http://www.cf2r.org/fr/actualite/news_6.php

Editorial

 La France est aujourd'hui l'une des dernières démocraties qui ne dispose pas
d'une commission parlementaire sur le renseignement. Des dispositifs de suivi
ou de contrôle existent partout en Europe, dans les pays anglo-saxons et
latino-américains, en Israël, en Afrique du Sud et au Japon. Notre pays reste
à l'écart d'une telle règle, alors même qu'il est signataire du texte de
l'Organisation sur la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) de 1994, qui
stipule que « les Etats participants considèrent que le contrôle politique
démocratique des forces militaires, paramilitaires et de sécurité intérieure,
ainsi que des services de renseignement et de police est un élément
indispensable de la sécurité intérieure ».

Instaurer une démarche de suivi des affaires de renseignement par la
représentation nationale est à la fois une nécessité pour notre démocratie et
pour notre sécurité. Il est indispensable d'avoir des élus compétents pour
être les interlocuteurs du gouvernement et des services dans le cadre de la
lutte contre le terrorisme. 

Le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, s'est engagé, en novembre 2005,
auprès des députés à « mettre en place un groupe de travail» et à « déposer un
texte avant le 15 février ». Cette initiative, si elle se confirme, devrait
venir remédier à une lacune significative de la démocratie et de la
gouvernance françaises.

Dans son éditorial, Eric Denécé plaide pour la mise en place de commissions
parlementaires chargées du suivi des activités de renseignement et de
sécurité, afin de faire reconnaître l'utilité du renseignement par nos
politiques et nos élus.


http://www.cf2r.org/fr/actualite/editorial_4.php

La nécessaire mise en place de commissions parlementaires
chargées du suivi des activités des services de renseignement

Au cours de l'examen du projet de loi de lutte contre le terrorisme, le 24
novembre 2005, Nicolas Sarkozy a créé la surprise en proposant d'instaurer un
contrôle parlementaire des services de renseignement. Le ministre de
l'Intérieur s'est engagé auprès des députés à « mettre en place un groupe de
travail avec un représentant par groupe parlementaire et les chefs des
services de renseignement » et a proposé de « déposer un texte avant le 15
février, soit une proposition de loi, soit un projet de loi du gouvernement ».
Cette initiative devrait venir remédier à une lacune significative de la
démocratie et de la gouvernance françaises.

Renseignement, démocratie et transparence

Depuis la désintégration de l'Union soviétique, la diversification des enjeux
géopolitiques et économiques, la dispersion géographique des crises et le
développement du terrorisme islamiste, confèrent au renseignement un poids
encore plus déterminant que pendant la Guerre froide. Les services spécialisés
jouent un rôle de plus en plus important dans notre sécurité. Il est légitime
que les élus de la représentation nationale s'y intéressent, d'autant qu'en ce
début de XXIe siècle, la transparence des institutions est l'une des
conditions de l'exercice de la démocratie. Or, l'opacité quant à l'activité
des services dites "secrets" tend à inquiéter davantage qu'elle ne rassure,
même si les raisons en sont comprises. Dans un Etat de droit, ces services
demeurent tenus de respecter un cadre éthique et juridique qu'il appartient au
législateur de définir.

En matière de renseignement, les sociétés démocratiques sont confrontées à
deux exigences contradictoires. D'une part, le contrôle du bon fonctionnement
des services n'est possible que si leurs missions sont définies et exécutées
avec un certain degré de transparence. D'autre part, la spécificité des
services de renseignement leur interdit de se plier aux règles classiques de
la responsabilité démocratique. 

Historiquement, les organismes de renseignement ont longtemps bénéficié d'une
très large liberté d'action. Tout d'abord, parce que les exigences
démocratiques de contrôle par des représentants de la nation et de
transparence ont mis du temps à irriguer tous les secteurs de l'action
publique, en particulier celui de la sécurité. Ensuite, parce que la "raison
d'Etat" a longtemps été considérée comme justifiant qu'ils ne relèvent que du
pouvoir exécutif. 

Progressivement, les régimes démocratiques ont mis en place des dispositifs
permettant de contrôler tout ou partie des activités des services de
renseignement et de sécurité dans le respect de leur tradition politique et
juridique.

La France est aujourd'hui l'une des dernières démocraties qui ne dispose pas
d'une commission parlementaire sur le renseignement. Des dispositifs de suivi
ou de contrôle existent partout en Europe1, dans les pays anglo-saxons et
latino-américains, en Israël, en Afrique du Sud et au Japon. Il est anormal
que la France reste à l'écart d'une telle règle, d'autant que le document
final du sommet de l'Organisation sur la sécurité et la coopération en Europe
(OSCE) de Budapest de 1994, dont notre pays est signataire, stipule que « les
Etats participants considèrent que le contrôle politique démocratique des
forces militaires, paramilitaires et de sécurité intérieure, ainsi que des
services de renseignement et de police est un élément indispensable de la
sécurité intérieure ».

