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Alain Juillet, haut responsable à l'intelligence économique, estime
que le développement de cet «espionnage» industriel légal
permettrait d'anticiper les OPA contre les entreprises françaises.
«La France est démunie sur le secret des affaires»

par David REVAULT D'ALLONNES
QUOTIDIEN : mercredi 29 mars 2006

Création d'une Fédération des professionnels de l'intelligence
économique (FéPIE), en décembre, tendance à la concentration dans
le secteur privé (lire encadré), accès de «patriotisme
économique» généralisé, avec promulgation d'un décret
définissant les dix secteurs sensibles où l'Etat peut intervenir en
cas d'OPA... Ancien numéro trois de la DGSE, ex-président, entre
autres, de Marks & Spencer, Alain Juillet, nommé fin 2003 haut
responsable à l'intelligence économique auprès du Premier ministre,
revient sur la naissance et la montée en puissance de ce concept.
Sur le même sujet
L'intelligence fusionne aussi

Quelle différence entre intelligence économique et espionnage
industriel ?

L'intelligence économique, c'est légal. Il s'agit d'acquérir des
informations «blanches», ouvertes et accessibles à tous, ou
«grises», toutes aussi légales, même si on peut considérer comme
«limite» la façon de les acquérir. Par exemple, contacter des
cabinets de chasseurs de têtes pour interroger les gens qui
candidatent chez les concurrents. L'information «noire», en revanche,
c'est illégal : faire écouter des salariés ou des responsables,
voler des documents, commettre des effractions... L'Etat a toujours dit
que ceux qui se livreront à ces pratiques et se feront prendre le
paieraient très cher. L'espionnage industriel, il y en aura toujours.
Même s'il est probablement moins pratiqué à notre époque, dans la
mesure où beaucoup d'informations sont aujourd'hui accessibles par des
moyens légaux. Et surtout, où l'image de l'entreprise prend un sacré
coup dans le cas où elle se fait prendre. Pour prendre un tel risque,
il faut être inconscient. Ou alors, que l'enjeu soit vraiment vital.

Pourquoi une politique publique en matière d'intelligence économique
?

D'abord parce que nous sommes dans un marché mondial, où celui qui
dispose de l'information a un avantage sur son adversaire. C'est une
caractéristique du XXIe siècle : le monde est un marché, avec une
multitude d'opportunités et de menaces. Il y a donc une prime à celui
qui est le mieux informé. On s'est aperçu qu'il n'y avait aucune
politique, qu'elle soit d'Etat ou des entreprises, en la matière. A la
suite d'un certain nombre d'affaires dans lesquelles l'Etat a été
surpris, on s'est rendu compte que des entreprises étrangères
pouvaient, de manière hostile et sans contrôle, s'emparer
d'entreprises françaises. De même, si les lois françaises sont très
claires en matière d'espionnage, et les services comme la DST , très
efficaces, nous sommes en revanche très démunis sur le secret des
affaires. Bruxelles réfléchit d'ailleurs actuellement à la notion de
secret industriel.

A quelles affaires faites-vous référence ?

Certaines affaires ont surpris tout le monde, comme Gemplus et
Pechiney. Côté français, nous étions surpris. Mais de l'autre
côté, il y avait eu une préparation de longue haleine. On n'avait
pas détecté les signaux annonciateurs de ces opérations. D'où la
nécessité d'apprendre à identifier ces signaux, afin d'imaginer des
parades. Ainsi, dans l'affaire Mittal-Arcelor, il y avait
indiscutablement eu, avant l'attaque, des signaux. Mais cette démarche
comprend aussi une partie offensive. Quand on veut vendre des produits
à l'étranger, des Rafale à Singapour ou le sous-marin Scorpène à
l'Inde, c'est important que les négociateurs comprennent le contexte
local. Aujourd'hui, il y a un marché concurrentiel mondial, où chaque
pays est en droit d'ambitionner de mieux vendre ses produits que les
autres. Et donc d'essayer de pousser les choses à son avantage.

Dans l'affaire Suez-Enel, y a-t-il eu des signaux ?

Rien de précis, juste des bruits. Cependant, Suez, depuis deux ans,
est périodiquement l'objet de rumeurs d'attaque. Or Suez est une
société qui s'est améliorée et va très bien en ce moment. C'est
donc une proie tentante. Toute entreprise qui va bien sans être trop
valorisée peut être attaquée.

Au-delà de l'information, l'intelligence économique permet également
de se prémunir contre la criminalité financière...

Partout, aux Etats-Unis, au Japon, en Europe, notamment en Angleterre,
on assiste à l'entrée dans le monde des affaires d'organisations
mafieuses. Ces organisations criminelles ont un problème majeur :
celui du recyclage de l'argent sale. Et elles ont recours à quantité
de méthodes et de systèmes pour blanchir cet argent. Seul l'Etat peut
indiquer à une entreprise, via ses services et notamment la DST,
qu'elle se trouve face à une opération de déstabilisation de type
mafieux, ou bien que la société avec qui elle est en train de traiter
utilise l'argent de mafieux albanais ou du cartel colombien de Cali.
Après, c'est à l'entreprise de jouer. Ce qui veut dire que si elle
est prévenue, elle peut aussi avoir des comptes à rendre...

La France compte aujourd'hui 2,3 millions de PME. Comment les
surveiller ?

Comme on ne peut pas s'intéresser à toutes, il faut identifier les
entreprises stratégiques, avec l'aide des services de l'Etat : les
services du ministère de l'Industrie, de l'Economie et des Finances,
les services du ministère de l'Intérieur, les préfets... Nous ne
sommes plus dans le monde de l'offre et de la demande, mais dans celui
de la connaissance. Toutes les semaines, des PME ont des problèmes et
reçoivent des propositions d'alliance ou de rachat par d'autres
opérateurs. Notre problème est de stabiliser nos entreprises
performantes en arrivant à leur démontrer que l'herbe n'est pas
forcément plus verte ailleurs.


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