http://vtech.canalblog.com/archives/2006/04/24/1756057.html

24 avril 2006
"L'intelligence économique doit être vécue comme un surplus" :
interview d'Alain Juillet

Dans la continuité des interviews de Vtech, j'ai le plaisir de vous
proposer aujourd'hui l'interview d'Alain Juillet, Haut responsable
chargé de l'intelligence économique, que je remercie pour l'avoir
conduit via mail.

Quel bilan pouvez-vous dresser de l'intelligence économique
actuellement en France?  Quelles sont les lacunes ou les obstacles qui
existent encore? Quelles solutions envisagez vous pour les "réduire"
et maîtriser?



Le premier objectif a été atteint puisqu'en grande majorité,  les
entreprises ont été sensibilisées et l'on parle de plus en plus
d'IE. Maintenant, l'effort consiste à garder le cap ! En rendant
accessible les dispositifs d'IE à toutes les entreprises, en
incluant tout les partenaires de l'Etat dans la chaîne
d'information et surtout en continuant à coordonner les efforts afin
de renforcer le lien public privé nécessaire au bon fonctionnement du
dispositif d'intelligence économique.




La problématique des systèmes d'information, d'une sorte de
"dépendance" informatique e technologique  pourra-t-elle entraver le
développement de l'intelligence économique française?



Les logiciels informatiques contribuent pour une bonne part à la
démarche d'intelligence économique car ils offrent des
opportunités pour aider les entreprises à maîtriser et à protéger
les informations stratégiques utiles à leurs décideurs. Aucun outil,
à ce jour, n'arrive à crawler et à indexer le Web entier pour
aider les entrepreneurs à disposer des bonnes informations au bon
moment. De même, la sécurité des systèmes d'information,
priorité nationale depuis la remise du rapport du Député Pierre
Lasbordes au Premier ministre, est un enjeu vital pour se prémunir des
actes de malveillances à des fins criminelles ou d'espionnage. Les
banques l'ont bien compris tout comme les sites de commerce en ligne
qui savent que leur « business model » repose en partie sur la
confiance que leurs clients ont dans leur dispositif.

Sans être ni naïf ni paranoïaque, les systèmes d'information font
partie de la stratégie de l'entreprise et les PME doivent en prendre
la mesure car elles sont souvent les plus exposées et les plus
vulnérables...



Les PME/PMI françaises ont des visions commerciales, à court terme,
de rentabilité...et ne voient pas un ROI immédiat d'une démarche
d'intelligence économique. Quelles sont les actions que vous avez
mené pour éliminer cette "frilosité" et "inconscience" ?
Faute de moyens (financiers, humains, matériels...), comment les
PME/PMI françaises peuvent elles tirer profit de l'intelligence
économique? Qu'entendez-vous par cette agressivité?



Jusqu'à un passé récent, les entreprises françaises, et notamment
les PME/PMI, considéraient comme contradictoire le fait de développer
leurs activités économiques et d'engager une démarche
d'intelligence économique.  Cette attitude pouvait être
considérée comme légitime dans la mesure où l'intelligence
économique était davantage considérée comme un concept réservé à
quelques initiés. Cette vision souvent juste n'a pas permis de faire
prendre conscience de l'importance du sujet à l'instar d'autres
pays qui ont su mobiliser plus tôt les pouvoirs publics au bénéfice
du secteur privé.

Depuis maintenant plusieurs années et notamment depuis le rapport «
Carayon », le gouvernement a nommé, en décembre 2003,  un Haut
responsable chargé de l'intelligence économique dont la mission
consiste à assurer  la synthèse de l'information rassemblée par
les différents services dans le domaine de l'intelligence
économique et d'organiser sa diffusion.

La France est donc rentrée dans une phase opérationnelle qui a déjà
démontré son efficacité.

Ainsi, à titre d'exemple, au niveau national, des mesures
d'accompagnement financier des PME/PMI considérée comme relevant du
domaine stratégiques ont été mises en place.

Dans l'ensemble des régions, un dispositif dit d'intelligence
territorial, regroupant l'ensemble des acteurs publics et privés, a
été développé. Les pôles de compétitivité bénéficieront, à
très court terme, de mesures de protections au bénéfice des PME/PMI
qui seront assurées de la confidentialité de leur savoir-faire par
rapport aux autres partenaires internes à ce dispositif et des risques
externes. La volonté des pouvoirs publics, en accord avec les chambres
consulaires, les fédérations professionnelles et les collectivités
territoriales est de mettre en place, au plus proche des PME/PMI, un
dispositif simple et pragmatique. L'intelligence économique n'est
pas destinée exclusivement aux grands groupes considérés comme ayant
les moyens d'organiser leur défense économique. Elle doit être à
la portée de l'ensemble de nos entreprises qui concourent à la
richesse nationale et au maintien et à la création d'emplois.
L'Etat doit, avec d'autres, y contribuer.

Enfin, sur le plan international, nos ambassades sont également
mobilisées pour assister nos PME/PMI dans le cadre de leur recherche
de développement sur les marchés mais aussi de les aider à assurer
la protection de leurs données et de leur patrimoine.


