Urgences au bord de la crise de nerfs
Marie-Claude Lortie
La Presse

Il est à peine passé 8 h en ce lundi matin printanier que la section des
urgences réservée aux cas les plus inquiétants, la salle de soins aigus, est
déjà remplie.

Un sans-abri complètement saoul qui s’est blessé à la tête durant la nuit
est étendu sur une civière, dans un couloir. Il crie, chante. Il est
complètement incohérent. Il devrait être branché sur un moniteur cardiaque,
mais aucun n’est disponible alors il attend dans le couloir. « C’est la
méthode auriculaire, dit à la blague l’urgentologue qui me fait visiter les
lieux. Tant qu’on l’entend chanter… »

Quelques minutes plus tard, une lumière s’allume et indique qu’un cas de
traumatologie est aux portes de l’hôpital. Plusieurs infirmières et l’unique
médecin des soins aigus se dirigent à toute vitesse vers la salle de
réanimation, où des ambulanciers arrivent avec un accidenté de la route – un
cycliste gravement blessé par deux voitures.

L’homme est dans un état critique. Il est conscient. Il gémit.

Autour du patient, l’équipe médicale s’occupe de suivre ses signes vitaux,
de soulager sa douleur et de comprendre pourquoi sa pression est en chute
libre.

Et le gars qui, quelques minutes plus tôt, était en train de servir les
petits-déjeuners aux patients de la salle d’à côté est rendu au cœur de la
crise, en train d’apporter à toute allure aux médecins les équipements dont
ils ont besoin. Pas le choix, il est le seul préposé au travail ce matin-là.

Pendant ce temps, la coordonnatrice de l’unité s’affaire à apporter les sacs
de sang pour les transfusions sanguines.

Tout à coup, un des médecins crie à tue-tête que le patient n’a plus de
pouls. L’inquiétude monte d’un cran.

Sur ces entrefaites, des policiers sont arrivés à l’hôpital et demandent à
parler au médecin qui hurle qu’il n’a pas le temps de répondre aux
questions, tout en ajoutant : « Oui, sa vie est en danger ! »

L’homme a plusieurs fractures et un gros vaisseau sanguin déchiré, tout près
du cœur.

***

Pendant ce temps, l’autre salle de soins aigus se remplit, mais personne ne
vient remplacer les infirmières affectées au cycliste accidenté.

Sur le tableau où on inscrit les noms des patients, les étiquettes aimantées
s’empilent. Entre le lit no 8 et le lit no 9, on coince un autre patient. Et
un autre un peu plus loin. Il y a maintenant le 7 et le 7 ¼ et le 7 ½…

« S’il y en a un qui fait un arrêt cardiaque, je ne sais pas comment on va y
accéder », dit un médecin. Il n’y a pratiquement plus de place pour circuler
entre les lits.

Il y a trois semaines, ajoute-t-il, il y avait 25 patients dans la salle. Il
y a de la place pour 13.

On donne congé à un monsieur souffrant de sérieux embonpoint qui est entré
aux urgences car il avait pris de l’éphédrine pour tenter de maigrir, ce qui
lui a causé de l’arythmie cardiaque.

Le sans-abri prendra sa place. Comme il hurle toujours, il fait peur aux
autres patients qui sont à deux pas. Non loin de lui, un monsieur souffrant
de problèmes cardiaques commence d’ailleurs à faire une petite crise
d’angine.

Les patients sont tous collés les uns contre les autres. Seuls des rideaux
peuvent leur procurer un peu d’intimité. Ils entendent les autres se
plaindre, parler dans leur sommeil, faire pipi dans les pots que leur
apporte l’unique préposé absolument débordé.

Il est tout seul dans cette unité. Seul quand arrive un blessé dans la salle
de réanimation, seul quand vient le temps des repas qu’il faut servir à
tous, seul quand tous ces malades décident que c’est le temps d’aller à la
toilette, seul quand le sans-abri décide de sortir de son lit et de marcher
alors qu’il est encore imbibé d’alcool, seul pour l’attraper avant qu’il ne
se casse la figure une seconde fois.

