... et bonne année à tous ! Leo y Bea P.s. : la traduction est de la revue "El tangauta".________________________________________ Mariano « Chicho » Frumboli est une icône du nouveau mouvement du Tango dansé. En s’inspirant des bases du Tango traditionnel, il a révolutionné le genre.
L’essence du Tango et l’enseignement :
Milena
Plebs : J’aimerais parler avec toi ce que, nous autres danseurs et
professeurs, pouvons à partir de notre expérience apporter à ceux qui
sont en train d’apprendre.
Chicho Frúmboli : Chaque jour quand nous
allons dans une milonga, ou que nous faisons une démonstration ou un
spectacle, nous sommes en train d’écrire l’Histoire du Tango, et c’est
déjà une contribution. Beaucoup de jeunes gens s’investissent dans le
Tango, nous sommes au début d’une époque très importante. Le genre va
rester, il n’y a aucun risque pour qu’il devienne occulte ou
marginalisé de nouveau. Il est en constante évolution.
M P. : Mais quelquefois, ceux qui commencent le tango se perdent dans toutes
les multiples options.
C.F. : Ils sont complètement perdus ! Moi, j’ai appris avec les derniers
grands milongueros. J’ai pris les informations directement d’eux-mêmes.
Ceux qui commencent à danser n’ont pas cette expérience. A la place,
ils apprennent de la génération intermédiaire dont je fais partie :
nous sommes le lien entre ces vieux danseurs et les jeunes. Le problème
est que nous avons manqué quelque chose dans notre enseignement, et
j’en prends une responsabilité totale, de même que d’autres collègues
devraient le faire aussi. Je n’ai pas transmis ce que j’ai appris. J’ai
été pris par la folie de la créativité, parce que j’ai vu une veine
nouvelle dans l’évolution du mouvement. Je me suis jeté moi-même
dedans, et j’ai perdu la faculté de transmettre l’essence du Tango,
alors que je l’avais très fort à l’intérieur. A cause de cela, je sens,
qu’aujourd’hui, il y a beaucoup de gens qui ne comprennent pas ou ne
savent pas ce qu’est la réelle essence de cette danse.
M. P. : Tu danses depuis 15 ans. Quels changements as-tu noté dans l’évolution
de cette danse ?
C.F. : Avant, les gens travaillaient avec précision et avec une esthétique
particulière, d’une façon fonctionnelle et mécanique qui donnait une
forme et un style. Faire un mouvement ou un pas impliquait une
expression du corps entier. Actuellement, non seulement l’essence a été
perdue, mais le poids de la danse aussi, sa densité et son importance.
Pour moi, ce nouveau Tango est quelque peu irrespectueux, en regard de
ce qu’est le Tango.
M. P. : La connaissance que les milongueros nous
ont transmise intuitivement, l’indescriptible saveur dans la façon
dont ils bougeaient sont perdues….
C.F. : Oui, cela m’a pris 5
mois avant de me lancer sur la piste de la milonga Almagro. Je n’osais
pas, j’y allais chaque dimanche, seulement pour regarder. On y
respirait un air de respect qu’on ne retrouve plus aujourd’hui. On
peut peut-être le sentir encore dans des milongas telles que Glorias
Argentinas, La Baldosa ou dans quelques endroits qui sont restés en
dehors du circuit du Tango plus jeune. J’ai aussi pris cette essence de
toi et des danseurs de ta génération. Je pense que les gens
d’aujourd’hui ne sont pas motivés, ils ne veulent pas travailler ou
chercher. Ils ne veulent pas aller au fond des choses, ils restent au
niveau superficiel. Cela a un rapport direct avec les nouveaux
mouvements et la dynamique qu’ils utilisent ; s’ils n’utilisent pas la
bonne énergie, le résultat reste froid.
M : Le discours interne dans le mouvement est aussi important que la forme
externe
C.F. : Il y a 10 ans, quand j’allais dans les milongas, je pouvais rester
à observer un seul couple danser tout autour de la piste parce qu’il y
avait quelque chose qui m’attirait, qui me faisait garder les yeux sur
eux. Aujourd’hui je ne regarde pas plus que vingt secondes parce qu’ils
sont tous pareils. Tu regardes un couple circuler et le couple suivant
derrière fait la même chose, et ceux qui suivent c’est pareil. Il n’y
a rien qui m’attire, qui me crée une émotion. Sauf si je vais dans les
quelques endroits traditionnels qui perdurent.
M : Penses-tu que les gens qui dansent automatiquement, en répétant des
séquences, pourraient le faire de façon plus interne ?