Dans votre dernière intervention à l'Assemblée Nationale, vous aviez
dit que si la France n'utilise pas des moyens aussi agressifs que ses
concurrents, elle n'a évidemment aucune chance de l'emporter.
Qu'entendez-vous par cette agressivité, surtout que l'ombre de
l'espionnage économique est toujours présente quand on parle
d'intelligence économique?


C'est vrai qu'il est parfois difficile d'admettre que les
méthodes d'intelligence économique se différencient du
renseignement par le traitement de l'information provenant de sources
ouvertes et dans le respect de la légalité. Il est surement plus
flatteur de rêver à des James Bond qu'à des stratèges et à des
analystes. Cependant, l'espionnage industriel n'est pas un mythe,
mais ces méthodes particulières restent très ponctuelles et ne sont
pas le sujet ici. Etre un acteur important sur la scène mondiale très
concurrentielle amène évidement à devoir répondre à certains
défis. Celui que doit relever la France c'est de ne pas être naïf
face à la concurrence et se battre avec les mêmes armes que ses
adversaires. C'est-à-dire connaître son environnement, avoir accès
aux sources pertinentes d'informations ouvertes et savoir les
traiter, et enfin utiliser l'information et les moyens de diffusion
de l'information de manière offensive. Ce n'est pas de
l'agressivité que d'être en compétition, le vouloir gagner est
un état d'esprit.



Quels sont les objectifs derrière la création de la FEPIE? Quels sont
ses apports dans le développement de l'intelligence territoriale?


La FEPIE a comme objectif de donner aux entreprises une vision claire
de l'offre en matière d'intelligence économique. Cela permettra
de mettre en évidence les bonnes pratiques de l'IE grâce à  une
labellisation élaborée par le ministère de l'Intérieur sur les
cabinets d'IE. Cela permettra également de mieux cibler ses besoins.
Dans un second temps la Fépie disposera d'un portail de discussion
dans lequel les professionnels de l'IE  pourront échanger sur ces
problématiques.

Les PME qui ne sont pas toujours en mesure d'accéder aux services de
cabinets spécialisés en IE dont les tarifs sont souvent élevés
pourront avec la  Fépie, entre autre, mettre en commun les demandes
afin de réduire les coûts, échanger sur les retours d'expérience
et mettre en réseau ces informations. Ceci devrait permettre de tisser
la toile des échanges de données nécessaire à un système
d'intelligence économique territorial, orienté vers l'action.




La problématique de l'emploi en intelligence économique, avec
l'augmentation du nombre des diplômés?



Les enseignants qui interviennent dans le système LMD appliqué à
l'intelligence économique doivent regarder le problème en face.
Très peu d'étudiants ou étudiantes sont embauchés à l'issue de
leur scolarité sur des postes d'intelligence économique. Ceux ci
sont encore très peu nombreux dans les entreprises et organisations.
Cette réalité doit être énoncée très clairement dès le début de
l'enseignement.  Il est d'ailleurs de bonne pédagogie d'en
expliquer les raisons. L'intelligence économique en tant que
discipline viendra compléter une formation principale d'ingénieur,
de juriste, d'économiste ou de littéraire. Elle doit être vécue
comme un surplus, une dimension complémentaire, un enrichissement
personnel, une vision supplémentaire. Dans la plupart des cas,
l'ingénieur ou le cadre d'entreprise ne pourra que plus tard
mettre au service de son organisation les compétences acquises lors de
sa formation initiale. En aucun cas il ne faut laisser planer un faux
espoir sur la réalité actuelle du marché de l'emploi. Cette
réalité ne doit pas empêcher les efforts entrepris pour faire
reconnaître les « métiers de l'intelligence économique ».
C'est ce qu'a initié le HRIE auprès des institutions et
associations concernées. Il s'agit d'un travail de longue haleine
qui commence  à porter ses fruits. Le HRIE, l'ANPE, l'ADBS et La
Fépie, sans exclure d'autres partenaires, ont entrepris depuis un an
une concertation. Celle-ci vise à définir les contours et les
contenus des nouveaux métiers de l'intelligence économique. Ce
travail ne peut être que collectif.  Il doit associer dès le début
les employeurs, les fonctionnaires de l'Etat, les différents acteurs
du marché de l'emploi, les enseignants et les étudiants en
intelligence économique.


Un dernier mot sur le futur de l'intelligence économique?


La démarche de sensibilisation entamée depuis plus de deux ans
commence à porter ses fruits. Maintenant l'objectif est d'arriver
à une réelle professionnalisation par l'enseignement et la
recherche, l'usage des bonnes pratiques et la systématisation des
réflexes concernant la maîtrise de l'information sensible dans les
entreprises. La conjoncture actuelle et la société de
l'hypermédiatisation induit une pratique de plus en plus nécessaire
et pointue des métiers de l'intelligence économique. L'Etat
français en est convaincu et continuera à soutenir ses fleurons ainsi
que ses jeunes pousses industrielles.


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