sharangabo rufagari <[EMAIL PROTECTED]> wrote: Volume 9, novembre 2006
Rwanda - France
La guerre du petit juge de la Françafrique
23 novembre 2006
La guerre froide entre la France et le Rwanda se poursuit au rythme des
accusations, insinuations et contre-accusations que les protagonistes se
lancent par la tête, directement ou par acteurs interposés depuis maintenant
plus de 15 ans . Loin d'avoir été neutralisés, les génocidaires de haut niveau
qui se retrouvent présentement, soit dans les geôles, soit devant le parquet du
TPIR, participent ou bien ouvertement et joyeusement, ou bien en sous-main,
comme les FDLR en RDC, aux affrontement entre leur anciens parrains occidentaux
et les nouveaux maîtres du pays des Milles collines.
Du côté français, le dernier chef d'orchestre en date a pour nom Jean-Louis
Bruguière, juge anti-terroriste de son état. Le moins que l'on puisse dire
c'est qu'il est resté longtemps assis sur sa partition, avant de sortir ce
qu'on savait déjà depuis 2004 (par l'entremise du journaliste "Mystère Smith",
anciennement de Libé et re-anciennement du journal Le Monde, mais présumément
toujours "nègre" de service pour la Françafrique). Vendredi le 24 novembre, on
retrouvait dans La Libre Belgique l'affirmation suivante : "Tout cela relève
strictement des autorités judiciaires", a rétorqué vendredi le quai d'Orsay,
qui a regretté la rupture des relations diplomatiques : "Il y a d'un côté les
autorités judiciaires et, de l'autre, les autorités politiques françaises. Il
n'y a pas de pression politique de la France sur le juge". Mais le
correspondant de la Libre Belgique, Bernard Dellatre, ne pouvait s'empêcher de
noter que "Nul n'ignore cependant la proximité politique du juge
Bruguière avec la majorité aux affaires : il a été investi par l'UMP pour les
législatives de 2007. Ni surtout le fait que le parquet de Paris, aux mains
d'un proche du pouvoir en place, a autorisé en début de semaine le magistrat
antiterroriste à émettre ses mandats d'arrêt internationaux." (La libre
Belgique)
Colette Braeckman est essentiellement du même avis, elle qui écrivait le 21
novembre dans son blog du journal Le Soir : Au-delà du souci de la vérité, il
sagit peut-être, aussi, de la réponse à deux procédures embarrassantes: à
Paris, des victimes du génocide ont accusé des militaires français présents au
Rwanda pendant lOpération Turquoise davoir soutenu les miliciens hutus et
même participé aux tueries. Malgré les pressions exercées par le ministère de
la Défense, le tribunal des armées poursuit linstruction. En outre, à Kigali
même ont commencé les audiences publiques de la Commission nationale
indépendante chargée dexaminer le rôle de la France au moment du génocide. Les
archives gouvernementales rwandaises davant 1994 ont été ouvertes aux
enquêteurs, et danciens militaires du régime Habyarimana, rentrés au Rwanda
après leur exil au Congo, ont accepté de témoigner. Selon un membre de la
Commission, les révélations se multiplient et il apparaît entre autres que
ce sont des instructeurs français qui, avant le génocide, ont participé à la
formation des miliciens responsables de la mort de 800.000 personnes.
De toute manière, il est ahurrissant que ces accusations soient entièrement
fondées sur des "renseignements" fournis par deux opposants ex-FPR (devenus des
agents de la françafrique) et par des génocidaires (comme Théoneste Bagosora
par exemple) présentement en procès ou déjà condamnés par le TPIR à Arusha, ou
encore d'autres qui sont encore en vadrouille (comme Mme Habyarimana, celle-là
même qui était au centre de l'Akazu planificateur du génocide, et qui vit
paisiblement et confortablement à Paris). Mais où donc sont passés les
transcriptions des écoutes électroniques menées par les services de
renseignements militaires qui avaient déployées des antennes partout au Rwanda.
Le juge ne s'est même pas donné la peine de mener une commission d'enquête
rogatoire au Rwanda, et encore moins de visiter les lieux de l'attentat. On
comprendra que ce n'était pas LA VÉRITÉ qu'on cherchait ici, mais plutôt celle
de la Françafrique.
De toute manière un juge anti-terroriste, c'est déjà une bête politique
en-soit. Voici comment jean Labarique décrit Bruguière sur le site du Réseau
Voltaire : "Enquêtant sur des affaires dÉtat, les juges anti-terroristes se
trouvent toujours à la frontière du droit et de la raison dÉtat. Mélangeant
les genres, la France sest dotée dune juridiction dexception pour traiter de
ces affaires. En deux décennies, le juge Jean-Louis Bruguière a multiplié les
instructions-spectacles, les arrestations de masse, et les déclarations à
lemporte-pièce. Mais ses conclusions ont souvent été désavouées par les
magistrats du siège tandis que les vraies solutions se négociaient
politiquement en secret." On trouvera également dans Le Figaro une critique
plus spécifique des présentes élucubrations de Bruguière sous la plume de
Patrick de Saint-Exupéry, grand reporter au service étranger du Figaro.
