R�volution dans les h�pitaux britanniques
Ou comment Tony Blair a pu m�tamorphoser le plus vieux
syst�me de sant� du monde
 
Christian Rioux
�dition du lundi 2 mai 2005 

 
� l'approche des �lections britanniques qui auront lieu
jeudi, le correspondant du Devoir � Paris, Christian
Rioux, s'est rendu � Londres pour pr�parer une s�rie
d'articles.
Voici le deuxi�me, portant sur la r�forme du syst�me de
sant�.
 
 
Tony Blair examinant des mammographies dans un h�pital de
Londres le mois dernier. Le temps d�attente d�un traitement
pour le cancer ne d�passe plus deux semaines en
Grande-Bretagne.
 Agence France-Presse 
 
  
Londres -- C'est un des rares moments o� Tony Blair a d�
affronter directement la col�re des �lecteurs. R�unies
sur le plateau de la BBC, une dizaine de m�res de famille
en
furie, ne d�col�raient pas. Imaginez, leur m�decin refusait
de leur accorder des rendez-vous plus de 48h � l'avance. 
 
Vous avez bien lu ! Ces m�res de famille n'avaient aucune
difficult� � rencontrer leur m�decin le lendemain ou
parfois m�me dans le courant de la journ�e. La raison de
leur col�re �tait ailleurs : pour respecter les objectifs
fix�s par le minist�re de la Sant�, certains m�decins (�
peine 10 % selon la BBC) refuseraient de leur donner
rendez-vous dans une, deux ou trois semaines. Ils
exigeaient de les rencontrer sur-le-champ ! 
 
Il y a cinq ans, explique Rhazes Esref, il �tait difficile
d'obtenir un rendez-vous chez le m�decin en moins de deux
semaines. Depuis que les travaillistes ont forc� les
m�decins de famille, auxquels les Britanniques sont
obligatoirement rattach�s, � s'engager � recevoir leurs
patients en moins de 48h, �la situation s'est compl�tement
transform�e�, dit-il. 
 
Il y a deux ans, cet immigrant indien de 62 ans qui vit �
Londres depuis une vingtaine d'ann�es en a fait
l'exp�rience. D�s que son m�decin a d�tect� chez lui un
r�tr�cissement des art�res, en moins de 48h, Rhazes a
pass� une batterie de tests � l'h�pital. Comme son cas
n'�tait pas urgent, il a subi une angioplastie coronarienne
moins de deux mois plus tard. Si son cas avait �t� urgent,
il aurait �t� admis imm�diatement. 
 
Il y a cinq ans, le cas de Mavis Skeet avait stup�fait
les Britanniques. Cette grand-m�re de 73 ans �tait d�c�d�e
d'un cancer de l'oesophage. Rien de plus naturel � cet �ge.
Sauf que l'op�ration qu'elle devait subir avait �t�
report�e � quatre reprises : trois fois faute de place et
une quatri�me parce que l'anesth�siste, malade, n'avait pu
�tre remplac�. L'intervention �tait finalement devenue
inutile � cause de la progression de la maladie. 
 
En 2000, dans le cadre d'une s�rie de reportages, j'avais
pu constater l'�tat catastrophique des h�pitaux
britanniques. Une vedette de la t�l�vision, le Dr Robert
Wilson, avait alors compar� les services de sant� de Sa
Majest� � ceux de la Pologne. Cinq ans plus tard, la
situation est m�connaissable. Nombre d'h�pitaux ont �t�
r�nov�s et les salles d'urgence bond�es ont g�n�ralement
disparu. Un patient est assur� d'y rencontrer un m�decin
en une heure ou deux, le d�lai ne d�passant pas quatre
heures dans le pire des cas. 
 
�Il n'y a pas de secret, explique Howard Glennester, de
la London School of Economics. Il y a cinq ans, le
Royaume-Uni �tait au dernier rang des pays europ�ens pour
ce qui est des d�penses en sant�. Il a aujourd'hui rattrap�
la moyenne europ�enne.� En 1999, les Britanniques ne
consacraient que 5,5 % de leur produit national brut � la
sant�. Ils y consacrent aujourd'hui 8 % et le chiffre
devrait atteindre 9 % avant 2008. En huit ans, le nombre de
m�decins, d'infirmi�res et d'employ�s de la sant� a
augment� de 20 %.
 
 
�Nous avons 24 heures pour sauver le syst�me de sant�
britannique !�, avait lanc� Tony Blair en 1999. Le cri
avait sembl� �trange de la part d'un premier ministre qui
avait poursuivi pendant son premier mandat les r�ductions
budg�taires draconiennes planifi�es par Margaret Thatcher.
En novembre 2001, le chancelier Gordon annonce des
investissements massifs en sant�. Les budgets vont
cro�tre de 7 % par ann�e (en termes r�els) jusqu'en 2008.
Il
s'agit ni plus ni moins que de redonner vie au plus vieux
syst�me de sant� du monde. 
 
Les r�sultats ne se font pas attendre. Le temps d'attente
d'un traitement pour le cancer ne d�passe plus deux
semaines. Les d�lais pour une op�ration ont chut� de neuf
� trois mois. Lorsqu'un cancer a �t� diagnostiqu� chez
l'�pouse d'Howard Glennester, elle fut admise � l'h�pital
quatre jours plus tard. 
 
