Je transmets, sur sa demande, le mail de Pascale.



Amicalement,

B�rang�re
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Face à une difficulté, une étape à franchir, un deuil, certains d’entre nous
régressent. Je dis certains parce que c’est un système qui est le mien mais
je connais aussi de vrais « bulldozers » qui foncent dans la vie sans jamais
s’arrêter ni revenir en arrière. C’est leur stratégie, leur façon d’être et
d’avancer mais la ligne droite m’a toujours été étrangère et la rapidité
aussi.

Un personne qui m’est très proche a, il y a peu de temps, attiré mon
attention sur la façon dont je m’exprimais le plus souvent dans un échange
verbal : je pars d’une idée, digresse sur une autre, plusieurs s’enchaînent
ainsi et, finalement, sans que l’autre comprenne trop comment,
je reviens à l’idée d’origine.

Nous en avons conclu tous deux que mon système ressemblait à une marelle..
Les impatients, les rationalistes abandonnent vite, ceux qui m’aiment assez
pour rester curieux de ce que j’ai à dire ont la gentillesse,la patience et
l’humour d’entrer dans le jeu au lieu de me rabrouer en me disant
d’abréger…..

Dans le domaine plus étendu de la vie, l’image qui me vient naturellement
est celle « des chemins de traverse », des détours, des pauses
que l’on peut faire sans pour autant perdre l’idée du but final,
de ce vers quoi on veut aller.

Je reviens donc, après un détour de plus, sur la régression.

Dans ma classe, je retrouve chez certains enfants cette attitude qui m’est
familière et, paradoxalement, ce sont ceux qui me posent problème.
Les autres, les « bulldozers », sont bien rassurants :
on sait toujours où ils en sont, pas de danger que leur
trajectoire tracée comme un sillon de labour m’échappe mais je n’ai pas
encore trouvé la balise Argos qui me permettra de suivre sans interruption
le cheminement des autres.

Au mieux, nous retrouvons nous parfois aux différentes croisées des chemins.

Je constate alors les progrès, les étapes franchies, les blocages,
les régressions aussi puis nous nous quittons et je cogite
en solitaire sur mes notes, ils poursuivent leur aventure cognitive sans
moi.

Parfois, cela m’angoisse mais, finalement, il y a toujours des progrès à
constater à la rencontre suivante.

Depuis quelques temps, grâce à eux, une question m’est venue :

Comment profiter au maximum de nos retrouvailles pour écouter leur demande,
comprendre ce qui leur manque pour avancer et, si je le peux, offrir mon
aide ?

Je crois de plus en plus que la réponse est vraiment dans l’écoute et l’
attention portée à ce qu’ils disent, essaient de formuler, dans l’aide à la
formulation juste mais , les réponses, ils les portent déjà en eux, ils ont,
la plupart du temps, juste besoin qu’on les aide à les exprimer.
A ce moment là, j’entends souvent la petite formule magique :
«  Ah, mais c’est facile ! » et , fier de sa découverte toute neuve,
l’enfant va partager son enthousiasme avec ses copains.

Mais pourquoi régressent-ils ? Pour se rassurer dans le connu, le déjà vécu,
le déjà compris, pour reprendre des forces, conforter dans le succès assuré
leur estime d’eux-mêmes, parce qu’il sentent intuitivement que l’étape à
franchir est difficile mais importante.

Leur interdire cette régression ou émettre sur elle un jugement de valeur
négatif c’est les envoyer à l’échec, au mur et pourtant cela m’arrive
encore, par bêtise, impatience, réflexe pavlovien installé dans ma tête du
temps de « mon école » : celle de l’encre sur les doigts.
(Je donc régresse aussi souvent.)

Rien ne justifie jamais une telle attitude, ni les programmes, ni le
calendrier scolaire, ni les sacro-saintes « zévaluations », tous étrangers à
la logique, à la complexité de la vie.

Alors nous entrons ensemble en résistance dans ce « village gaulois » qu’est
notre classe : nous prenons notre temps, nous trichons avec les Romains, les
convaincus du bien fondé des outils précités ( en essayant tout de même de
ne pas les regarder avec trop de mépris comme des cons vaincus d’avance)..

C’est parfois risqué : il faudra bien un jour sortir de cette classe pour
affronter les murs et cheminer parmi les bulldozers devenus exemplaires en
d’autres lieux, mais, au final, je m’y retrouve souvent gagnante. Celui qui
avait l’air de faire marche arrière vient de bondir en avant avec une
énergie qui m’épate et il rattrape (voire dépasse) les autres.