Saint-Exupéry a couvert le génocide des Tutsis Rwandais de 1994 de manière
particulièrement honnête, ce qu'il pense du juge en dit long sur les dessous
de cette affaire...
Ainsi donc, Kagame devrait être jugé par le TPIR et neuf de ses proches
collaborateurs devraient être arrêtés et expédiés en France pour y être jugés
pour le meurtre des pilotes du falcon 50 d'Habyarimana! Not going to happen!
Disons d'entrée de jeu que ça commence d'ailleurs plutôt mal pour Bruguière,
étant donné que le secrétaire général des Nations unies, M. Kofi Annan, a
opposé une fin de non recevoir à une éventuelle rencontre avec le juge
français, lui signifiant du même coup que l'ONU n'était ni juge, ni procureur
pour s'occuper d'affaires judiciaires. Si le Juge Bruguière avait un quelconque
dossier contre Kagame il devrait s'adresser directment au procureur du TPIR.
Mais, du côté du TPIR, on avait déjà fait savoir que le tribunal ne reçoit pas
de directives du SG de l'ONU dans le dossier du génocide rwandais, et
présumément pas non plus d'un juge d'instruction français, fut-il
"anti-terroriste". Le tribunal est la seule institution capable et habilitée à
examiner
le bien-fondé d'accusations de génocide ou de crimes de guerre pour la période
couverte par son mandat. Comme quoi, le juge de la françafrique va frapper un
bien beau mur de briques à New York et à Arusha. D'ailleurs, le président Paul
Kagame ne s'est pas gêné pour le lui dire sur les ondes de France Culture. Ne
mâchant pas ses mots, il a carrément affirmé que «Bruguière est un imposteur,
un politicien. Ce n'est pas un juge. Si c'était un juge, il aurait dû soulever
la question de l'implication de la France dans le génocide [...]. Il n'est
jamais venu au Rwanda. Les choses vont certainement se dégrader entre la France
et le Rwanda. Cela ne fait aucun doute.» Lire, rupture possible des liens
diplomatiques en vue... (Voir Libération du 24 novembre : le Rwanda rappelle
sont ambassadeur en France "pour consultations". Le même jour, le journal Le
Monde annonçait effectivement que Kigali rompait ses relations diplomatiques
avec la France.)
Le 24 novembre, le ministre des Affaires étrangères du Rwanda, Charles
Murigande, a déclaré à l'AFP (repris par RFI), que "Le gouvernement réuni a
demandé à l'ambassadeur de France de quitter le pays dans les 24 heures; nous
demandons également la fermeture de toutes les institutions française dans le
pays, y compris l'ambassade de France et le centre culturel français". Selon le
porte-parole du gouvernement, l'école française à Kigali devra également fermer
dans les 72 heures.
Au-dela de cette saga politico-médiatico-judiciaire (et un peu théatre de
boulevard sur les bords), il serait important de décoder les vrais mobiles
derrières ces accusations extrêmement graves. Premièrement, le volet des
mandats d'arrêts internationaux contre les neufs personnalités proches du
président rwandais et la volonté de faire comparaître Kagame devant le TPIR,
intervient au moment même où Kigali s'apprête à conclure les travaux d'une
commission d'enquête publique sur le rôle et la complicité présumée de la
France dans le génocide des tutsis et le massacre des Hutus modérés en 1994. Il
se pourrait qu'une plainte soit subséquemment logés devant la Cour
International de Justice (CIJ) de La Haye. On peut se demander si Paris,
sentant déjà la soupe chaude dans son assiette, ne chercherait pas à faire
diversion et à contrecarrer les conclusions, présumément très négatives envers
la France, de cette commission. Le journaliste Didier Samson de RFI arrive
d'ailleurs aux
mêmes conclusions, dixit : La coïncidence du rapport de Jean-Louis Bruguière
avec les velléités de la commission denquête rwandaise dentendre
éventuellement certaines personnes en France ne semble pas anodine.
Le 24 novembre 2006, Mme Colette Braeckman affirmait à son tour sur les ondes
de la première chaîne de la radio de Radio-Canada que les accusations du Juge
Bruguière était un contre-feu à la commission d'enquête rwandaise sur le rôle
de la France dans le génocide. Selon elle, la seule façon de sortir de ce
cercle vicieux de bras de fer entre les deux pays serait une enquête onusienne
impartiale sur les événements en question. (Radio-Canada) Not going to happen.
