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Guerre de l'information made in France

Dans: Articles, Technologies, Enjeux, débats, prospective, Confiance
et sécurité, eDémocratie, Innovation, R&D - Par Jean-Marc Manach le
25/11/2005

"La guerre du Golfe fut une guerre où une once de silicium dans un
ordinateur a pu avoir plus d'effet qu'une tonne d'uranium".
Alan D. Campen, The First Information War

"Le secteur des technologies de l'information et de la
communication doit constituer une priorité nationale, comme le fut en
son temps le nucléaire", déclarait le député (UMP) Bernard
Carayon dans son rapport sur le budget 2006 intitulé "Environnement
et prospective de la politique de défense". De même que, sous
l'impulsion du général de Gaulle, la France se lança dès 1945
dans la course à la bombe atomique, la France investit aujourd'hui
dans la "guerre de l'information", tant pour ne pas être
distancée par les Etats-Unis que pour conforter sa souveraineté
nationale, et l'Europe de la défense.

La guerre de l\'information au CELAR
"Centre technique de la guerre de l'information", le Centre
d'électronique de l'armement (CELAR) travaille sur la guerre
électronique, les systèmes d'information, télécommunications, la
sécurité de l'information et les composants électroniques. Fort
d'un effectif de 900 personnes en 2004, il ne dispose pas d'autant
de moyens que le pôle défense du Commissariat à l'énergie
atomique qui dénombre, quant à lui, 4 500 collaborateurs. En visite
au CELAR, en octobre 2004, Michèle Alliot-Marie n'en déclara pas
moins que "la guerre de l'information est au premier plan de la
guerre moderne. Elle le sera plus encore demain", ce qui "place le
CELAR en première ligne de notre système de défense (...) Il en va
de notre capacité à faire valoir notre position voire à prendre
l'initiative d'opérations. Plus largement, il en va de la
capacité de la France à tenir son rang dans le monde et sa place dans
le concert international".

A l'occasion d'un colloque consacré à la "Guerre électronique
en France au XXe siècle" en l'an 2000, Jean-Paul Gillyboeuf,
chargé de mission auprès du ministre de la Défense et ancien du
CELAR, rappelait pour sa part que "dans le domaine militaire,
l'importance de l'information n'est pas une découverte
contemporaine : dans son Art de la guerre, Sun Tzu proclame que " La
guerre, c'est l'art de duper ". Ce qui est nouveau, c'est le
développement des technologies électroniques, l'explosion de
l'informatique, les progrès des techniques de traitement du signal,
enfin la conquête de l'espace. Tout cela offre des moyens
considérables pour recueillir, traiter, modifier, diffuser
l'information : c'est pourquoi on parle de 'guerre de
l'information'".

Notion parfois fourre-tout, recoupant à la fois les mondes civils et
militaires, elle connaît de nombreuses définitions (.pdf). Le Dr John
Alger la résume ainsi : "la guerre de l'information est
l'ensemble des actions entreprises dans le but d'obtenir la
supériorité de l'information, en affectant les informations, le
traitement de l'information et les systèmes d'information de
l'ennemi, tout en protégeant ses propres informations, traitements
de l'information et systèmes d'information". Pour Gillyboeuf,
"la guerre de l'information peut être décomposée comme suit : le
renseignement ; la cryptologie ; la guerre électronique, qui permet de
dégrader, modifier, détourner les signaux et informations utilisés
et transmis par les moyens de communication et les moyens de détection
(radars, autodirecteur) ; le piratage des moyens informatiques, qui, au
travers d'accès illicites aux ordinateurs, permet de dégrader, de
modifier leur fonctionnement, voire de les neutraliser ; la destruction
physique des centres de commandement et des moyens de liaison sur le
terrain ; les opérations psychologiques, facilitées par
l'utilisation des médias, qui permettent d'influencer les
populations : elles ont toujours existé pour décourager, pacifier ou
perturber les forces adverses."

