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Al-Jazeera ou comment faire l’unanimité contre soi
(© Jean-Jacques CÉCILE, 27 novembre 2005 ; ce texte est extrait de
l’ouvrage publié en mars 2005 aux éditions Ellipses sous le titre
Espionnage Business) - On a vu que CNN s'est attirée l'ire des faucons de
Washington après avoir signé avec al-Jazeera un contrat d'exclusivité ;
or, s'il est un média qui s'est tour à tour vu vilipendé par toutes les
parties en présence, c'est bien la chaîne de télévision qatarie. A tel
point que Faisal al-Qassem, l'un de ses présentateurs, déclara : "J'ai été
personnellement accusé d'être un agent de tous les services de
renseignement au monde, à part ceux de la Côte d'Ivoire et du Burkina" 1,
propos faisant écho à ceux de son collègue Jihad Ballout pour qui son
employeur se vit tour à tour qualifier de "station d'al-Qaeda, de taupe de
la CIA, de télévision irakienne et de chaîne d'Israël"2.
Une manière de collusion entre la Central Intelligence Agency et
al-Jazeera apparaît peu probable tant le média moyen-oriental a gêné le
jeu des Américains notamment en Afghanistan. Du reste, l'animosité entre
Washington d'une part et la chaîne de télévision qatarie d'autre part
semble avoir été antérieure aux attentats du 11 septembre 2001 puisque,
dès les 7 et 8 septembre, le Federal Bureau of Investigation
perquisitionna les bureaux d'InfoCom, entreprise implantée au Texas et
"dont les ordinateurs hébergent plus d'un millier de sites web
d'organisations islamistes américaines et d'entreprises basées au
Proche-Orient" 3; au rang des sites hébergés par InfoCom figurait, mais
sans doute n'est-ce qu'un hasard, aljazeera.net. De plus, dès les premiers
jours du conflit, al-Jazeera apparut faire le jeu des taliban et des
thuriféraires d'al-Qaeda en étant "la principale source d'images
concernant les dommages infligés aux populations civiles par les raids
américains en Afghanistan" 4 à l'attention des 35 millions de
téléspectateurs arabes qui constituaient son audience.
Improbable collaboration avec la CIA donc mais implication possible
d’autres services étrangers. Certains experts firent en effet de cette
situation une analyse mettant en cause un ramassis de factieux manifestant
depuis Islamabad leur opposition à l'orientation proaméricaine de la
politique suivie par Pervez Musharraf : "On peut imaginer que ces images
sont acheminées depuis le Pakistan soit par voie aérienne soit par réseau
de transmission des informations, ce qui ne devrait pas être possible sans
la complicité d'au moins certains officiels en poste au sein d'organismes
militaires ou de renseignement pakistanais" 5. Car les scènes enregistrées
contrecarraient une propagande américaine hésitante, ce que reconnut le
contre-amiral John Cryer ayant travaillé sur les questions relatives à la
guerre de l'information au sein du Combined Air Operations Center d'Arabie
Saoudite durant le conflit afghan : "Nous avions très tôt acquis la
conviction... que nous étions en train de perdre la guerre de
l'information lorsque nous regardions Al Jazeera" 6. Parallèlement, la «
CNN du monde arabe » faisait peu de cas de la protection des informations
s'agissant des opérations en cours. Comme en décembre 2002, mois au cours
duquel le média qatarie fit état de l'arrivée de troupes américaines au
Kurdistan irakien après que celles-ci aient transité par le territoire
turc, ce que les autorités militaires et civiles américaines et turques se
refusèrent à confirmer bien que la chaîne de télévision nationale NTV ait
relayé l'information 7. Al-Jazeera récidiva quelques mois plus tard en
faisant ses choux gras de l'échec d'une mission des commandos anglais,
diffusant les images d'Irakiens "avec une Land Rover britannique et un
quad utilisés par le SAS pour les opérations en terrain difficile" 8.
Cette dernière violation mit le Ministry of Defence londonien dans
l'embarras, l'obligeant à rompre son traditionnel silence s'agissant des
opérations menées par les Special Forces. Bref, la chaîne devenait gênante
et dès lors, tous les coups furent permis.
