http://www.lesechos.fr/info/rew_metiers/4351257.htm

L'Europe spatiale en panne de vision [ 02/12/05 ]

A la veille de la décisive réunion ministérielle européenne,
l'industrie spatiale s'inquiète pour ses laboratoires et les
scientifiques déplorent le manque de visibilité.

Ce n'est sûrement pas un hasard. Mercredi, l'Agence spatiale
européenne (ESA) annonçait que Mars contient de la glace dans son
sous-sol. Ces résultats du radar de la sonde Mars Express brisent le
suspense entretenu depuis des semaines : « Mission extraordinaire,
première dans l'histoire planétaire ». La veille, Arianespace
fêtait ses vingt-cinq ans en fanfare : « Excellence technique,
compétences unanimement reconnues, industrie forte et compétitive ».
Ces dernières semaines, les patrons de l'industrie récitaient aussi
dans la presse : « souveraineté, croisée des chemins, risque de
disparition... ». Le petit monde du spatial affûte ses arguments.

Cible de ces commentaires ? la réunion des ministres européens de
l'Espace, lundi, qui doit décider de l'avenir du secteur. Voilà deux
ans, juste après l'échec du vol 517, son souci était de remettre en
état de vol le lanceur Ariane 5 ECA et de préserver l'industrie des
satellites. Un plan massif de subvention européen et de lourdes
restructurations plus tard, le secteur des lanceurs retombe pourtant en
enfer. Cette fois, il ne s'agit plus de sauver la capacité de
lancement : la troisième Ariane 5 ECA a été lancée voilà quinze
jours avec succès et la crise semble s'éloigner. Si les industriels
s'inquiètent, c'est pour l'activité de leurs laboratoires, pour le
maintien de leurs compétences. En jeu, leur capacité à accompagner
la vie d'Ariane 5, mais surtout à préparer son successeur, au-delà
de 2020. « Nous n'avions qu'un espoir pour obtenir une bouffée
d'oxygène, c'était un effort de la Commission européenne. Le
précédent commissaire à la Recherche, Philippe Busquin, avait
proposé un doublement de son enveloppe spatiale. Aujourd'hui, le
budget de l'Europe n'est même pas voté », se désespère François
Auque, le PDG d'EADS Space.

Du côté de l'ESA, le budget est très serré. L'agence spatiale
disposait de 3 milliards d'euros pour cette année. Les prévisions de
la ministérielle prévoient une baisse à l'avenir. « Il en faudrait
6 milliards », tempête Roger-Maurice Bonnet, ancien directeur
scientifique de l'ESA et président du Comité mondial de la recherche
spatiale. Car l'Agence et ses partenaires sont bousculés de toute
part. Les Européens ne brandissent plus uniquement les 30 milliards
d'euros de la Nasa et du Pentagone, ils signalent les ambitions
croissantes de la Chine, de la Russie, de l'Inde et même du Brésil.

Face au tarissement des crédits, EADS et Safran ont su d'abord
mobiliser les militaires en agitant le risque stratégique des missiles
balistiques nucléaires. Leurs technologies se ressemblent au niveau de
la propulsion, du pilotage et de la cellule des lanceurs. EADS aime
aussi rappeler que la technologie du M51, dernier fleuron de notre
dissuasion, a inspiré le bouclier thermique qui a protégé la sonde
titanienne Huygens lors de sa rentrée atmosphérique. En juillet, les
PDG d'EADS et de Safran ont écrit au président de la République pour
le prévenir de ce risque. « Cela faisait longtemps que le spatial
n'avait pas envoyé une lettre solennelle à l'Elysée », prévient
François Auque. Depuis, le ministère de la Défense a réagi en
proposant de soutenir des travaux de développement sur les évolutions
du M51.


Trois à quatre ans de retard
Dans le civil, les menaces des industriels ne convainquent pas tout le
monde. Arianespace, le ministère de la Recherche et le CNES estiment
que la priorité est d'industrialiser proprement Ariane 5. Selon eux,
les nouveaux exemplaires de production livrés à Kourou par EADS et
Safran souffrent d'imperfections qui retardent les lancements depuis
des mois. Il n'est désormais plus question d'intégrer des nouveaux
développements au lanceur avant une lointaine modernisation à mi-vie.
Pour le président du CNES, Yannick d'Escatha, il faut tirer un trait
sur le passé : « Les industriels ont profité ces dernières années
de plusieurs développements simultanés qui ont mobilisé nombre
d'ingénieurs. Avec la fin de ces programmes, il est normal que le
travail diminue, il s'agit simplement d'éviter que la charge de
travail des équipes de développement ne tombe sous la limite
nécessaire au maintien des compétences. » C'est pourquoi le CNES
tente de dégager quelques ressources malgré un budget « raidi »
jusqu'en 2010. Il a signé avec Snecma/Safran un programme de 35
millions d'euros sur deux ans qui occupera 250 ingénieurs jusqu'en
2008. Alcatel Space a aussi profité d'une initiative similaire et EADS
devrait conclure la sienne plus tard mais avec moins d'urgence que
Snecma, dont le plan de charge chutera dès 2006.

Dans les laboratoires, berceaux des missions spatiales, le moral n'est
pas meilleur. Pour Roger Maurice Bonnet, les signaux sont au rouge. «
Nous accusons de trois à quatre ans de retard sur toutes les missions
à lancer à partir de cette année. Le budget d'exploration Aurora
n'est pas voté. La prochaine mission interplanétaire ExoMars
n'arrivera pas avant 2011 et Galileo stagne. » Les responsables de
projet sont dans la même expectative : « Nous ne savons pas ce que
nous allons faire dans deux ans, nous n'avons aucune visibilité sur
les programmes scientifiques », regrette Thiem Lam Trong, le directeur
de la mission Corot au CNES.

En cause, notamment, la surprogrammation de l'ESA. Pour David
Southwood, qui y dirige les activités scientifiques, la situation est
difficile. Il manque 1 milliard d'euros entre 2005 et 2014, soit deux
annuités.

Résultat, l'ESA va devoir faire des sacrifices au début de l'année.
« Soit nous abandonnons une mission, soit nous en restructurons
plusieurs », concède-t-il. La victime est déjà toute désignée
selon les planétologues : c'est la mission Bepi-Colombo, qui
promettait d'aller vers Mercure.

A la différence du secteur des lanceurs, qui a accumulé les pépins,
les programmes de satellites et de sondes ont remporté de beaux
succès. Mars Express, Cassini-Huygens et le démonstrateur de
propulsion ionique Smart-1 ont atteint leurs cibles. Le satellite
Hélios 2 rapporte des clichés exceptionnels et Syracuse 3A vient
d'être lancé.

Désormais, les scientifiques sont obligés d'économiser sur tout.
L'époque est aux micro-satellites et aux tarifs de lancement
dégriffés. Les scientifiques consentent à essuyer les plâtres sur
les nouvelles versions de fusées, plus risquées. Le satellite Stentor
du CNES est ainsi parti en fumée dans la première ECA. Le télescope
Corot inaugurera la mouture numérique de Soyouz. La mission Cryosat
est partie à l'eau sur un missile balistique russe.

Face au dépit des acteurs du spatial, la ministérielle de lundi
propose 9 milliards d'euros jusqu'en 2010. L'ESA offre 600 millions
d'euros pour soutenir la filière Ariane et la préparation du lanceur
italien Vega. Les projets comme le système de surveillance de
l'environnement GMES ou l'exploration planétaire Aurora n'obtiennent
que des financements symboliques.

MATTHIEU QUIRET

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