Schema de la guerre electronique

Dans le jargon militaire français, on parlait jusqu'ici de C3R (pour
"commandement, communications, conduite des opérations,
renseignement") pour désigner le système de forces dont
l'"espace militaire constitue une composante essentielle" et qui
"a pour objectif de maîtriser l'information (et) vise également
à dégrader, leurrer ou détruire si nécessaire les fonctions C3R de
l'adversaire".

Le député (PS) Jean Michel, rapporteur du volet espace,
communications, disuassion du budget 2006, relève pour sa part que
"depuis l'été 2005, le système de forces C3R a été remplacé
par le système « commandement et maîtrise de l'information »",
l'armée française s'étant alignée sur la terminologie
anglo-saxonne, qui parle de "Command, Control, Communications,
Computers, Intelligence, Surveillance, and Reconnaissance" ( C4ISR),
rajoutant les notions d'informatique, de surveillance et de
reconnaissance (par l'image) au C3R. Signe de l'importance qui lui
est accordé, "le poids budgétaire des systèmes C4ISR (interarmées
et différentes armées) est en moyenne de 1,4 milliard d'euros par
an, soit environ 9 à 10 % du budget d'équipement".

"Eh oui, chers amis continentaux, nous vous avons espionnés"

Le siège de la National Security Agency Les Etats-Unis sont encore
plus clairs. La célèbre National Security Agency (NSA), l'un des
plus puissants des services de renseignements américains (1) définit
ainsi son objectif, pour 2009 : "la supériorité des Américains et
de leurs alliés en matière d'information". La NSA est en effet en
charge, non seulement de tout ce qui a trait à la cryptographie, et
donc à la sécurité informatique, des Etats-Unis, mais aussi de la
surveillance, de l'interception et du déchiffrement des
télécommunications -téléphone, fax, e-mails, etc., à exception de
celles des Américains.

Le plus célèbre des programmes de la NSA est connu sous le nom de
code Echelon. Il ne s'agit là que de la partie immergée de
l'iceberg des armes et programmes de type C4ISR, mais il n'est pas
inutile d'en reparler, ne serait-ce que parce que la France semble
vouloir l'imiter. Au sortir de la seconde guerre mondiale, les USA
ont passé un accord -encore secret, intitulé UKUSA- avec le
Royaume-Uni, puis avec le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande
, afin d'y implanter des stations d'écoute des
télécommunications. Plusieurs rapports parlementaires européens
levèrent le voile sur ce programme à la fin des années 90.

Ce qui est moins connu, par contre, c'est que des journalistes du
Village Voice ont dénombré, en 1999, pas moins de 175 stations
d'interception disséminées dans plus de 50 pays, dont 10 membres de
l'Union Européenne (Danemark, Allemagne, Finlande, Grèce, Italie,
Pays-Bas, Norvège, Portugal, Espagne et Suède), et même en Chine
(2). Toutes ont fourni la NSA en informations, sans pour autant avoir
l'assurance de bénéficier, en retour, de renseignements de la part
des USA, contrairement aux signataires du pacte UKUSA, qui
bénéficient quant à eux de certaines des informations qualifiées ou
déchiffrées par la NSA et ses pairs anglo-saxons.

Une cartographie d\'Echelon

Initialement censé servir à l'espionnage du bloc de l'Est,
Echelon ne s'est pourtant pas effondré avec les soviétiques. On
assiste au contraire à une progression exponentielle du nombre des
interceptions : en France, Bernard Carayon révélait ainsi en 2003 que
les interceptions militaires de télécommunications avaient progressé
de 400 % en 5 ans. Les attentats du 11 septembre 2001 sont passés par
là, les "progrès" -si l'on peut dire- en matière d'écoutes
et de surveillance aussi, enfin, le grand public tout comme les
autorités ne comprendraient pas que les forces de l'ordre ne
profitent pas de tous les moyens technologiques à leur disposition. Au
Royaume-Uni, les services de police flirtaient ainsi avec les 500
demandes de placement sur écoute, par an, dans les années 80. La
barre des 500 est franchie en 1990, celle des 1000 en 1996, et l'on
frôle les 5000 en 2004.

