La Matche: L'Actualit� m�dicale. 20 f�vrier 2002.
En conflit d'int�r�t, nous? Aux USA, les pharmaceutiques engloutissent $ 14 000 000 000 annuellement pour fins de marketing m�dical direct -- � peine plus que les sommes d�di�es � l'enseignement de la m�decine... Pourtant, rares sont les m�decins qui admettent que ces proc�d�s les influencent. Douterait-on de notre rationalit�, de notre sens critique? �a serait vexant! Mais encore plus rares sont les compagnies qui gaspillent sciemment. Docteur Untel assiste lundi matin � une r�union de service, mordillant amuse-gueule et biscuits, re�oit mardi midi ses honoraires (modestes) de conf�rencier, puis s'envole vendredi soir aux Bahamas, sirotant son sauternes, pour y discuter s�rieusement pilule (rouge ou bleue). Un conflit d'int�r�t entre m�decins et pharmaceutiques? Aussi bien me demander si la Terre est ronde. On en a d�j� br�l� pour moins que �a. Dois-je vraiment me prononcer? Et la noble objectivit� m�dicale, alors? Questions : qui paye? Et pourquoi? Pourquoi cet absurde investissement, en effet? Il faudrait souffler aux actionnaires que �a ne marche pas! Ce gaspillage aboli, les chutes dans le prix des m�dicaments suivraient rapidement, puis on pourrait redistribuer le lait maternis� � ceux qui en manque vraiment, qui sont rarement les m�decins. La r�alit� est plus iconoclaste : nous sommes tous profond�ment et durablement influenc�s par ce marketing puissant. Alors comment pr�tendre qu 'il n'y a pas l� conflit d'int�r�t? Sujet tabou? Refoulement commode, effet tardif d'un souvenir de Nassau ou d'un d�lectable Ch�teau d'Yquem 1990? L'incorruptibilit� m�dicale est un mythe si r�pandu. Or, nier l'existence m�me d'un conflit d'int�r�t n'est salvateur qu'� court terme. Au moins admettons-le! Voil� : j'en ai moi aussi profit�, je me suis promen�, je suis all� porter la bonne parole, en toute objectivit� bien s�r, j'ai particip� � des comit�s consultatifs, bref, je ne jetterai pas la premi�re pierre. Pourquoi alors d�noncer ce qui ne fait de mal � personne, dans un monde aux contours de moins en moins nets? N'est-ce pas l� qu'un banal cas de conscience, trop vague entorse � la libert� de pens�e, stupide sayn�te d�nu�e d'int�r�t face aux vraies trag�dies modernes? C'est que derni�rement, ces r�alit�s me sont tomb�es sur la rate. Notamment depuis la captivante lecture, que je recommande � tous, d'un suppl�ment traitant d'EMC publi� en mai 2001 dans Pharmaceutical Marketing. Ce "Practical Guide to Medical Education" d�marre en trombe : "What is medical education?" R�ponse aussi nette : "A vital ingredient of the marketing mix." . L'envers du miroir. La fascinante litt�rature sur le sujet documente si bien le ph�nom�ne : ces techniques sont souveraines. Sinon, nous n'en serions pas aux Big-Mac, aux Nikes ou � la ceftazidime pour traiter les otites. Le retour sur l' investissement est direct, pr�visible. Certes, il me fallait �tre myope (et heureux de l'�tre) pour ne pas avoir mieux appr�hend� toute l'ampleur du ph�nom�ne : l'�ducation m�dicale continue, point de vue pharmaceutique, est la phase cruciale d'un marketing z�l�, ambitieux, aussi magistralement organis� qu'ubiquitaire. Ce que nous observons chaque jour distraitement, ces liens flous touchant une bonne partie de notre science et la plupart de nos activit�s de formation m�dicale, tout cela d�coule d'une strat�gie globale d'influence, que nous ne contr�lons plus et qui fait de nous les vecteurs efficaces d'un objectif aussi simple qu'�vident : vendre. Y a-t-il d'ailleurs un mal � �a? Certains la trouveraient pourtant moins dr�le s'ils en savaient plus. En cette �re du consentement �clair�, nos patients approuveraient-il avec joie voir les pharmaceutiques nous dorloter ainsi, jour apr�s jour, bien s�r uniquement afin de favoriser notre comp�tence et notre esprit critique : Mens sana in corpore san, comme on dit. Quelques dollars de plus par prescription pour financer amuse-gueule, sauternes et voyages, sources vives du bonheur de son m�decin, n'est-ce pas un judicieux investissement pour qui tient � la sant�? Surtout si on peut alors jouir, en prime, des vertus canon de la derni�re pilule, rouge ou bleue, pour ce rhume qui n'en finit pas? Na�fs, trop fiers ou aveugles? Ne pas voir que nous sommes l� en profond conflit d'int�r�t, si bien ancr� dans notre culture m�dicale qu'on finit par l'oublier, c'est se mettre la t�te dans le sable de Nassau. N'allons-nous pas finir par �touffer, plant�s l� comme des codingues? Alain Vadeboncoeur MD Urgentologue