Jusque et y compris la destruction « accidentelle » par missile d'un
bureau d'al-Jazeera en Afghanistan, destruction maladroitement justifiée
par le colonel Rick Thomas, porte-parole de l'US Central Command pour qui
l'immeuble visé était "un repaire connu d'al-Qaeda dans le centre de
Kaboul" 9. L'officier se fit même un devoir d'ajouter n'avoir "aucune
indication que cet immeuble ou un quelconque immeuble voisin ait été
utilisé par al-Jazeera" 10, les forces américaines ayant "identifié deux
endroits à Kaboul où des gens d'al-Jazeera travaillaient et cet endroit
n'était pas l'un d'eux" 11. On pourrait être tenté de croire le galonné
sur parole, seulement voilà : non seulement les Américains étaient mieux
renseignés qu’on ne le croit généralement s’agissant de la situation dans
la capitale afghane mais de plus, on aurait pu imaginer le Pentagone très
désireux d'améliorer ses capacités en matière de ciblage 12 depuis la «
bourde » ayant conduit au bombardement de l'ambassade chinoise à Belgrade
le 7 mai 1999. A l'époque, mais sans doute n'est-ce là qu'une coïncidence,
trois journalistes chinois trouvèrent la mort sous les décombres du
bâtiment officiel. Enfin, on peut faire observer que les circonstances
dans lesquelles ces deux « erreurs » se sont produites cadrent
parfaitement avec une nouvelle doctrine de guerre concoctée au Pentagone
et connue sous la dénomination d'« Effect-Based Warfare ». Prudents, les
employés d'al-Jazeera crurent bon de quitter Kaboul quelques heures après
le bombardement alors que les troupes de l'Alliance du nord se pressaient
dans les faubourgs de la capitale afghane... Quoi qu'il en soit, les
relations entre al-Jazeera et Washington ne risquent pas de s'améliorer
dans un proche avenir tant est grande la propension de la chaîne qatarie à
s'intéresser aux « sujets qui fâchent », par exemple au taux de suicide
des GIs en Irak.
Allégations de collusion, donc, entre al-Jazeera et certaines factions
appartenant aux organismes de renseignement pakistanais mais aussi entre
la chaîne qatarie et les services de renseignement irakiens. Couvrant une
période s'étendant d'août 1999 à novembre 2002, des archives sauvées in
extremis de l'incinération par Hamad Shoraidah, officier de l'Iraqi
National Congress, auraient contenu les documents suivants : "-Des
rapports de renseignement irakiens concernant trois agents qui auraient
travaillé au sein d'al-Jazeera. L'un d'entre eux était impliqué dans les
relations internationales du média. –Des informations attestant de ce que
al-Jazeera était « mobilisée et utilisée » par les services de
renseignements irakiens. -Un rapport détaillant comment les services de
renseignement irakiens obtinrent deux lettres écrites par Osama Ben Laden
par le truchement d'un de ses contacts au sein d'al-Jazeera. -Des détails
concernant les méthodes que les services de renseignement irakiens se
vantaient d'avoir utilisées pour parvenir à influencer le contenu de
l'information diffusée par la chaîne"13.
Ne manquons pas de relever que ces allégations diabolisent al-Jazeera,
situation qui se trouve « coller » parfaitement avec les intérêts de
Washington ; on peut donc légitimement soupçonner en l’occurrence une
manipulation des Américains. A contrario, il apparaît que les espions à la
solde du potentat irakien déchu ont, et c’est de bonne guerre, utilisé
pour parvenir à leurs fins nombre de sociétés dans tous les domaines
jusque et y compris dans celui relatif aux sciences de l’information.
Ainsi, selon le Department of State américain faisant en cela état de
révélations émanant d’un transfuge, un petit nombre
d’analystes-programmeurs travaillant au sein de la Babylon Software
Company auraient été rassemblés dans une cellule chargée des opérations de
cyber-guerre14. Mais bien entendu, évaluée à l’aune de l’absence d’armes
de destruction massive en Irak, la crédibilité de ces informations
distillées par les suppôts de l’Oncle Sam peut être estimée présenter un
caractère douteux
© Jean-Jacques CÉCILE
27 novembre 2005
1 "Focus: How Saddam's agents targeted Al-Jazeera", Times Online, 11 mai
2003.
2 Ibid.
3 Jean-Dominique Merchet et Patricia Tourancheau, "Raid anti-islamiste sur
le Net", Libération, 13 septembre 2001.
4 B. Raman, " USA's Afghan Ops: A critical analysis", South Asia Analysis
Group, 22 octobre 2001.
5 Ibid.
6 William Arkin, "The Military's New War of Words", The Los Angeles Times,
24 novembre 2002.
7 "Pentagon: No Comment on Report of Troops in N. Iraq", Reuters, 15
décembre 2002.
8 Neil Tweedie, "Helicopter pulls out SAS team after secret mission
uncovered", The Telegraph, 3 avril 2003.
9 "Arab satellite channel Al-Jazeera's office in Afghan capital destroyed
by missile", Associated Press, 13 novembre 2001.
10 Ibid.
11 Ibid.
12 Traduction francophone de l'expression anglo-saxonne targeting.
13 "Focus: How Saddam's agents targeted Al-Jazeera", op. cit.
14 "What Does Disarmament Look Like?", US Department of State
International Information Programs, 24 janvier 2003.