D'autre part, au vu de la guerre économique que se livrent les
grandes puissances, de la course aux innovations technologiques dans
laquelle elles sont lancées, et du fait que ces dernières sont bien
souvent duales, à la fois civiles et militaires, les services de
renseignement occidentaux se sont en partie recyclés dans
l'intelligence économique. Non seulement parce que les armées ne
veulent pas être prises en défaut, mais aussi parce que c'est leur
intérêt de voir leurs prestataires leur proposer ce qui se fait de
mieux en la matière. Ces prestataires, souvent prescripteurs,
embauchant bien souvent d'anciens militaires ou membres des services
de renseignement, la frontière entre ce qui relève de la sécurité
des Etats et ce qui a trait aux intérêts du secteur tend à
s'estomper -sans même parler des collusions, au sein de la
présidence Bush, existant entre les faucons et ce qu'Eisenhower
appela, pour mieux le dénoncer, le "complexe militaro-industriel"
(3).

De nombreux observateurs estiment par ailleurs que l'Advocacy Center,
l'organisme américain de soutien au commerce extérieur, permet à
un certain nombre d'entreprises privées de bénéficier des analyses
et tuyaux de la NSA, entre autres services de renseignement
américains. Un questionnaire permet en effet aux sociétés qui
voudraient bénéficier de l'aide de l'Advocacy Center de décrire
le marché qu'elles veulent conquérir, les acteurs en lice
(décideurs gouvernementaux, partenaires commerciaux, compétiteurs
étrangers), si certains bénéficient de l'aide de leurs pays
respectifs, combien cela pourrait rapporter à l'économie
américaine, etc. En contrepartie, les demandeurs s'engagent à ne
corrompre, directement ou indirectement, aucun officiel étranger.

Cette volonté de lutter contre la corruption fait écho à la seule
reconnaissance officielle qui ait jamais été faite de l'existence
d'Echelon. En mars 2000, et en réponse à la polémique ayant suivi
la révélation, en Europe, de cette vaste entreprise d'espionnage
des télécommunications par les anglo-saxons, James Woolsey, ancien
directeur de la CIA , publia un article intitulé "Pourquoi
l'Amérique espionne ses alliés" dans le Wall Street Journal
Europe : "Eh oui, chers amis continentaux, nous vous avons espionnés
parce que vous distribuez des pots-de-vin". Ce qui n'a d'ailleurs
jamais été contesté.

Duncan Campbell, un journaliste britannique à l'origine de la
majeure partie des preuves de l'existence du programme Echelon,
ajoute qu'il rapporterait, chaque année, 25 milliards de dollars de
contrats aux firmes américaines. Mais aussi, et au-delà de cas
concrets d'espionnage économique et géostratégiques, qu'il
permet aux anglo-saxons de surveiller d'autres cibles qui n'ont
pourtant rien à voir avec la corruption, le terrorisme ou les cibles
militaires des anglo-saxons, tels que des ONG (Amnesty International,
Greenpeace, ou encore Mère Thérésa), des journalistes, la princesse
Diana et même des ministres britanniques, espionnés, via UKUSA, par
les services canadiens à la demande de Margaret Thatcher, qui les
soupçonnait de trahison, mais qui ne pouvait demander aux services
anglais de les surveiller.


Extrait d'une vieille brochure de l'armée française destinée à
sensibiliser les soldats à la conduite de la guerre électronique

"Frenchelon"

On ne dispose pas, pour la France, de tels exemples concrets
d'espionnage électronique. On sait par contre qu'elle s'est elle
aussi lancée dans ce type de guerre de l'information. Avant de
défendre "le secteur des technologies de l'information et de la
communication" militaire, Bernard Carayon s'était fait connaître
en 2003 avec un rapport sur l'intelligence économique. Et c'est
suite à ce rapport qu'a été créé le poste de haut responsable
chargé de l'intelligence économique, confié à Alain Juillet, qui
venait, en 2002, d'être nommé n°2 de la DGSE.