Deuxièmement, avec la reconduction de Kabila à la tête de la RDC, il se
pourrait que Paris cherche à affaiblir politiquement Kigali par cette
accusation contre le président Paul Kagame, ainsi que par ces mandats d'arrêts
qui visent, entre autres, la haute hiérarchie militaire rwandaise (c.-à-d. :
les généraux Kabarebe et Kanyonga), ceci avant de "réorganiser" les interahamwe
(fortement présent dans l'est du Congo) et de les lancer à l'assaut du Rwanda.
C'est dans ce contexte qu'il faut peut-être comprendre la déclaration du
porte-parole des FDLR (lire interahamwe), qui affirmait récemment qu'étant
donné que Kabila venait d'être élu légitimement président de la RDC, les FDLR
attendaient de lui qu'il impose des négociations au régime de Kigali, afin que
ce dernier accepte d'accorder un retour au Rwanda dans la dignité des
"combattants FDLR". Encore une fois, not going to happen!
Parallèlement, on apprend de sources sûres que dans le Nord-Kivu deux
bataillons de la GR (la Garde républicaine), essentiellement composés
d'interahamwe, viennent d'arriver dans la grande base de Rumangabo. Les rumeurs
en provenance de cette région font état de la préparation d'une offensive
contre le général dissident Laurent Nkunda. Face à cette situation, les troupes
de Laurent Nkunda ont renforcé certaines de leurs positions, notamment celle de
Sake où ils partagent en ce moment leurs bières avec les soldat de la MONUC et
des FARDC. Le calme avant la tempête...
Ce calme sera rompu dans la nuit de vendredi à samedi (25 novembre 2006),
lorsque des éléments fidèles au général dissident Laurent Nkunda ont attaqué à
l'arme automatique, au lance-roquette et au mortier, les positions de la 11e
Brigade des FARDC à Sake. Trois militaires de la 11e Brigade sont morts à la
suite de ces combats et 16 autres ont été blessés, ainsi que 3 civils. Des
ambulances de la MONUC ont assuré le transport des blessés et des morts entre
Sake et la ville de Goma, distante de 25 km. Une autre dépêche affirmait que
l'attaque des hommes du général Nkunda se serait produite après le meurtre d'un
Tutsi congolais dans la localité de Sake, il pourrait donc s'agir de
représailles ponctuelles et non du début d'une offensive plus sérieuse.
On comprendra donc que, dans le cadre de la logique mortifère d'une guerre à
finir avec le régime de Kigali, il faut absolument se débarrasser préalablement
du général dissident Laurent Nkunda, puisque ce dernier interviendrait
forcément à revers contre les interahamwe qui se lanceront éventuellement
contre Kigali à partir du Kivu. Les informations en provenance de Goma font
d'ailleurs état de mouvements de troupes rwandaises le long de la frontière
avec le Congo. Des ouvrages défensifs ont été préparés en prévision d'une
éventuelle attaque en provenance de la RDC. On entendrait presque passer un
ange...
Comme on peut le constater, "l'histoire" de Bruguière comporte plusieurs
dimensions : d'une part il y a ce désir de vengeance qui nourrit encore
plusieurs cercles français vis-à-vis du régime de Paul kagame. D'autre part, il
y a en ce moment l'impérieuse nécessité d'un contre-feu face à la commission
d'enquête rwandaise sur le rôle de la France dans le génocide et aux plaintes
des six Rwandais survivants du même génocide qui suivent leur cours devant le
Tribunal des armées de Paris. La manoeuvre du fameux juge Bruguière est tout de
même grossière : comme d'autres l'ont remarqué, il est impossible de ne pas
voir la volonté politique derrière le fard de la procédure judiciaire. Une
chose est certaine, la justice de la République française ne sortira pas
grandie de cette saga politico-médiatico-judiciaire. À trop souvent vouloir
utiliser sa force on finit toujours par s'affaiblir, comme c'est le cas pour
les USA de Bush en Irak.
Il n'est pas certain que ce sera le régime des Afande de Kigali qui pâtira le
plus dans ce nouveau bras de fer entre la France et le Rwanda. À peine 72
heures après l'annonce de l'émission de mandats d'arrêt internationaux et d'une
requête de poursuite de Kagame devant le TPIR, le ton qui prédomine, jusque
dans les grands médias, est celui du scepticisme, sinon du cynisme. Tous
semblent conscients de la dent de la France contre le FPR. Une telle bavure, de
la part d'un membre de l'équipe de l'UMP, et ce avant même l'annonce de la
candidature de son patron (Sarko), ne peut qu'apporter de l'eau au moulin d'une
certaine Ségolème (qui s'y connaît davantage que Sarko et le petit juge
ensemble en matière d'histoire militaire et de guerre secrète...) Wait and See.
La rédaction
Sharangabo Rufagari
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