http://www.humanite.presse.fr/journal/2006-01-13/2006-01-13-821759

« Si les actionnaires ne sont pas satisfaits, ils vont partir »

Henri Watrin, le chef d'établissement du site d'Élancourt de
Thales Systèmes aéroportés, justifie son plan au nom de la
compétitivité.

Les résultats financiers de Thales Systèmes aéroportés (TAS) en
2005 ne sont pas encore publics. Tout indique cependant qu'ils seront
conformes aux prévisions de croissance. « Tous les indicateurs sont
positifs », admet Henri Watrin, le chef d'établissement du site
d'Élancourt (Yvelines). Selon les syndicats, le résultat
d'exploitation serait même meilleur que prévu, avec un ratio proche
de 10 %. De quoi contenter des actionnaires exigeant une rentabilité
du capital à deux chiffres.

Mais, indique la direction de TAS, le « marché de la défense est
très défavorable » : « Nous avons connu un pic d'activité
exceptionnel ces dernières années. Aujourd'hui, nous sommes
confrontés à la fin des grands programmes Mirage à l'export, la
fin des grands programmes de développement Rafale et Mirage 2000, à
l'accroissement de la concurrence... » Résultat, elle table sur une
baisse des commandes de 20 % entre fin 2005 et fin 2007.

Une réalité incontestable. Mais, pour s'y adapter, TAS choisit de
jouer sur la masse salariale. « C'est une stratégie de croissance
forcée du chiffre d'affaires », dénonce un syndicaliste. « La
baisse d'activité induit la compression des effectifs, sinon nous
sommes moins efficaces et donc moins compétitifs », justifie Henri
Watrin. « C'est seulement une course aux profits », renchérissent
les syndicats.

Le chef d'établissement admet : « Si les actionnaires ne sont pas
satisfaits, ils vont partir. En investissant dans Thales, ils font un
placement risqué. Il faut donc leur offrir une rentabilité meilleure
qu'à la Caisse d'épargne ! » Henri Watrin ajoute : « De toute
façon, si TAS n'était pas en bonne santé, les actionnaires ne nous
autoriseraient pas à faire ce plan, ils diraient de fermer. »
Étrange argument pour un site clé en matière de défense nationale.

Lé. B.

http://www.humanite.presse.fr/journal/2006-01-14/2006-01-14-821856

 Occupation costard-cravate

« Non à la grippe TASière ! », lance un délégué CGC. Un autre
s'insurge contre des « méthodes de gangster ». « On se fait
TASser ! », plaisante un employé de Thales systèmes Aéroportés
(TAS) d'Élancourt (Yvelines), qui conçoit et fabrique des radars et
des équipements de guerre électronique embarqués sur les avions de
combat français (Rafale et Mirage).

Les salariés ont décidé d'occuper le hall d'entrée,
d'ordinaire solennel et sobre, pour protester contre le plan social
annoncé par leur direction fin novembre. Il prévoit 560 suppressions
de postes réparties sur les trois sites de TAS, Élancourt, Brest et
Pessac. Le site francilien est le plus touché, avec 350 emplois
menacés par la restructuration (sur 2 800) et 240 postes transférés
en province.

« la course aux profits »

En cause, explique la direction de l'entreprise détenue à 31 % par
l'État, la baisse des commandes avec la fin des grands programmes
militaires et la mévente des Rafale à l'export. Au nom de la
sauvegarde de sa « compétitivité », elle a opté pour la manière
forte. « L'entreprise traverse une grave crise sociale, affirme Jean
Chambrun, délégué SUPPer (premier syndicat, membre de l'Union
syndicale solidaire). Mais la mobilisation des salariés est une remise
en cause de cette direction illégitime. » L'intersyndicale de TAS
estime que le sureffectif peut être réduit par les seuls départs
naturels - la moyenne d'âge à Élancourt est de quarante-sept ans.

