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La contrefaçon, vrai ou faux terrorisme ?

Lors d'un colloque, pouvoirs publics et fabricants ont réclamé de nouvelles
lois plus répressives.

par Florent LATRIVE
QUOTIDIEN : jeudi 17 novembre 2005

Pour convaincre de la justesse de sa cause, rien ne vaut la trouille. A
l'écran, s'affichent les mots : «contrefaçon et terrorisme sont liés», sur fond
d'un avion s'écrasant sur les Twin Towers. Cette vidéo a servi d'illustration à
un raout mardi soir à l'Assemblée nationale sur les dangers de l'empire du
faux, réalité «tragique» où l'«on a, face à nous, une organisation extrêmement
puissante», selon le ministre délégué à l'Industrie François Loos. Organisé
tout à la fois par les pouvoirs publics et le lobby spécialisé de l'Union des
fabricants, le colloque «Contrefaçon et piraterie numérique» visait à réclamer
de nouvelles lois pour réprimer le faux... et préparer une campagne de
sensibilisation à destination du public prévue à la mi-janvier. 

Sexiste. La contrefaçon a bien explosé ces dernières années; elle ne touche
plus seulement le luxe mais les pièces détachées automobiles, les jouets, ou
les médicaments. Faut-il en conclure que «vous, mesdames, qui achetez de
fausses lunettes», selon l'expression un rien sexiste de Bernard Brochand,
député, maire UMP de Cannes et président du Comité national anticontrefaçon,
«financez le terrorisme ?» «Il y a des éléments du crime organisé qui
interviennent, comme partout où il y a du fric à se faire, comme dans le jeu ou
la prostitution, précise un sinologue, auteur d'un rapport confidentiel sur la
contrefaçon pour un organisme gouvernemental. Mais laisser croire que Ben Laden
se finance avec de fausses Nike, c'est très malhonnête.»

Cette focalisation permet de minorer les raisons économiques de l'envolée du
trafic, dopée par la libéralisation du commerce international, la
sous-traitance dans les pays à bas coût et l'importance croissante des marques,
de l'innovation et de la création, tous protégés par la propriété
intellectuelle et susceptibles d'être contrefaits. Marc-Antoine Jamet, de
l'Union des fabricants, affirme que «le lien entre sous-traitance et
contrefaçon n'est pas avéré». Mais quand 70 % du volume mondial de montres
proviennent de Chine, souvent pour le compte des horlogers suisses ou japonais,
nulle surprise à voir proliférer là-bas les fausses Rolex, ni à les voir
revenir dans les pays du Nord. «Les entreprises veulent le beurre de la
délocalisation et l'argent du beurre en augmentant leurs bénéfices dans les
pays émergents», poursuit le chercheur.

Agacé. La menace du crime organisé masque aussi les manoeuvres de certaines
firmes qui s'associent opportunément à une lutte aux aspects indiscutables ­
par exemple quand il s'agit de supprimer le trafic de faux médicaments ­,
souvent mortels. En guerre contre le téléchargement gratuit via l'Internet,
Nicolas Seydoux, le président de Gaumont, a ainsi plaidé mardi pour un
allègement du pouvoir de la Commission nationale de l'informatique et des
libertés (Cnil), qui interdit la surveillance systématique des internautes. On
est loin du crime organisé, mais cette cause a visiblement séduit Bernard
Brochand, agacé par la Cnil qui lui a causé «des problèmes invraisemblables à
Cannes pour la vidéo surveillance».

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