En France, le seul "contrôle" que le Parlement exerce sur les services de
renseignement est d'ordre financier, dans le cadre du vote du budget2. La
représentation nationale n'est consultée ni sur les priorités à donner aux
services ni sur l'utilisation qui doit être faite des informations collectées. 

Par ailleurs, il n'existe dans notre pays aucun texte législatif spécifique
définissant le statut juridique des activités de renseignement et de sécurité,
ni la Constitution, ni la loi n'établissent clairement leurs missions. Cette
absence de cadre différencie la France de tous ses partenaires et alliés. 

Les raisons du retard français

Les raisons du retard français sont connues. A la différence de nombreux pays
étrangers, le renseignement souffre en France d'une image très défavorable et
de la méconnaissance de son utilité. Le fond du problème vient du fait que les
politiques ne considèrent pas le renseignement comme faisant partie de leur
processus de décision. Un homme politique français décide à partir de schémas
formatés acquis au cours de ses études et ne considère les modifications du
monde extérieur que comme des avatars sans portée réelle. Les élites de notre
pays n'ont aucune culture du renseignement et l'intérêt pour les services est
très ténu dans la classe politique. Pourtant, le renseignement est un enjeu de
souveraineté par excellence.

De plus, dans notre pays, un homme du renseignement est infréquentable. La
connotation « immorale » de cette activité a provoqué le désintérêt voire la
défiance des élites politiques, administratives, académiques et économiques
vis-à-vis de la discipline. Nos élus ou ministres semblent éprouver une
certaine crainte vis-à-vis de la DGSE et ne veulent surtout pas de vagues !
Quelques mésaventures passées viennent conforter cette attitude (Rainbow
Warrior).

En conséquence, on observe chez les élus des deux chambres, une vraie
méconnaissance de ces questions et du rôle qui devrait être le leur.
Etonnament, le Parlement s'est détourné d'un pan entier de ses
responsabilités. Illustration de cette méconnaissance, certains élus se font
même les avocats de l'opacité actuelle et de l'abandon par les assemblées
d'une partie de leurs attributions. Ainsi, Bernard Carayon, député du Tarn,
déclarait-il en 2002, « qu'il désapprouv(ait) formellement le projet nourri
régulièrement d'une structure parlementaire permanente chargée du
renseignement (…). Ici les droits de l'Etat commandent à l'Etat de
droit ». Et de conclure : « il convient de s 'opposer à la constitution de
délégations parlementaires ou de missions parlementaires permanentes sur le
renseignement, qui relève avant tout de la responsabilité de l'exécutif3».
Propos édifiants.

Les parlementaires français sont par ailleurs systématiquement absents des
réunions de travail internationales consacrées au rôle du renseignement dans
le fonctionnement de l'Etat et à son contrôle. 

Lorsque, d'aventure, certains parlementaires essaient de s'intéresser au
renseignement, ils se heurtent à une fin de non recevoir de l'exécutif, qui
considère cette activité de son seul ressort et juge les élus incompétents en
la matière. Le renseignement leur reste ainsi tabou et inaccessible. Les
services ne communiquent pas, n'informent pas et toute idée de suivi
parlementaire est assimilée à une démarche inquisitoriale. 

Comme le déclarait Serge Vinçon, vice-président du Sénat, "il est très
difficile, même pour nous parlementaires, d'avoir des conversations
constantes, des discussions constantes, des informations constantes. Je ne
parle pas de conversations confidentielles ou secrètes, mais de conversations
avec ces organismes qui sont quand même au service des pouvoirs publics et
dont la raison d'être est de protéger la Nation française. Je pense que l'on a
des progrès à faire. On a toujours mal considéré ces questions de
renseignement, de défense, la Surveillance du territoire ou la DGSE. Je crois
qu'on a tort, parce que les événements prouvent que les Français ont envie
d'être sécurisés sur le plan de leur sécurité individuelle, sur le plan de
leur sécurité collective comme sur le plan de leur sécurité sanitaire ou
alimentaire. On l'a vu avec certains événements. Donc, il faut que nous
prenions l'habitude de discuter ensemble et il y a des sujets qui doivent
cesser d'être tabous4". 

Les services de renseignement ont une conception du secret qui confine à la
paranoïa. Il y a là quelque chose d'anormal. Il est légitime que la
représentation nationale s'intéresse à ces questions et qu'elle puisse obtenir
des informations. Il est important de remédier à cet état de fait si l'on veut
voir la perception du renseignement évoluer. Cessons de prendre nos élus pour
des incapables. Il y a des parlementaires tout à fait aptes à comprendre les
spécificités de ce métier. 

