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28 mars 2006
Interview de Christian Harbulot : guerre économique, intelligence
économique en France


Je remercie Mr Christian Harbulot, pour avoir accepté de conduire
cette interview via mail, et je vous laisse avec la suite. Bonne
lecture !

Vous êtes le pionnier français de l'approche "guerrière" de
l'intelligence économique, pouvez vous nous expliquer le vocabulaire
employé en France : intelligence économique, guerre économique,
espionnage économique et dernièrement patriotisme économique

Pour une approche exhaustive de ces définitions, il est bon de
consulter le référentiel sur l'Intelligence économique qui a été
réalisé sous l'égide d'Alain Juillet. Nous attendons toujours
qu'il soit officialisé selon les critères administratifs appliqués
par le Secrétariat Général de la Défense Nationale. N'oublions
pas que le mandat donné par l'ancien Premier Ministre Raffarin à
Alain Juillet portait en priorité sur la formation. Espérons que
l'actuel Premier Ministre Dominique de Villepin soit assez énergique
auprès de sa haute administration pour se faire obéir sur ce point
crucial.

Je me contenterai simplement de préciser que la déclinaison actuelle
de l'intelligence économique dans l'entreprise, dans les
territoires et à l'intérieur de l'appareil d'Etat soulève le
problème de la stratégie des acteurs. Le passage progressif à un
management global de l'information dans les organisations est encore
un vœu pieux. L'étude réalisée par Thalès consulting sur la
perception des besoins des entreprises démontre qu'il existe
beaucoup d'interrogations mais peu de solutions sont  mises en œuvre
pour y répondre. Le découplage entre développement et affrontement
prédomine encore dans la mentalité des directions générales des
groupes du CAC 40. Celles-ci ont la capacité de gérer les crises
informationnelles suscitées par les annonces d'OPA comme ce fut le
cas ces derniers mois. En revanche, elles se montrent beaucoup plus
vulnérables dans les confrontations économiques hors de leurs zones
traditionnelles d'influence. Les échecs récents de nos entreprises
en Chine, en Inde et en Arabie saoudite sont autant d'indicateurs de
failles importantes dans les stratégies d'approche géoéconomique
de ces marchés et donc dans leur management de l'information.

Mais je souhaite attirer votre attention su un problème qui vient en
amont de cette question. Dans les hautes sphères étatiques et
patronales, personne ne semble se donner la peine de lire la
littérature qui nous vient du monde anglo-saxon et de décrypter les
prises de position du monde asiatique sur ce sujet crucial. Sans trahir
le contenu d'un article que je vais publier en avril dans le revue de
Défense nationale, je tiens à indiquer que l'émergence de la
problématique du patriotisme économique ne fait qu'officialiser une
dynamique de rapports de force qui existe depuis le début de la
mondialisation des échanges. Fernand Braudel a été un des premiers
à nous expliquer qu'il existe en fait deux types d'économie :
celle du marché et celle des Etats. La première va plus vite, elle
invente constamment de nouveaux systèmes pour fluidifier l'échange.
La seconde est plus lente car ses impératifs ne sont pas les mêmes, :
elle ne vise pas à enrichir des individus mais à assurer les
subsistances d'une population sur un territoire. Contrairement aux
idées reçues, les objectifs de la première économie ne sont pas
toujours concordants avec ceux de la seconde. Refuser d'admettre
cette évidence, c'est ne rien comprendre aux stratégies de
puissance géoéconomiques affichées plus ou moins ouvertement par les
Etats-Unis, la Chine ou la Russie. Et par conséquent, c'est faire
l'impasse sur les mutations que la société de l'information
induit sur les méthodes de management dual.



- Vous ne voyez pas que votre approche de "la guerre économique" est
réservée seulement aux grands comptes, et par la même exclut les PME
du jeu ?

Votre question ne tient pas compte d'un point essentiel : la guerre
économique au sens où la définissent les Américains et les Chinois
se mène au niveau d'un pays et non au niveau des entreprises quelque
que soit leur taille. Cela signifie que le pouvoir politique à la
tête de ce pays soit capable de définir, à moyen et long terme, des
objectifs précis et des priorités dans les actions à entreprendre.
Les dossiers des industries de défense, de l'énergie, des matières
premières, de l'eau, de la compétition agricole et agroalimentaire,
de l'industrie de la santé, le contrôle des axes de circulation
maritime, des transports, les verrous constitués par les places
boursières, la maîtrise des flux financiers, notamment issus du
blanchiment de l'argent (et la liste est encore longue) constituent
des enjeux de puissance qui dépassent le strict cadre de l'activité
des entreprises. Ils relèvent à la fois de l'économie du marché
et de la géoéconomie des puissances. La grille de lecture que
j'essaie de bâtir avec d'autres pour étudier la nature et
l'évolution des affrontements économiques, a pour objectif
l'étude des stratégies de préservation et d'accroissement de
puissance des Etats. Comme le précisait si justement le Congrès des
Etats-Unis, une entreprise est américaine, si elle sert l'intérêt
des Etats-Unis. Le jour où les dirigeants politiques français sauront
de nouveau définir comme ce fut le cas pour le général de Gaulle ce
qu'est l'intérêt français et ce que doit être l'intérêt
européen, on aura fait un grand pas dans la compréhension du sujet.