C’est ainsi que Théo est passé sans transition du nombre 20 à 1000, d’une
pénible compréhension de l’addition à une totale maîtrise de la technique
avec ou sans retenues en un tout petit mois et après avoir « végété »
pendant six.

D’ailleurs je viens d’employer un mot-clé : végéter.

Non, il n’était pas arrêté, son savoir mûrissait en silence pour éclore au
grand jour quand les conditions lui sembleraient favorables et peu importe
que j’aie suivi ou pas les étapes de la germination, de l’enracinement..

J’ai parfois aidé avec un peu d’engrais ( naturel !), l’essentiel était de
ne pas labourer le carré ensemencé, de protéger la pousse des tempêtes, du
gel, des grêlons. Je faisais mon boulot de jardinière d’enfants….je ne serai
jamais « professeuredézécoles » dans l’âme !

Tout ça, c’est bien joli, ce regard ébaubi sur les « enfants perdus » et
leurs talents cachés mais , la maîtresse,quand est-ce qu’elle régresse ?

Sans arrêt ! Je vous l’ai dit, c’est mon système.

Comme j’ai aimé la fable du lièvre et de la tortue… A cette tortue, je me
suis sans cesse identifiée.
La carapace, quelle géniale invention de la nature : je sors la tête, les
pattes, j’avance, si je me sens menacée tout le monde aux abris et je
laisse passer le danger !

Les lièvres, les tigres , les lions me regardent goguenards mais ce n’est
pas grave, dès qu’ils sont repartis dans leur course (vers quoi ?)
 je ressors et j’avance.

Au début, j’avais honte d’être si lente, si vulnérable au regard des autres.
Puis on apprend à s’accepter grâce aux quelques utopistes qui croient encore
aux tortues et font l’éloge de la lenteur ( si, si , ça existe !), on fait
alors avec sa nature. On ne devient pas du jour au lendemain un Célestin,
une Elise, un Paul ( ne vous fâchez pas les autres que j’admire, la liste
est trop longue).

Alors je tâtonne, j’essaie : les outils, les techniques. Parfois je déniche
une idée qui me plait, j’expérimente, puis l’ivresse de la découverte passée
je panique devant ce qu’elle a bouleversé dans ma pratique, devant la perte
de contrôle qu’elle a suscitée,  parce que je suis face à l’inconnu et rien
ne vient me rassurer sur les choix que j’ai faits. Le doute s’installe :
Et si j’étais en train de faire une erreur majeure, de bricoler avec ma
fantaisie dans du vivant, de perdre ces pauvres gamins,
de leur faire perdre leur temps ? La culpabilité suit de près.

Alors, je régresse. Sous un prétexte fallacieux, j’explique à ma petite
troupe ahurie que «  cette semaine, il y a du boulot et qu’on va un peu
moins rêvasser, papoter, échanger nos connaissances au marché, etc…. »
pour avancer dans les choses ( incontournables bien sûr) qu’ils devront tous
savoir pour atteindre le nirvana du CE2.

Mes bulldozers affichent des sourires béats, les autres font la grimace et
se résignent: « ça lui passera ».
Ils me connaissent et m’acceptent pour ce que je suis momentanément : une
maîtresse qui régresse.

Pendant huit jours, la classe prend des airs sérieux….jusqu’à ce que j’ai la
preuve qu’on s’y ennuie tous assez fermement. Ils reviennent alors, timides
puis revendicatifs, me sortir de mes doutes et de mes peurs :

« - Ça fait longtemps qu’on n’a pas fait de découpage libre…

   - Tiens, j’ai fait un truc avec des nombres, je peux le présenter ?

   - Dis donc, on ne devait pas finir les marionnettes pour le spectacle ? »

Je ressors la tête et les pattes et on y va, convaincus que « l’air
sérieux »
ce n’est pas pour nous mais que ce qu’on fait ensemble, ça, c’est
drôlement sérieux !

Pascale BORSI

CP/CE1- Ecole Marie CURIE- LISIEUX (14)


Je viens de retrouver dans mes « archives » un texte libre émouvant :

RÊVE

Je suis entrée dans une forêt de gens.

Ils étaient hauts comme des arbres

et je me suis perdue.

Pour retrouver mon chemin,

j’ai attendu la nuit

parce qu’il y a des étoiles

et puis aussi, des fois,

des personnes qui tiennent une lumière.

Alors, j’ai retrouvé ma maison ,

mon chat et mon chien.

Parfois la vie fait peur !

LUCIE (7ans)







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