Cette absence d'intérêt et de compétence du monde parlementaire a des
conséquences néfastes. Ne connaissant pas exactement le montant des crédits
votés destinés à l'activité de renseignement, le Parlement n'est pas en mesure
d'en commenter l'évolution ni la pertinence. Nos services disposent-ils des
moyens d'investissement suffisants pour adapter leur capacité de collecte
d'informations à la croissance exponentielle des flux ? Ont-ils la capacité de
recruter et de rémunérer les spécialistes en matière de cryptologie,
d'informatique ou de lutte contre le terrorisme ? Qu'attend-on pour créer un
grand service de sécurité intérieure ? Autant de questions majeures qui
restent sans réponse, le Parlement votant en aveugle les moyens destinés à un
pan de l'action gouvernementale pourtant de plus en plus essentiel à la
préservation des intérêts nationaux.

Par exemple, aucun parlementaire n'est venu demander des explications au
gouvernement quant à l'absence d'augmentation significative des crédits et des
effectifs du renseignement depuis le 11 septembre 2001. Alors qu'Américains,
Britanniques et Allemands ont considérablement augmenté leurs moyens humains
et financiers pour s'adapter aux nouveaux défis, en France, les financements
attribués aux services n'ont progressé que de 9% entre 2001 et 2005. Compte
tenu de l'ampleur des menaces auxquelles nous sommes confrontés, c'est
largement insuffisant. La France n'est pas moins en danger que les autres
Etats occidentaux, bien au contraire. Mais l'Assemblée ne semble pas l'avoir
perçu.

Quelle forme de contrôle envisager ?

Le principe d'une commission parlementaire posé, il convient de s'interroger
sur les modalités, car le renseignement demeure un domaine tout à fait
spécifique de l'action publique. Il ne saurait se voir appliquer sans
conditions ni restriction le principe de transparence désormais associé à la
conduite des affaires publiques. 

De quoi parle-t-on ? D'un contrôle ou d'un suivi ? Et que propose-t-on de
contrôler ? La notion de contrôle parlementaire demeure encore très influencée
par l'exemple américain, où les parlementaires ont progressivement restreint
l'action des services jusqu'à les rendre incapables d'agir efficacement. C'est
l'une des causes du 11 septembre 2001. Or il existe à travers le monde
occidental plus d'une demi-douzaine de modalités différentes quant au contrôle
démocratique des activités de renseignement ? A-t-on étudié les différentes
formes de contrôle possibles ? Connaît-on suffisamment la variété des
situations à l'étranger ? 

Le "contrôle" doit répondre à deux impératifs a priori antagonistes : apporter
plus de transparence quant aux missions et aux moyens des services, sans
toutefois perturber leur fonctionnement ni intenter au secret de leurs
activités. Mais une chose est sûre : les opérations clandestines de
renseignement et d'action n'ont pas à être portées à la connaissance des
parlementaires et encore moins à celle de l'opinion publique. 

En revanche, nos élus doivent pouvoir s'assurer que trois conditions sont
respectées :

*d'une part, que les services soient utilisés à bon escient et selon leur
vocation par les autorités gouvernementales et qu'aucune dérive ne vienne
entacher la réputation de la France ou restreindre sa marge de manœuvre
internationale ; *d'autre part, que l'exécutif accorde bien à la communauté du
renseignement les moyens nécessaires à son action, au regard des menaces
pesant sur notre sécurité et de nos objectifs de politique étrangère ; *enfin,
que les services soient régulièrement orientés et que les renseignements
collectés par nos agences soient effectivement intégrés dans le processus de
décision gouvernemental5.



Dès lors, la commission pourra confirmer aux deux chambres que le gouvernement
et les services s'acquittent honorablement de leurs missions respectives.
Sinon, il lui conviendra de dénoncer tout manquement à leurs obligations.
Lorsque des dysfonctionnements seront observés, la commission n'interviendra
pas. Elle alertera la présidence de l'Assemblée ou du Sénat afin que l'une ou
l'autre en informe les autorités compétentes (Présidence de la république,
Premier ministre, ministre de la Justice, etc.). Mais ces dysfonctionnements
ne seront pas communiqués à l'Assemblée. En fonction des faits observés, une
commission d'enquête parlementaire pourra être mise en place, mais l'enquête
et les propositions de sanction ne relèveront pas de la commission chargée du
renseignement. 

L'objet d'une telle commission sera également d'effectuer un effort
d'information en direction des parlementaires, ce qui leur permettra de mieux
comprendre à quoi servent les services de renseignement et de développer leurs
compétences en de domaine, car les représentants de la nation ne s'en
préoccupent guère aujourd'hui.

