me fait un peu peur, 
d'habitude c'est réservé aux réalisateurs ayant une carrière derrière 
eux, j'ai peur que ça marque la fin de la mienne ! Plus sérieusement, 
ce qui me plaît c'est de rencontrer des fans et de voir mes films à 
travers leurs yeux. C'est très stimulant pour moi, parce que je sens 
que des gens attendent mes prochains films, ce qui me donne encore plus 
envie de tourner.

Propos recueillis par Jean-Nicolas Berniche pour Evene.fr
Photos (c) Sébastien Dolidon - Novembre 2008

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