J'ai écouté votre émission de ce midi avec une oreille particulièrement attentive,en ma qualité de médecin urgentologue.
La loi en vigueur m'apparaît être une loi que je qualifierais de "loi du bon sens et du respect".Informer un patient de toute complication ou évolution dans sa condition,l'informer de toute "erreur" pouvant potentiellement porter atteinte à son intégrité me semble en effet être un minimum de courtoisie et de respect à l'endroit des gens que nous traitons.
Ceci étant dit,j'ai plusieurs réserves à l'endroit de l'interprétation du mot "erreur médicale".
L'erreur,la vraie,l'indéniable existe,certes.Couper la mauvaise jambe à un patient ou lui enlever le mauvais rein.Négliger,en toute connaissance de cause,un symptôme cardinal raporté par un patient.Appliquer un traitement dangereux,dépassé,voire même carrément contre-indiqué.Ne pas appliquer la surveillance requise lors de l'adminstration d'un traitement donné.Nul ne saurait nier l'erreur dans ces cas.
Mais le mot "erreur médicale" est souvent utilisé comme un vaste fourre-tout.On l'utilise pour qualifier tout diagnostic erroné, pour décrire toute évolution malencontreuse dans l'évolution de la condition médicale d'un patient.Qu'elle résulte ou non d'une "erreur".Chaque fois qu'un patient meurt de manière non attendue,on parle "d'erreur".
Il faut faire attention.Tout dénouement inattendu,fut-il catastrophique,n'est pas une erreur.
Un diagnostic initial erroné n'est pas chose rare,dans la pratique de la médecine.Un diagnostic est plutôt un "work-in-progress" ,voire même dans certains cas une hypothèse de "travail",et doit souvent être revisé,affiné,précisé avec le passage du temps,avec l'évolution de la maladie.Les maladies se présentent très souvent de façon très atypique.Des plus bénignes aux plus graves,des plus chroniques aux plus fulminantes.La découverte de ce qui se cache derrière tel ou tel symptôme peut prendre du temps.Un diagnostic initial erroné peut certes mener à de graves conséquences.Doit-on le qualifier d'erreur? Oui...et non.
Que je vous donne un exemple :
Un enfant est amené à l'urgence avec quelques heures de fièvre.Il va bien,le médecin en trouve aucun foyer d'infection et retourne l'enfant à la maison avec du tylenol et l'avis aux parents de le surveiller et de le ramener si sa condition se détériore.L'enfant se détériore et est ramené à l'urgence 36h00 plus tard,où un second médecin le voit et diagnostique une méningite.L'enfant est diligemment traitée ,mais meurt.Le premier médecin a-t-il fait une "erreur"??? Mr.et Mme du grand public vous diront sans doute "oui".La plupart des médecins vous diront "non".Or ce cas a toutes les chances d'être traité comme une "erreur médicale".Alors que la méningite qui couvait n'était tout simplement pas soupçonnable lors de la première consultation.Et qu'elle s'est révélée avec fracas dans les heures subséquentes.
On meurt encore,en 2003.Il est bon de se le rappeller,de temps en temps.De pathologies diverses,variées,à évolution fulminante ou lente.Les gens vont continuer à souffrir et à mourir,quelque soit la diligence et la compétence avec laquelle ils seront traités.Parce l'être humain est mortel,par définition et essence,et qu'un nombre affolant de maladies peuvent lui tomber dessus à tout instant.Et se présenter de manière incroyablement diverse.
Les traitements médicaux les plus anodins en apparence peuvent entraîner des conséquences gravissimes.Le patient à qui je prescris des antibiotiques pour traiter son infection urinaire ou sa sinusite aigue ait-il que le traitement en apparence bénin que constitue le traitement d'une infection avec des antibiotiques peut parfois entraîner la mort à cause de complications imprévisibles sur son rein,son foie ou son coeur?Sait-on que les procédures de cathétérisation pour visualiser les artères du coeur peut entraîner une embolisation et donc un accident cérébro-vasculaire avec pour conséquence une paralysie débilitante et permamente? Sait-on que le port d'un plâtre pour une banale fracture du pied peut entraîner une phlébite(caillot dans une jambe) et conséquemment une embolie pulmonaire et la mort si l'embolie est suffisamment grosse?(Des gens décèdent chaque année des suites d'une banale fracture à leur pied). Le médecin qui pose un plâtre à un patient est-il coupable d"erreur médicale" si le patient développe une embolie pulmonaire et meurt?
On a "banalisé" le fait de recevoir et de donner des soins.Mais rien n'est banal en ce domaine.Et tout est potentiellement compliqué.Il ne faut jamais l'oublier.
Loin de moi de vouloir défendre,minimiser ou justifier les dites "erreurs" médicales.L'erreur grossière et la négligence existent,et doivent être pourchassées et sanctionnées.Mais attention au mot "erreur".Employé à tort et à travers,il cache la réalité bien plus qu'il ne la révèle.Et ça nuit à tout le monde,finalement.
Catherine Bich
Ce genre de cas fait peur,en effet...On a tous nos petites histoires d'horreur personnelles,qui se sont (ou non) bien terminées.On fait en effet un métier dangereux...Moins à cause de ce que nous faisons,mais à cause des attentes des patients qui nous consultent doublée de leur ignorance(bien légitime) de la complexité de la démarche diagnostique.
On a banalisé le fait de donner,et encore plus le fait de recevoir des soins.On s'émerveille des nouvelles technologies médicales et ce faisant,"on"(lire,le grand public) pense que la pratique de la médecine est "facile" ou du moins,que les seuls grands défis sont d'ordre technique.Belle illusion.Le meilleur CT au monde ne me fera jamais diagnostiquer l'abcès épidural auquel je n'ai pas pensé.Les défis d'un hémodynamicien cardiaque ou d'un neurochirurgien ne sont pas les mêmes que ceux d'un urgentologue.Leurs pièges à eux sont généralement des pièges d'ordre technique.Notre plus grand défi,à nous,c'est le diagnostic.Nous devons être les champions du diagnostic.Et le bon,SVP.Peu de temps,et pas beaucoup de marge d'erreur(voire même pas du tout).Conséquences minimes ou catastrophiques,c'est selon.Avec jugement sévère non seulement des patients,mais aussi des pairs,pourtant souvent confrontés à la même réalité que nous.
Ca m'amène à la notion d "Erreur Médicale".Ce terme-là est tellement galvaudé,on ne sait plus ce qu'il veut dire.
Il y a quelque temps,j'ai répondu par écrit à un forum concernant "l'erreur médicale" (oui,oui,je sais,j'ai du temps à perdre).Je suis toujours frappée de ce que le grand public enfourne dans le sac "erreur médicale":tout y passe.On discutait de l'entrée de vigueur de la loi obligeant tout "fournisseur" de soins de santé à informer immédiatement le patient de tout événement pouvant avoir des conséquences délétères sur sa santé,fussent-elles minimes.Je vous soumets ce petit texte que j'avais pondu.Ca résume mon opinion sur les "erreurs médicales".