Elle dénonce une gestion « financière » de l'entreprise, qui
réduirait son budget en recherche et développement et pâtirait
d'un recentrage complet sur les seules activités militaires. «
C'est la course aux profits », résument les salariés présents
mercredi soir. Henri Watrin, le chef d'établissement du site
d'Élancourt, s'explique : « S'il n'y a plus d'actionnaires,
il n'y a plus d'entreprise. »

72 % de cadres mobilisés

Jeudi matin, les salariés de TAS, des cadres à 72 %, ont voté la fin
de l'occupation. Ils ont prévu de manifester lundi après-midi
devant la préfecture de Versailles.

Lénaïg Bredoux


http://www.humanite.presse.fr/journal/2006-01-13/2006-01-13-821760
Thales élancourt sous bonne garde nocturne

Reportage. Les salariés de Thales Systèmes aéroportés (TAS) ont
occupé dans la nuit de mercredi à jeudi le site d'Élancourt
(Yvelines) pour dénoncer un plan social.

La scène est improbable, le scénario inédit. Mercredi en fin
d'après-midi, à Élancourt (Yvelines), sur le site de Thales
Systèmes aéroportés, se joue une pièce de choix. Imaginez un hall
d'entrée, sobre, bois verni et lettres bleutées, celui d'une
grande entreprise de pointe. De chaque côté, des portillons
automatiques filtrent les entrées, et devant, un comptoir pour le
personnel d'accueil. Le hall est plein : 400 à 500 salariés (sur 2
800) se tiennent là. Costard-cravate pour beaucoup, chemise au
minimum. Au centre, Jean Chambrun (SUPPer-Union syndicale solidaire),
tient le micro et harangue, en tribun, le personnel rassemblé : «
C'est maintenant qu'il faut arrêter la mécanique infernale,
qu'il faut créer une gigantesque crise morale dans cette entreprise.
Vous devez montrer à la hiérarchie que vous ne voulez pas vous
laisser faire ! »

le sentiment qu'on casse l'entreprise

Les salariés de Thales Systèmes aéroportés (TAS) ont voté en
assemblée générale l'occupation du site qui conçoit et fabrique
les radars et les équipements de guerre électronique des avions de
combat français. Arguant d'une baisse de l'activité (voir
ci-dessous), la direction a lancé une restructuration qui touche
principalement son site des Yvelines. Près de 350 suppressions
d'emplois sont prévues, ainsi que 250 transferts vers les deux sites
de province, Brest et Pessac. « Sachant qu'il y aurait près de 80 %
de refus, cela fera 200 licenciements supplémentaires », dénonce
l'intersyndicale CFDT-CFTC-CGT-FO-SUPPer.

« Retirez votre plan », lance Jean Chambrun. Les salariés présents
applaudissent. À Élancourt, le centre est constitué de 72 % de
cadres et d'ingénieurs et de 28 % d'administratifs, de techniciens
et d'ouvriers. « Il y a un refus très général du plan de la
direction et un sentiment qu'on casse leur entreprise », dit le
délégué SUPPer.

Viviane raconte par exemple que les achats se font de plus en plus dans
les pays à bas coûts, « au détriment de la qualité ». Denis parle
de ces petites économies quotidiennes : « La logique financière va
jusqu'au crayon ! » Pour ses manipulations, Pascal n'a plus tous
les instruments, il doit en louer certains, les délais de réparation
augmentent : « On ne peut plus faire notre travail. Notre direction,
ce sont des gens sans état d'âme, qui ne songent qu'à leur bonus
sur objectif. »

« Nos industries sont dirigées par des financiers, plus par des
industriels », ajoute Bernard Couillaut, délégué CGC. Monique
travaille depuis trente-six ans chez Thales : « Les transferts
d'activités ne sont pas logiques. On a des relations avec la DGA et
les ambassades. Si les gens partent à Brest ou Pessac, cela va
augmenter les délais. La logique est donc financière. » «
L'entreprise nous fait remarquer qu'on est un coût, pas une force
vive », dit Claire, depuis 22 ans chez Thales. Son collègue Lucien
confirme : « Avant, on avait l'impression d'apporter quelque chose
à l'entreprise. Aujourd'hui, on serait plutôt une charge. »

l'état, premier actionnaire

Tous condamnent le plan. Personne ne nie que l'activité se dégrade,
que TAS est en sureffectif. Mais, rappellent les syndicats, la moyenne
d'âge est de 48 ans et les départs naturels suffiront à pallier la
baisse. C'est ce qu'ils ont expliqué dans un courrier adressé au
président de la République et à Michèle Alliot-Marie. « Aucun
n'a répondu », dénonce la CGC. L'État est pourtant le premier
actionnaire de Thales, avec 31 % du capital.