Ce préposé n’arrête pas une seconde.

Les médecins – un patron et un résident – et les cinq infirmières non plus.

***

Les cas s’empilent toujours : un monsieur alcoolique en sevrage, une jeune
fille qui fait une réaction allergique, deux autres cyclistes accidentés, un
monsieur qui a eu une faiblesse après avoir fait de l’exercice, une dame
maganée par la vie qui a fait une chute. « On est aujourd’hui, stie »,
répond-elle au médecin qui veut évaluer ses fonctions intellectuelles en lui
demandant la date…

« Appelez l’entretien ! »

C’est une infirmière qui crie dans le fond de la salle. Un monsieur âgé à
qui on vient d’installer une intraveineuse a vomi à terre. Ça commence à
sentir dans la salle au complet.

Un jeune homme qui s’est cassé plusieurs côtes dans un accident de vélo
commence à s’impatienter. Ça pue, ça crie. Il est là depuis plusieurs
heures. Il veut rentrer chez lui. Mais il doit attendre d’avoir une chambre
à l’étage car il doit passer quelques jours à l’hôpital. Il est à risque de
faire une pneumonie. Les infirmières et le médecin lui disent de patienter.
Le ton monte un peu. Il est aux urgences depuis presque 12 heures. Il n’en
peut plus.

Pendant ce temps, le monsieur à la crise d’angine s’est calmé car le
sans-abri s’est endormi. Mais le médecin cherche encore un cardiologue pour
interroger le défibrillateur d’un autre patient cardiaque qui n’arrête pas
de lancer des chocs.

Il est rendu 14 h 45, et le niveau de décibels a clairement augmenté. Les
proches des patients ne sont plus acceptés. Tout est trop tassé.

« Appelez l’entretien ! »

Le vieux monsieur a vomi de nouveau.

Une jeune femme qui souffre d’un grave mal de tête et de cou doit absolument
passer aux rayons X. Il faut cependant la mettre sur une planche. Tout le
monde attend. Finalement, le médecin se tanne et décide de la déplacer
lui-même avec l’aide des infirmières disponibles. « Si on attend que le
préposé ait le temps de faire ça, on va attendre encore longtemps et on
risque de rater l’heure de tombée pour la lecture des radios par un patron.
On ne peut pas se permettre d’attendre s’il y a eu dommage à une artère. »

Dans le fond de la salle, un homme qui est arrivé plus tôt le matin pour un
accident de vélo décide de partir. Il est fâché. On lui a soigné sa blessure
à la tête, mais durant toutes ses heures passées aux urgences, personne n’a
nettoyé ses égratignures aux mains et aux bras.

Les infirmières et le médecin s’excusent, la mine un peu basse.

La vie de ce monsieur n’est pas en danger. Mais il vient de leur rappeler ce
qu’ils craignent le plus et ce qui les démoralisent le plus : la possibilité
que dans le feu de l’action, dans la folie du débordement de leur unité de
travail et malgré leurs efforts surhumains pour tout faire en même temps,
des gestes de base pour les soins des malades soient oubliés.

Aux étages, le nombre d’infirmières par rapport aux patients est fixe,
explique l’urgentologue, « ici, aux urgences, le nombre d’infirmières est
fixe, mais le nombre de patients est élastique. On s’assure que tout le
monde survive. Mais on tourne les coins ronds. On s’arrange pour que ça
tienne. Et on se sent toujours coupable de ne pas avoir pu donner le
meilleur de nous-mêmes. »

--- URG-L
Les archives de la liste d'echange sont disponibles pour consultation
a l'adresse :
<http://webmail.niveau3.ca/public/mail-archives/[email protected]>.
L'acces est protege par mot de passe: usager: archives et mot de
passe: archives
 Les archives antérieures sont disponibles a :
<http://www.mail-archive.com/[email protected]>

Répondre à