- Après les rapports Martre et Carayon, quel est le bilan de l'IE en
France actuellement ?

Nous en sommes encore à la phase 1, c'est-à-dire la
sensibilisation. C'est le cas à l'intérieur de l'appareil
d'Etat où les grands caciques de l'administration feignent de ne
pas comprendre à quoi peut servir une approche moderne du management
de l'information.


Autrement dit les démarches interministérielles se heurtent encore à
une vision archaïque de la mission du service public dans la manière
de servir la France dans les affrontements économiques entre
puissances. Il faut saluer la persévérance d'Alain Juillet qui
marque des points dans un environnement peu coopératif. Des progrès
notables ont été accomplis dans le domaine défensif. Il est logique
que nous ayons commencé par là car la culture française est dominée
par la volonté de protéger le patrimoine économique du pays. La
démarche entreprise par le directeur de la gendarmerie nationale a
donné un coup de fouet à la manière de cartographier les menaces sur
l'ensemble de notre tissu économique. Cette procédure est inscrite
dans le temps et aucune alternance politique ne pourra la détruire.
Elle crée même un esprit d'émulation au sein du Ministère de
l'Intérieur qui commence enfin à coordonner les informations de ses
services dans le domaine de la sécurité économique.

La Direction de la Surveillance du Territoire est aussi en train
d'opérer une réforme interne prometteuse dans ce domaine.



- Est ce que vous estimez que les pôles de compétitivité seront un
moteur de l'intelligence économique ?

Les pôles de compétitivité sont un beau projet sur le papier. Mais
ce projet est très fragile. Le saupoudrage des crédits révèle pour
l'instant une incapacité à fixer des priorités géoéconomiques et
technologiques sur lesquelles le gouvernement investit de manière
déterminante. Tant que la préoccupation l'électorale l'emportera
sur l'intérêt de puissance, aucun progrès décisif ne pourra être
réalisé. Les pôles de compétitivité ne doivent non plus se
traduite en course aux subventions. Les politiques à la tête des
régions et des conseils généraux ont une lourde responsabilité dans
ce dossier. Une veille très attentive doit être réalisée pour
vérifier qui fait quoi et quels résultats ont été obtenus. Je
remarque à ce propos qu'il n'existe toujours pas de site Internet
recensant l'usage qui est des crédits européens afin d'évaluer
la performance des élus ou leur incapacité à utiliser ces crédits
qui repartent alors à Bruxelles. L'avenir des pôles de
compétitivité est lié à notre capacité collective de suivre le
déroulement des projets. Les élus ne seront performants que si ils
identifient un risque électoral. Il est regrettable d'en arriver à
ce mécanisme de pression mais l'enjeu est trop important.
N'oublions pas qu'il s'agit de donner un élan à la
compétitivité des territoires confronté à une compétition mondiale
particulièrement périlleuse.



- Pouvez vous nous donner une esquisse de la position française en
matière d'intelligence économique par rapport à ses homologues
européens, japonais et américains?

Il existe deux catégories de pays : ceux qui cherchent à accroître
leur puissance et ceux qui n'en ont pas identifié le besoin. Les
premiers sont plus dynamiques que les seconds. C'est une des
conclusions sous-jacentes du rapport Martre qui a été rédigé en
1992. Accroître la puissance géoéconomique d'un pays ne signifie
pas forcément mettre en œuvre une politique économique à vocation
impérialiste. Il s'agit en premier lieu de déterminer nos besoins
pour donner à ce pays des capacités de développement dans un monde
complexe et conflictuel. Pour ce faire, nous devons passer très vite
à la phase 2, c'est-à-dire à la phase offensive souhaitée par les
dirigeants d'entreprise. Cela ne sera possible que lorsque les idées
seront claires. J'entends par là la nécessité de sortir des faux
débats du genre les entreprises n'ont pas besoin de l'Etat et
l'Etat ne veut pas s'intéresser aux entreprises.



- Comment voyez vous le futur de l'IE en France?

Au cours des 15 dernières années, l'intelligence économique a
résisté à plusieurs épreuves douloureuses, en particulier aux
incompréhensions de Premiers Ministres comme Pierre Bérégovoy qui ne
donna pas suite aux initiatives innovantes d'Edith Cresson, d'Alain
Juppé qui ne s'est pas intéressé au Comité pour la
Compétitivité et la sécurité économiquecréé par Edouard Balladur
et à l'autisme de Jospin durant son mandat à Matignon. En étant un
peu ironique, je dirai que c'est un résultat encourageant.
L'avenir de l'intelligence économique dépend d'abord des
Françaises et des Français qui en saisiront l'intérêt dans leur
activité professionnelle. Cela peut sembler élémentaire mais c'est
le bon sens qui parle. Autrement dit, la longue marche est loin
d'être terminée...


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