Le parcours de ce dernier est pour le moins étonnant, mais
révélateur. Selon L'Expansion, après avoir passé sept ans dans
les paras, en 1969, tout juste diplômé de la prestigieuse Stanford
Business School, il est engagé au service commercial de Pernod Ricard
du temps où Charles Pasqua (qui reconnaît "bien le connaître",
mais refuse d'en dire plus) était soupçonné d'y servir de
courroie de transmission avec les services secrets. A la fin des
années 80, Juillet est chargé de restructurer l'Union Laitière
Normande (Mamie Nova, Elle & Vire...), de lancer le camembert Coeur de
lion, de redresser France Champignon puis de vendre la branche
française de Marks & Spencer... tout en émargeant, clandestinement,
au service de la DGSE. Sa promotion, aux plus hautes responsabilités
de l'appareil français du renseignement, démontra s'il en fut
l'importance accordée par le gouvernement à l'intelligence
économique, et la mutation en cours de son appareil de renseignement
militaire.

Alain Juillet qui, prenant exemple de l'Advocacy Center, déclara en
effet, en mai 2004 : "nous n'avons donc plus le choix, notre pays
doit se mobiliser pour développer l'intelligence économique en
fournissant aux entreprises les informations stratégiques qu'il
possède pour leur permettre de rester dans le grand jeu mondial",
avant de préciser sa pensée : "nous pouvons être amené à
renseigner sur le plan technique ou à fournir des données
économiques aux entreprises n'ayant pas la capacité de se les
procurer directement."

Si la prise de conscience politique date probablement du rappport de
Bernard Carayon (4), le tournant militaire date quant à lui de la
première guerre du Golfe. L'armée française, qui ne bénéficiait
pas de moyens technologiques à la hauteur de ceux de son homologue
américaine, se retrouva en effet en état de dépendance des
Etats-Unis, qui refusèrent de partager leurs renseignements, notamment
satellitaires. La France décida alors, dès 1992, de lancer ses
propres satellites et de se doter d'une Direction du Renseignement
Militaire, chargée de planifier, coordonner et conduire les actions
jusque-là réparties entre plusieurs unités, sinon inexistantes.

Une Brigade de Renseignement et de Guerre électronique fut ainsi
créée en 1993, afin de regrouper les différentes unités en charge
de ces questions. La DRM déploya par ailleurs un certain nombre de
"détachements avancés des transmissions" chargés (.pdf) de la
"mise en oeuvre de matériels d'écoute et d'analyse des
informations collectées à l'aide de champs antennaires et autres
capteurs d'émissions électromagnétiques". En d'autres termes,
d'espionner les télécommunications, à la manière du programme
Echelon.

Vue aérienne de la station de Domme La DGSE dispose elle aussi de ses
propres stations d'écoute, la plus connue, et la plus importante,
étant à Domme, dans le Périgord. Au total, l'armée française
disposerait d'une quinzaine de champs d'antenne, de Djibouti à
Dakar en passant par la Réunion, la Nouvelle Calédonie et Kourou, en
Guyane. Sur la trentaine de pays disposant de tels systèmes
d'écoute des télécommunications, seule la France (avec ses DOM-TOM
et ses ex-colonies), les Etats-Unis et leurs alliés disposent de
territoires répartis dans le monde entier, leur permettant
d'écouter la quasi-totalité des télécommunications. Ce que les
anglo-saxons ont ironiquement surnommé Frenchelon est cela dit moins
puissant qu'Echelon, non seulement parce que la France ne bénéficie
d'aucun soutien, ou presque, comparé au nombre de pays participant,
directement ou non, au programme anglo-saxon, mais aussi parce que le
nombre de satellites espions français est sans commune mesure avec le
dispositif américain.

