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payera le prix de l'intol�rable liste d'attente?
Cancer du sein: Qui payera le prix de l'intol�rable liste d'attente?
Jean-Claude
Leclerc
�dition du
lundi 15 mars 2004
Mots cl�s : Qu�bec
(province), Maladie, Gouvernement, cancer du sein
La Cour sup�rieure du
Qu�bec vient d'autoriser un recours collectif contre une douzaine d'h�pitaux
qui ont tard� � fournir un traitement de radioth�rapie � des patientes
atteintes d'un cancer du sein. Certaines femmes ne r�clameraient compensation
que pour la souffrance morale qu'elles ont subie, d'autres, pour une r�cidive
de la maladie. Le proc�s n'est pas commenc�, mais s'il allait se conclure en
faveur des quelque 10 000 femmes affect�es, les �tablissements pourraient
avoir � verser des dizaines de millions de dollars.
Indubitablement, ce type de cancer, s'il n'entra�ne plus comme
autrefois un diagnostic fatal, n'en cause pas moins une angoisse terrible pour
la femme qui en est frapp�e. L'attente de l'op�ration est insupportable, comme
tout nouveau d�lai pour les traitements compl�mentaires, sans compter, m�me en
cas de succ�s, la possibilit� d'une rechute. Pareil stress peut �tre
d�vastateur pour la malade et pour ses proches. La bonne nouvelle, c'est
qu'aujourd'hui le mal n'est plus toujours fatal; la mauvaise, c'est qu'une
possible gu�rison risque d'�tre, en cas de retard, irr�m�diablement
compromise.
Malgr� la sympathie que suscitent ces femmes, on doit
pourtant se demander si le recours intent� en leur nom va, advenant qu'un juge
leur donne raison, am�liorer leur sort. En quoi un d�dommagement va-t-il leur
�pargner, si jamais la maladie r�appara�t, le choc d'une attente injustifi�e,
sinon pire ? S'il ne s'agissait que de s�vir contre un m�decin ou un
administrateur n�gligent, un jugement serait utile; il pourrait m�me inciter �
plus de conscience professionnelle en milieu hospitalier. Mais tel n'est pas
le but de ce recours collectif.
Dans la mesure o� ces d�lais
�d�raisonnables� s'expliquent par une mauvaise organisation ou un
sous-financement chronique, les millions que les ex-patientes obtiendraient
des h�pitaux ne seraient plus disponibles pour acc�l�rer justement le
traitement des malades actuelles et futures. Certes, l'avocat au dossier,
tout en recherchant r�paration pour ses clientes, se r�jouit � l'id�e
que la poursuite puisse contribuer � une am�lioration des services. H�las,
aucun tribunal n'est comp�tent pour g�rer une liste d'attente, encore moins
pour r�partir les ressources humaines et financi�res du syst�me de sant�.
Effets pervers
Pire, en octroyant des millions � des patientes qui les
m�ritent sans doute, mais qui risquent de les obtenir au d�triment d'autres
malades, un jugement �r�parateur�, m�me bien fond� en droit, aurait tout
probablement des effets pervers sur les services de sant�.
� ce jour, en effet, la r�partition des fonds r�sulte
principalement de la pratique m�dicale. Les m�decins d�cident encore des
traitements n�cessaires pour leurs malades. En th�orie, leur �thique n'impose
pas de limites aux diagnostics qu'ils peuvent �tablir pour le mieux-�tre du
patient. Certes, ils sont cens�s savoir que les fonds pour la sant� ne sont
pas illimit�s, mais n'ayant aucune exp�rience sp�ciale pour fixer le budget
d'un �tablissement ou en r�partir les ressources, ils ne sauraient en d�cider.
Que des m�decins aient tard� � enrayer certaines maladies ou que les
pouvoirs publics aient mal mesur� les besoins, toujours est-il que des
groupes de citoyens exasp�r�s en sont venus � s'en m�ler, r�clamant plus de
ressources pour telle ou telle pathologie. Ces pressions fortement m�diatis�es
sont souvent efficaces aupr�s des d�cideurs politiques, mais elles n'assurent
pas, elles non plus, un partage �quitable et rationnel des
ressources. Des associations d'aide aux femmes atteintes du cancer du
sein n'ont-elles pas d�j� d�plor� que la recherche sur cette maladie re�oive
moins de fonds que la recherche sur le sida ?