À 20 heures, il reste une centaine de personnes. Certaines
s'affairent, préparent de quoi manger. Le comptoir d'accueil
propose des chips, du pâté et des baguettes, avec de l'eau ou du
vin rouge à boire dans des verres en plastique. TAS est
méconnaissable. Une heure plus tard, les derniers présents, surtout
des syndicalistes, gonflent des matelas pneumatiques et sortent leurs
duvets, prêts à passer la nuit. Un salarié, sourire aux lèvres,
souffle : « Je n'avais jamais vu ça ici... »

Hier matin, l'assemblée générale a rejeté la poursuite de
l'occupation et préféré un rassemblement, le soir jusqu'à 20
heures, avant la manifestation de lundi devant la préfecture de
Versailles.

Lénaïg Bredoux


http://www.humanite.presse.fr/journal/2006-01-13/2006-01-13-821757
Le plan social de la direction

w Fin novembre, elle annonce un « projet d'adaptation industrielle
et économique pour sauvegarder la compétitivité ».

w Il prévoit 560 suppressions d'emplois réparties sur les trois
sites de Thales Systèmes aéroportés (TAS), dont 350 en région
parisienne.

w Il prépare le transfert de 240 postes du centre d'Élancourt vers
ceux de Brest et Pessac.

w TAS emploie aujourd'hui 4 850 personnes en France, dont 2 880 à
Élancourt (Yvelines), 1 050 à Brest (Finistère) et 920 à Pessac
(Gironde).

w Filiale du géant Thales, TAS est le produit de la fusion de Dassault
Électronique et de Thomson-CSF.

Elle produit des radars et des équipements de guerre électronique
pour les avions de combat. L'État détient 31 % de son capital.


http://www.humanite.presse.fr/journal/2006-01-13/2006-01-13-821761
Viviane, ingénieure, vingt-sept ans d'ancienneté

« Ce n'est pas le premier plan social ici, mais c'est le premier
de cette ampleur. Et c'est le premier qui prévoit des transferts de
postes obligatoires. Moi, je travaille sur les hyperfréquences. Une
partie de ma division, celle qui touche à la guerre électronique, va
partir à Brest. Certes l'activité se tasse, mais avec la baisse
naturelle des effectifs, on devrait pouvoir pallier cette diminution
des charges. L'année dernière, il y a eu jusqu'à 300 départs
naturels. Mais la direction est très dure, elle veut aller jusqu'au
bout. Et sa logique n'est pas industrielle, elle est financière.
Avant, l'entreprise était vraiment axée sur la technique,
aujourd'hui c'est le résultat financier et la recherche des plus
bas coûts qui priment. Parfois au détriment de la qualité... »

http://www.humanite.presse.fr/journal/2006-01-13/2006-01-13-821756
Michel, cadre technique, trente-deux ans d'ancienneté

« Tout mon service d'équipements de guerre électronique est
transféré à Brest, soit vingt-trois personnes. Moi, j'ai
cinquante-six ans, je rentre peut-être dans les mesures d'âge. Mais
je suis solidaire des plus jeunes, de ceux qui ont une charge de
famille, des enfants ou des parents âgés. Dominique de Villepin est
monté au créneau sur Hewlett-Packard. Là, il détient 31 % des
parts, j'attends qu'il fasse de même pour défendre les emplois
dans une entreprise française.

Il faut que notre mobilisation mette une pression sur le gouvernement.
De toute façon, il ne faut pas chercher d'explication au plan
social. Au nom de la compétitivité, ils font des manipulations en
fonction de schémas prévus avec EADS et Alcatel. Chacun avance ses
pions, et je ne sais absolument pas ce qu'ils vont en faire... »

Répondre à