Fin décembre 2004, le site GlobalSecurity.org dénombrait en effet 138
satellites militaires américains, 61 russes, 10 chinois, et une
dizaine d'européens. Dans son rapport précité, Jean Michel
précise pour sa part que, si les Etats-Unis disposent de 31 satellites
de télécommunications, de quinze satellites d'écoute, de sept
satellites d'alerte avancée, de trois satellites d'imagerie
optique, et trois pour l'imagerie radar, d'un démonstrateur de
surveillance de l'espace et de trente autres pour la navigation par
satellite, l'Europe ne comptabilise quant à elle que douze
satellites de télécommunications, deux satellites optiques, et deux
démonstrateurs d'écoute.

"Bâtir ensemble les programmes dont l'Europe a besoin"

Si l'Europe est à la traîne des Etats-Unis, la France fait par
contre office de leader européen. Elle est en effet le seul pays de
l'Union à bénéficier de satellites d'observation spatiale
optique, Hélios 1 & 2, conçus, non seulement pour permettre
l'élaboration de plans de frappe nucléaire, mais aussi afin de
supplanter le déficit en images que la guerre du Golfe avait
révélé. Hélios 2, lancé le 18 décembre 2004, permet ainsi
"d'atteindre une très haute résolution, de l'ordre de quelques
dizaines de centimètres (...) de prendre des images de jour comme de
nuit (et d') identifier la différence entre un char et un
tracteur".

Les microsatellites Essaim Le même jour, la France lançait également
quatre microsatellites "de la taille d'une machine à laver" qui,
faisant suite à deux précédents démonstrateurs d'écoutes
électromagnétiques, Cerise et Clémentine, lancés respectivement en
1995 et 1999, permettent à la France de rejoindre "les Etats-Unis et
la Russie dans le cercle très fermé des pays qui possèdent de tels
systèmes". Essaim, tel est le nom de ce programme, "compagnon de
guerre de l'information d'Hélios 2A (...) a pour mission le
recueil du renseignement électromagnétique (ROEM) avec pour but de
réaliser une cartographie des émetteurs de télécommunication (...)
Cette surveillance favorise la détection d'indices d'alerte, telle
une crise ou une menace naissante et donc de préparer les
interventions pour y faire face." En juillet dernier, on apprenait
que quatre autres microsatellites de renseignement électromagnétique
devraient être lancés fin 2009.

Le 28 octobre 2005, Michèle Alliot-Marie inaugurait le
"Dupuy-de-Lôme", nouveau navire-espion de la DRM, "le plus
moderne de sa catégorie dans le monde entier". Pour madame le
ministre de la Défense, "la protection de la France ne peut pas
être efficace si la surveillance se limite au territoire national. Il
faut aller de plus en plus loin dans le renseignement et être capable
d'intercepter les communications partout dans le monde". Le gros
avantage de ce bateau est en effet qu'il est en droit de rester dans
les eaux internationales, et donc dans les régions non couvertes par
les stations d'écoute de la DRM et de la DGSE, "comme en Océan
Indien ou dans le Pacifique".

Le 13 octobre 2005, la France lançait également Syracuse III,
"Système de radiocommunications utilisant un satellite"
améliorant le débit des transmissions autorisés par ses
précédentes versions, mais aussi la sécurité des communications,
tant en terme de chiffrement que de résistance au brouillage, et
multipliant par 6 le nombre de stations de réception. De plus,
Syracuse III "met en oeuvre, pour la première fois dans un système
militaire, une solution large bande ADSL (sic) par satellite" issue
d'un projet du Centre National d'Etudes Spatiales, Agora, initié
en 2003 et qui visait à mettre en orbite un satellite à faible coût
pour les zones rurales, montagneuses ou désertiques.