C.F. : Cela demande beaucoup de choses ! Tu sais cela, parce que tu es un
professeur aussi, actuellement, la pédagogie disponible sur le Tango
est beaucoup plus décodée par rapport à il y a 10 ans, et ainsi c’est
plus facile à apprendre. Aujourd’hui tu vois une volcada et une
colgada, c’est la même chose, parce qu’elles ont été « achetées » dans
le même paquet. Alors, entre faire un « sandwichito » ou une
volcada…. Les gens font des volcadas parce que ça attire plus l’œil.
Dans le Tango les gens sont très égocentriques et individualistes.
Ils ne vont pas faire un sandwichito pour jouir de ce moment, mais ils
préfèreront faire quelque chose qui les met plus en lumière et en
valeur. Dans le domaine musical, Astor Piazzolla a rompu avec tout,
mais si tu l’écoutes, c’est bien du Tango. Aujourd’hui dans la danse,
beaucoup pensent qu’ils sont des Piazzolla, mais ils ne le sont pas. Je
vois des hommes et des femmes qui sont seulement préoccupés de la façon
dont on les regarde. C’est une situation extrêmement compliquée parce
qu’on a à faire avec la personnalité et l’identité porteña (ndlr : de
Buenos Aires)
M : Mais les milongueros des autres époques étaient aussi Porteños !
C.F. : Oui, mais ces milongueros avaient du respect, de la délicatesse et
de la sensibilité. C’était totalement différent. Je reconnais que mon
rôle est contradictoire parce que j’ai aussi collaboré à cet état de
fait en ayant généré ce courant. A cette époque j’étais fatigué des
codes stricts des milongueros qui ne correspondaient pas à mon temps,
et, en rebelle, j’ai essayé de suivre mon propre chemin. Aujourd’hui
je suis redevenu un milonguero (rire) : je suis contre les gens qui ne
pratiquent pas le cabeceo, qui n’ont pas de codes ou de respect. La
valeur du Tango a été diluée. C’est pourquoi je dis que beaucoup de
danseurs sont perdus, ils se tiennent à peine pour danser et ils se
meuvent pendant deux heures comme des zombies, c’est très triste.
M : Quelquefois je note une compétition
entre les nouveaux courants qui permettent plus de mouvements amples,
où les danseurs utilisent plus d’espace, et ceux qui défendent le Tango
traditionnel avec un enlacement fermé.
C.F. : Il y a
quelque chose de surprenant la dedans. Il y a les traditionnalistes qui
défendent les racines jusqu’à la mort, et puis il y a les danseurs
modernes ou alternatifs, en d’autres mots, le nouveau Tango. Mais si tu
y réfléchis, il n’y a rien entre. Les traditionnalistes se plaignent
des modernes, en soutenant qu’ils ne dansent pas le Tango, qu’ils font
de la gymnastique. Et les danseurs modernes se plaignent que les autres
restent collés au passé. Il n’y a aucune fusion, c’est un groupe contre
l’autre, et cela me rend triste parce qu’en réalité, nous sommes tous
dans le même bateau.
M : As-tu un souhait relatif au Tango ? Une attente ?
C.F. : Je vais te raconter une histoire. J’ai été rocker, j’avais les
cheveux longs et je jouais de la batterie. Je haïssais le Tango, je ne
l’aimais pas du tout, je ne pouvais même pas l’écouter. Mais quand je
suis allé prendre un cours avec Ricardo Barrios et Victoria Vieyra,
j’ai enlacé ma partenaire de danse pour la première fois et j’ai eu la
chair de poule. J’ai dit : il y a quelque chose qui se passe ici… Et je
n’ai jamais pu m’arrêter. Ce moment magique a été mon point de départ.
Quelques années plus tard, je suis allé à la milonga « Trastienda »
organisée par Horacio Godoy. Je suis entré, et je t’ai vue. Je voulais
danser avec toi mais e n’arrivais pas à me jeter à l’eau jusqu’au
moment où j’ai réussi à te demander. Je me souviens parfaitement, nous
parlions et nous nous sommes enfin enlacés et à ce moment j’ai senti
40 ans de Tango. Rien que dans l’enlacement, tu comprends ? Nous
n’avions même pas fait un seul pas ! C’était simplement par la façon
dont tu m’avais enlacé. Pour moi, ce fut le moment le plus puissant de
la tanda. Ensuite nous avons dansé longtemps. C’était génial, nous
avons fait toute sorte de choses, c’était un plaisir véritable. Le
moment de cet enlacement, comme celui de mon premier cours et quelques
autres, ont façonné ma relation à la danse. Je parle de l’intimité de
l’enlacement. Je n’ai ressenti cette sensation qu’avec très peu de
personnes, cela s’est beaucoup perdu. Mon souhait pour la danse Tango,
donc, est que l’on revienne à un partage intensif, au niveau de l’âme.