Mais les travaillistes ont aussi utilis� cette conjoncture
exceptionnelle pour introduire des r�formes importantes,
dit Glennester. �Auparavant, l'�tat attribuait un budget
aux h�pitaux, et ceux-ci soignaient tous ceux qui
cognaient � la porte. Maintenant, l'argent suit le patient.
Mieux il est soign�, et dans de meilleurs d�lais, plus
l'h�pital re�oit d'argent.� Ce sont des regroupements de
m�decins, les Primary Care Trust (PCT), qui ach�tent les
soins aux h�pitaux. La cr�ation de fondations a aussi
permis � ces derniers d'emprunter dans le secteur priv�.
Toutes ces r�formes ont pour r�sultat de rendre plus
transparentes les d�penses de sant�. 
 
Une autre r�forme a fait crier les syndicats et la gauche
du parti travailliste. H�pitaux et cliniques peuvent
dor�navant avoir recours � des services priv�s lorsqu'ils
en ont besoin. En p�riode de crise, les h�pitaux n'h�sitent
pas � envoyer des patients dans les h�pitaux priv�s.
Cette ann�e, 4 % des soins �lectifs (peu urgents) ont �t�
fournis par des cliniques ou des h�pitaux priv�s. 
 
Le secteur priv� a toujours exist� en Grande-Bretagne,
puisque 11 % des Britanniques ont une assurance priv�e
(g�n�ralement fournie par l'employeur). Les critiques
avaient annonc� la croissance exponentielle de ce secteur,
mais on n'a rien vu de tel. Au contraire, la concurrence
d'un secteur public ragaillardi rend la vie plus difficile
aux h�pitaux et cliniques priv�es. Les cardiologues et
les ophtalmologues sont de moins en moins nombreux �
choisir
de travailler dans le secteur priv�, constate la British
Medical Association. Deux des plus grandes compagnies de
sant� priv�es, Bupa et Capio, ont �prouv� des difficult�s
financi�res. Le seul secteur priv� qui se d�veloppe est
celui qui fournit des services au secteur public. �Le
secteur priv� a �t� battu en br�che par le secteur public�,
dit Rhazes Esref. 
 
O� Tony Blair a-t-il pris l'argent ? Il a d'abord b�n�fici�
d'une croissance exceptionnelle et d'un tr�s bas taux de
ch�mage qui lui a permis d'�conomiser des milliards en
assurance-ch�mage. En 1992, un rapport command� par Gordon
Brown au banquier Derek Wanless, ancien pr�sident de
NatWest, affirmait que l'imp�t des particuliers demeurait
la meilleure fa�on de financer les services de sant�. Les
imp�ts ont donc augment� d'environ 3 %. L'imp�t des plus
riches a augment� beaucoup plus puisque les minimums n'ont
pas �t� index�s. 
 
Auparavant, chaque fois que l'on d�couvrait des lits vides
dans un h�pital, on criait au scandale. Signe que les
temps ont chang�, la NHS affirme aujourd'hui qu'il en faut
pour les situations d'urgence. Dans les p�riodes
d'affluence, les h�pitaux peuvent par ailleurs utiliser les
services du secteur priv�. 
 
Personne ne sait s'il faut attribuer ces succ�s aux
r�formes ou � l'argent neuf inject� dans le syst�me.
�C'est probablement un peu des deux�, dit Glennester. 
 
� ceux qui disent que Blair n'a fait que r�introduire les
r�formes de Margaret Thatcher (cr�ant une concurrence
entre les fournisseurs de services), il r�pond : �Margaret
Thatcher ne visait pas � am�liorer le syst�me, mais � le
d�truire. Blair est all� plus loin dans concurrence, mais
il a fourni l'argent pour permettre au service public de
d�montrer son efficacit�.� 
 
Le sympt�me le plus �vident de la r�ussite travailliste
en sant�, c'est que les lib�raux d�mocrates et les
conservateurs se sont engag�s � respecter l'essentiel du
plan de croissance des d�penses de sant� au cours des trois
prochaines ann�es. 
 
En 2008, le Royaume-Uni aura rejoint la moyenne
europ�enne et les d�penses devraient se stabiliser. Le pays
fera alors face � de nouveaux d�fis. Plusieurs �conomistes
annoncent des d�ficits croissants, comme dans le reste de
l'Europe.
 
 
Ce qui est surprenant, �crit le columnist du Guardian
Polly Toynbee, c'est que les m�dias continuent toujours �
raconter des histoires d'horreur. �Avec un million de
personnes recevant quotidiennement une forme ou une autre
de soins, il n'en manquera jamais.� Les sondages, eux
confirment que les Britanniques sont de plus en plus
satisfaits de leur syst�me de sant�. 
 
�Il y a cinq ans, les journalistes am�ricains citaient les
h�pitaux britanniques comme l'exemple de la faillite des
syst�mes publics universels, dit Howard Glennester.
Aujourd'hui, ils viennent �tudier un syst�me dont ils
pourraient s'inspirer un jour. La grande r�ussite de Tony
Blair, c'est d'avoir prouv� que l'on pouvait r�former le
mammouth.� 
 
 *** 
 
 La suite du dossier demain 
 
 

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