Le MINREM La France et l'Italie auraient à ce titre commencé à
négocier le développement futur d'un satellite de
télécommunications à usage mixte civil/militaire, Athena, lui aussi
basé sur Agora. Un certain nombre de programmes de type C4ISR sont, de
même, initiés en coopération avec d'autres pays, notamment
européens, à l'instar de plusieurs des drônes de l'armée
française, composantes essentielles de la guerre de l'information
auxquels elle prête une attention toute particulière. Hélios est
pour sa part partagé avec l'Italie, la Belgique et l'Espagne
-quand bien même la France, principal bailleur de fonds, et de
technologies, accapare la grande majorité des informations. En mai
2004, l'OTAN annonçait ainsi qu'elle préféré l'offre
européenne, proposée par la France, l'Italie et le Royaume-Uni, à
celle des Etats-Unis, pour fournir, jusqu'en 2019, les nouveaux
moyens de télécommunications militaires par satellite (SATCOM) aux 26
nations qui la composent.

Au vu du coût de ce type de technologies, si l'on n'entend plus
vraiment parler, comme ce fut le cas en 2001, d'un "grand système
de renseignement européen", l'objectif reste toujours de
mutualiser (que ce soit avec le civil, ou les armées d'autres pays)
un certain nombre de ces programmes. A l'occasion du lancement des
satellites Hélios et Essaim, Michèle Alliot-Marie précisait ainsi
que "seule une dynamique européenne permettra de répondre à
l'ampleur des besoins (...) Notre effort de recherche nous permettra
de donner une impulsion à cette démarche, qui doit être résolument
européenne. La France continuera à jouer un rôle moteur dans ce
domaine (...) afin de bâtir ensemble les programmes dont l'Europe a
besoin".

Dans son "avis" sur le budget "Environnement et prospective de
défense" pour 2006, le député (UMP) Yves Fromion évoque quant à
lui, pour ce qui est du recueil du renseignement, "le développement
de l'accès au trafic international, notamment à haut débit, et la
montée en puissance de l'interception de la téléphonie mobile par
satellite. A cela s'ajoutera la poursuite des projets de
mutualisation, avec en particulier l'installation du personnel et des
antennes d'interception d'un centre situé outre-mer, réalisé en
partenariat avec la DRM."

Yves Fromion estime également que "pour bénéficier d'un
dispositif cohérent et complet, les Européens devront s'entendre et
maîtriser le couple constitué par l'espace et les drones. Faute de
quoi, ils s'exposent à être dominés encore longtemps par
d'autres acteurs". Paul Quilès, qui s'est lui aussi penché sur
le sujet, évoque ainsi "la dissymétrie entre des Etats-Unis dont la
supériorité en matière spatiale militaire est écrasante et une
Europe, nouvel acteur encore balbutiant dans ce domaine, est énorme :
comment comparer un Etat qui dépense 18,6 milliards de dollars par an
(chiffres 2005) et une union d'Etats qui consacrent, de manière
partiellement coordonnée, 1,9 milliard d'euros par an au spatial
civil et militaire - dont 500 millions d'euros dépensés par la
France pour le seul spatial militaire ? Comparaison d'autant plus
délicate quand on sait que les premiers ont augmenté ces crédits de
25 % entre 2001 et 2003". Ce qui n'empêche pas la délégation
générale pour l'armement (DGA) de travailler sur plus d'une
vingtaine de programmes de type C4ISR.


Extrait d'une vieille brochure de l'armée française destinée à
sensibiliser les soldats à la conduite de la guerre électronique

Vous avez demandé les renseignements militaires ? Ils sont @yahoo.fr

En attendant, toute pionnière européenne qu'elle peut être en la
matière (5;), la France a encore de nombreux efforts à faire. Ainsi,
Bernard Carayon a dénoncé à plusieurscompagnie ne représentait pas
"la composante expérimentale de la Guerre Electronique", chargée
"d'assurer une veille technologique dans le domaine des
télécommunications".