Qu’on ne reste plus au niveau superficiel, mais qu’on ressente de
l’intérieur. Que tout parte de cette intimité. L’essence du Tango c’est
l’enlacement et la personne avec laquelle tu danses.
M. P. : Que puis-je dire d’autre ? Merci.
Improvisation et musique :
M :
Tu es un grand improvisateur et cela me fascine de te voir créer.
Est-ce que des méthodes peuvent être transmises pour augmenter la
créativité dans les exhibitions improvisées ?
C.F. : Peut-être que je suis un kamikaze ! C’est ce qui provoque chez moi une
sensation ou une émotion qui me fait bouger. Chaque Tango représente
un moment différent et fort. J’ai conçu des chorégraphies, mais pas
beaucoup, parce qu’après les avoir répétées quelques fois, je n’y
trouve plus de risque et, quand je ne sens pas le risque, tout me
semble trop facile. Ce qui me motive c’est d’être au bord, sur le point
de tomber, et de m’en tirer. L’improvisation, c’est cela. A chaque fois
que je vais danser, je choisis la musique et le nombre de morceaux au
dernier moment. J’essaye de me connecter avec Juana Sepulveda, ma
partenaire, pour créer un moment artistique, de transmission ou
d’expression, directement à ce moment précis. Je ne prépare rien, je
n’y pense même pas. Quelquefois ça marche et quelquefois, non.
M : Il n’y a pas ni plan pré-établi ni préparation ?
C.F. : Non, je n’ai jamais fait cela. Il m’arrive de faire quelques pas
que j’ai expérimentés dans la milonga, qui est mon endroit de pratique.
Si ça ne sort pas, je n’insiste pas, parce que je pourrais perdre la
connexion que j’ai avec moi-même, avec ma partenaire et avec les gens.
J’ai dansé avec des orchestres de grande renommée, dans les théâtres du
monde entier, sans préparer de chorégraphies. Selon les cas, il
m’arrive de préparer l’entrée et le final, mais pas la danse
elle-même.
M : Quelquefois quand je te vois danser,
c’est comme si la structure de ta danse était pensée, dans l’harmonie
et la musicalité.
C.F. : Cela a un rapport avec le fait que
j’ai été musicien pendant de nombreuses années, ce qui fait que je
comprends sa structure, d’Osvaldo Pugliese à Anibal Troilo, d’Astor
Piazzolla aux Tangos électroniques. La seule chose que je planifie
c’est la sélection de Tangos que je connais bien, pour être capable de
jouer dessus à des moments précis. J’essaye toujours de faire ce que je
pense être bien.
M : Tout cela se crée sur place ? Il y a des
moments où tu danses une séquence assez longue de façon tellement
juste, avec un phrasé déterminé, que tu dois en plus guider à ta
partenaire…
C.F. : Je connais déjà cette phrase et sa
longueur, je sais quand elle finit et je prépare le mouvement pendant
ce temps, de telle façon qu’il colle parfaitement bien à la musique.
M : Donc connaître la structure de la musique, c’est important ?
C.F. : C’est crucial. Beaucoup de danseurs professionnels connaissent les
Tangos, mais pas en profondeur. Il devrait y avoir une recherche
musicale plus forte. Je ne parle pas seulement des rythmes, du phrasé
ou de la durée, mais de la structure, des nuances et des couleurs. Il y
a une richesse à apprendre en relation avec la musique. C’est infini !
M :
De plus, la chose intéressante est que l’interprétation musicale n’est
pas littérale. Tu as un style et beaucoup de gens suivent ta façon de
gérer la musique, mais je vois un certain manque de compréhension. Ce
n’est pas en marquant chaque petit accent (rires) ! Ce qui est
merveilleux dans le Tango c’est la possibilité d’utiliser la musique de
façon aléatoire et personnelle. Comment vois-tu le nouveau courant en
relation avec les exhibitions dansées ?
C.F. : Il y a
beaucoup de professionnels qui ont capté ces nouvelles informations et
qui veulent les incorporer dans leurs chorégraphies. Mais le résultat
n’est pas abouti. Il faut du temps pour le murir, jusqu’à ce qu’il soit
assez affirmé pour devenir un moyen d’expression.
M : Ce que l’on voit encore ce sont des pas, et pas une expression
fluide.
C.F. : Je pense qu’il faut laisser le temps au temps.
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