Qui va
d�cider des priorit�s et sur quelle base ? La question d�passe l'�thique
individuelle et soul�ve un probl�me d'�thique collective.
D'aucuns reprochent aux administrateurs des h�pitaux de se comporter
comme des comptables obs�d�s par l'�quilibre des d�penses et des revenus.
D'autres, de comprimer les d�ficits sans �gard aux malades, comme des
gestionnaires d'entreprises d'abord soucieux de plaire aux actionnaires.
D'autres encore d�noncent le sous-financement f�d�ral de la sant�. Mais les
fonds en provenance d'Ottawa seraient-ils substantiellement accrus que le
dilemme de leur juste r�partition -- entre les domaines m�dicaux comme entre
les r�gions ou les client�les -- resterait entier, au sein des �tablissements
autant qu'au conseil des ministres.
Si la voie judiciaire ne peut
gu�re mener � une meilleure r�partition des ressources ou � une plus efficace
organisation des soins, elle pourrait, par contre, d�boucher sur de nouvelles
difficult�s. On s'en va, en effet, vers une contestation radicale du
monopole public des services de sant�. Une population de plus en plus
pr�occup�e des soins qui lui seront accessibles en cas d'urgence ne va pas
ind�finiment tol�rer qu'un syst�me d�ficient les lui refuse.
Au Canada, l'�tat s'est arrog� le pouvoir de d�finir
le droit � la sant�. Mais le droit � la vie, garanti par la Charte canadienne
des droits et libert�s, n'est-il pas sup�rieur ? Quand il est en jeu, qui
pourra interdire aux malades de frapper � une autre porte ? Le comit�
s�natorial qui a �tudi� le syst�me public du pays n'a pas cach� sa
pr�occupation � cet �gard. Les minist�res comme les �tablissements seront t�t
ou tard plac�s au pied du mur. �Qu'ils livrent la marchandise, ou qu'ils
permettent aux gens d'aller ailleurs�, note Me Marc Boulanger dans un r�cent
reportage de La Presse.
Mais aller o� ? Si la
planification centrale des soins n'a gu�re �t� un succ�s � ce jour,
plusieurs doutent fort que le libre choix des malades, des soignants
et des cliniques puisse � l'avenir mieux r�pondre aux besoins et surtout
procurer un acc�s �gal aux services essentiels. En fait, entre la
pagaille du libre march� � l'am�ricaine et la lourdeur d'un r�gime
bureaucratis�, quel choix une soci�t� pourrait-elle bien faire ?
La comp�tence des professionnels de la sant� fait en g�n�ral
l'admiration des patients, mais celle des planificateurs et des gestionnaires
laisse, par contre, beaucoup � d�sirer. Les bureaucrates qui ont mis � la
retraite des m�decins et des infirmi�res d'exp�rience, tout comme ceux qui ont
limit� l'acc�s � ces professions, portent une lourde responsabilit� dans la
crise des listes d'attente. Toutefois, les adeptes de la sant� priv�e, qui se
disent pr�ts � prendre la rel�ve, pr�sentent-ils un profil social plus
rassurant ?
Pour l'heure, quelques observateurs croient qu'un
proc�s des listes d'attente va au moins obliger les administrateurs
d'�tablissement � venir expliquer leurs d�cisions. Point n'est besoin
d'imagerie magn�tique pour entrevoir quel sera, le cas �ch�ant, leur
t�moignage en cour. Ils vont plaider la p�nurie des moyens, l'augmentation des
client�les et la difficult� de discipliner les activit�s des m�decins.
Si d'aventure un tribunal les oblige � d�dommager financi�rement les
malades qu'ils n'auront su traiter avec plus de diligence, le syst�me va-t-il
se r�former ?
On peut pr�dire que l'�tablissement va plut�t
apprendre � mieux se prot�ger contre les sanctions ext�rieures. Si
cette mentalit� pr�vaut, les malades devront se faire � l'id�e qu'ici comme en
Afrique, nul n'est immortel. Par contre, une autre �pid�mie, venue des
�tats-Unis, aura entre-temps gagn� le syst�me de sant�, celle des recours
judiciaires � caract�re p�cuniaire, lanc�s sans �gard aux gens qui en paieront
finalement le prix.
[EMAIL PROTECTED]
Jean-Claude Leclerc
enseigne le journalisme � l'Universit� de Montr�al.
***
Lecture compl�mentaire
Le Canari �thique, Margaret
Somerville, Liber, Montr�al, 2003, 313 pages.