La communication semble aussi poser quelques problèmes à la "grande
muette" : le sous-site web du ministère de la Défense consacré à
la DGSE est ainsi désèspérement vide et le site (non officiel, mais
truffé d'infos) que lui avaient consacré quelques passionnés a
été fermé (sans que l'on arrive à savoir pourquoi) l'an passé.
Dans son rapport, Bernard Carayon avançait ainsi qu'"il est
invraisemblable que la Direction ne dispose toujours pas d'un site
Internet propre, à l'instar de ses homologues étrangers, comme la
CIA ou le Secret intelligence service britannique qui vient d'ouvrir
son site internet : www.sis.gov.uk. Ces pudeurs, ou ces
pusillanimités, restent incompréhensibles".

La page officielle consacrée à la DRM propose quant à elle, en tout
et pour tout, 6 lignes de présentation. En cherchant bien, on trouve
bien, sur l'annuaire du site du Portail de l'armement, qui "a
vocation à être un lieu d'échange et de travail pour l'ensemble
de la communauté de défense française et européenne", et permet
de se renseigner sur les appels d'offres, la fiche de la DRM, et
quelques noms, et adresses. Mais si l'on veut lui écrire par e-mail,
il faut le faire à des adresses en @laposte.net, pis : @yahoo.fr... La
salle de consultations des marchés du ministère de la défense
recense d'ailleurs 116 avis comprenant des e-mails en yahoo.fr.
Imagine-t-on de voir les adresses e-mail de la NSA en @hotmail.com, ou
@wanadoo.com ? Mais tout n'est pas perdu : dans son rapport, Yves
Fromion avance en effet que "le programme du pôle national de
cryptanalyse et de décryptement se poursuivra, avec l'acquisition de
nouveaux moyens informatiques puissants (et que) la DGSE bénéficiera
de la création de 20 postes, essentiellement destinés à accroître
ses moyens de cryptologie." Gageons qu'ils contribueront également
à la sensibilisation des militaires aux rudiments de la sécurité
informatique.

Logo de la page kids du site web de la NSA La majeure partie des
services de renseignement américains disposent de sites web, à
commencer par la NSA, qui propose même une section spéciale destinée
aux enfants et leur permettant, aux travers de jeux, de coloriages et
de quizz, de se familiariser avec l'"intelligence"
(renseignement, en VF). En France, il faut fouiller dans les rapports
parlementaires pour parvenir à s'informer (6). Depuis quelques
temps, on assiste cela dit à un relatif "coming out" du volet
"guerre de l'information" de l'armée française. En septembre
2003, France 3 diffusait ainsi un reportage sur le plus important des
centres d'écoute et d'interception de la DGSE. Le 14 juillet 2004
défilait sur les Champs Elysées un aréopage de la Brigade de
Renseignement, qui regroupe les différentes unités militaires de
"guerre électronique". Mais si, à en croire tous ces politiques
pour qui la guerre de l'information doit être, au XXIe siècle, ce
que le nucléaire fut à la guerre froide, l'effort doit être
européen, il devrait aussi, à tout le moins, concerner ses propres
citoyens.

Et ce, d'autant plus que ces technologies, de prime abord militaires,
commencent aussi à être utilisées dans le cadre d'opérations de
maintien de l'ordre. L'armée de l'air a ainsi procédé à
l'expérimentation de l'un de ses système de drones "à
l'occasion du sommet du G8 à Evian, en juin 2003, et lors des
cérémonies commémoratives du débarquement en Normandie, en juin
2004". Et Dominique de Villepin a créé, en janvier dernier, un
Centre des technologies de la sécurité intérieure (CTSI) visant,
entre autres, à équiper les CRS de drones, et à aider la DST et les
RG à se doter de "techniques permettant de repérer un courriel dans
le flot circulant sur la Toile", d'intercepter les communications
par satellite ainsi que celles de téléphones mobiles à
l'étranger.