La mise en place de mécanismes de contrôle parlementaire du renseignement
soulève cependant de vraies difficultés juridiques. La principale tient aux
relations délicates entre le Parlement et le secret. Par nature, celui-ci est
un lieu de débat et de parole, loin du monde de l'ombre. Les membres de la
commission devront accepter de respecter les règles de sécurité inhérentes au
renseignement. Un autre aspect doit être précisé : les dispositions juridiques
d'habilitation peuvent-elles être appliquées à un parlementaire ? En effet, il
est particulièrement délicat de concilier la protection du secret avec
l'immunité de rang constitutionnel. Ce sont autant d'aspects qu'il conviendra
de préciser.

Une réforme indispensable et urgente

Instaurer une démarche de suivi des affaires de renseignement par la
représentation nationale est à la fois une nécessité pour notre démocratie et
pour notre sécurité. Mais faire reconnaître l'utilité du renseignement par nos
politiques ne peut s'affranchir d'une logique de contrôle, ou tout au moins de
suivi, de la part du Parlement.

Il est indispensable d'avoir des élus compétents pour être les interlocuteurs
du gouvernement dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. De nombreux
dirigeants des services ont maintes fois affirmé la nécessité d'avoir des
parlementaires au fait du sujet. Paul Quilès reconnaît lui-même qu'à l'époque
où il était ministre de la Défense, il aurait apprécié d'avoir à l'Assemblée,
un interlocuteur désigné et compétent pour dialoguer des questions de
renseignement.

L'initiative de Nicolas Sarkozy doit être soutenue par tous ceux qui veulent
une démocratie plus transparente et plus responsable, comme par le monde du
renseignement, qui en retirera des avantages considérables, car les services
ont besoin de reconnaissance et d'interlocuteurs connaissant leur métier.

Nous pouvons seulement regretter que des événements de politique intérieure
soient à l'origine de cette démarche (affaire Clearstream). Dès lors, il
existe un écueil à éviter : instaurer un dispositif pour gérer un cas
particulier. Le vrai enjeu pour le Parlement est autant d'assurer la
communauté nationale que des dérives ne se produisent pas, que de contrôler
davantage l'utilisation ou la non-utilisation du renseignement par l'exécutif.

Sutout, ne réinventons pas un nouveau projet. La proposition de loi préparée
en 1999 par Paul Quilès (PS) et Arthur Paecht (UDF)6 reste d'actualité. Elle
est le fruit d'une étude approfondie, fondée notamment sur de nombreuses
rencontres avec les autorités françaises compétentes en la matière, ainsi que
d'une étude comparée des systèmes de contrôle parlementaire mis en place dans
les autres démocraties occidentales. Elle représente une base de travail
solide qui devrait permettre de parvenir rapidement à une solution adaptée aux
exigences d'une démocratie moderne, dans le respect de notre tradition
politique.

Toutefois, autre hypothèse est envisageable, dans la perspective où les
parlementaires ne souhaiteraient pas s'investir dans le suivi de ces questions
particulières : l'établissement d'une commission indépendante - à l'image de
la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité - comme cela
existe dans certains autres pays occidentaux. L'exemple de la Norvège
mériterait alors d'être étudié.

Eric Denécé

1 A l'exception de la France, du Portugal, du Luxembourg et de la Turquie.

2 Budgets des ministères de l'Intérieur et de la Défense.

3 Rapport au nom de la commission des finances de l'Assemblée nationale.
Annexe n° 36 « Secrétariat général de la Défense nationale et renseignement »,
par Bernard Carayon, 10 octobre 2002.

4 Joël-François Dumont, "Il est temps de cesser de nous auto-flageller",
interview de Serge Vinçon, vice-président du Sénat, Actes du colloque La
guerre contre le terrorisme, Institut Diplomatie & Paris, septembre 2002.

5 Cela n'a pas été le cas en France, de 1933 à 1939, lorsque notre Deuxième
bureau avait parfaitement identifié les intentions d'Hitler. Mais les
politiques français n'en ont jamais tenu compte et nous ont conduit à la plus
grande défaite de notre histoire.

6 Paul Quilès, Arthur Paecht et alii, Proposition de loi tendant à la création
d'une délégation parlementaire pour les affaires de renseignement, n°1497, 1
er avril 1999 ( 4 F).


--~--~---------~--~----~------------~-------~--~----~
You received this message because you are subscribed to the Google Groups 
"guerrelec" group.
To post to this group, send email to [email protected]
To unsubscribe from this group, send email to [EMAIL PROTECTED]
For more options, visit this group at http://groups.google.com/group/guerrelec
-~----------~----~----~----~------~----~------~--~---

Répondre à