Et il ne faudrait pas que toutes ces capacités de surveillance, de
brouillage et d'interceptions des télécommunications ne fassent le
lit de Big Brother et ne dérivent vers des usages liberticides. A ce
titre, on remarquera, avec l'ancien juge antiterroriste Alain Marsaud
(UMP) que "la France est l'un des seuls pays démocratiques, avec
le Portugal et la Turquie, à ne pas disposer d'une commission
parlementaire de contrôle" de ses services de renseignement, et que
la France a beau jeu d'en appeler à ses partenaires européens alors
qu'elle est tout sauf transparente à ce sujet. Nicolas Sarkozy vient
d'annoncer la mise en place d'un groupe de travail qui devrait
"déposer un texte avant le 15 février, soit une proposition de loi,
soit un projet de loi du gouvernement" allant en ce sens. Gageons
qu'on en apprendra donc peut-être un peu plus sur l'utilisation
qui est faite de toutes ces technologies de guerre de l'information.

Jean Marc Manach

PS : un certain nombre de liens renvoient vers des copies de pages web
effectuées par archive.org, le nouveau site du ministère de la
Défense ayant expurgé un certain nombre de ses anciennes pages web.

.........

1. La NSA n'a le droit de divulguer ni son budget, ni le nombre de
ses employés; elle affirme néanmoins pouvoir rivaliser avec les 50
premières sociétés du classement Fortune 500, et l'on estime
qu'elle est le premier employeur de mathématiciens au monde. Selon
James Bamford, qui révéla en 1982 l'existence de la NSA, elle
emploierait plus de 60 000 personnes, plus que la CIA et le FBI
réunis. On vient par ailleurs d'apprendre que le budgetcumulé des
15 services de renseignement américains était de 44 milliards de
dollars. Il n'était "que" de 27 milliards en 1998.

2. En 1978, Jimmy Carter et Deng Xioping signaient en effet un accord
permettant à la CIA de bénéficier des renseignements interceptés
par les stations d'écoute de Qitai et Korla, situées près de la
frontière sino-russe.

3. Dans un dossier passionnant intitulé Cyberwar, Tony Fortin avance
même que "le complexe militaro-industriel a produit et façonné les
jeux vidéo (...) L'apparition du complexe militaro-industriel du
divertissement qui se traduit par un transfert constant des
technologies développées à l'intérieur du marché des jeux vidéo
vers le Pentagone (...) a abouti à déléguer une part de
l'entraînement des soldats à des sociétés privées concevant les
simulateurs virtuels. Ce partenariat profitait jusqu'alors surtout à
l'armée : celle-ci bénéficiait des dernières innovations
technologiques produites dans le commerce sans avoir à en payer le
développement. (...) Néanmoins, les années 90 qui témoignent
d'une massification des jeux vidéo vont faire émerger une nouvelle
synergie. Le Pentagone va directement injecter des dépenses de
recherche et investissement dans l'industrie des jeux."

4. En 1994, le rapport Martre lança bien la notion d'intelligence
économique en France, mais il la traitait essentiellement sous le seul
angle des entreprises, la définissant l'"ensemble des actions
coordonnées de recherche, de traitement, de distribution et de
protection de l'information utile aux acteurs économiques obtenue
légalement" (c'est moi qui souligne). Il fallu attendre le rapport
Carayon pour voir les pouvoirs publics français se saisir de la
question.

5. Ainsi, la Tour Eiffel ne fut pas détruite afin de permettre aux
militaires français d'"effectuer des expérimentations sur la
portée des ondes électromagnétiques, sur les interférences entre
plusieurs émetteurs ainsi que sur la vulnérabilité aux écoutes de
la télégraphie sans fil. La France fut par ailleurs à l'origine de
l'appareil qui permit aux Alliés de détruire la quasi-totalité des
sous-marins nazis, et la première compagnie de guerre électronique
française date de la guerre d'Indochine.

6. Exception faite de la liste de diffusion lancée l'an passé par
l'auteur de ces lignes, et de l'association Guerrelec, il
n'existe en effet quasiment aucune source d'information libre et
ouverte consacrée à la guerre de l'information.

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