[La nomination à la tête de la CIA du général des transmissions,
Michael Hayden, consacre aussi sur le plan symbolique la subordination
des artistes plus ou moins talentueux du renseignement humain de
terrain (département des opérations) aux technocrates de
l'électronique de pointe.]

http://www.lefigaro.fr/debats/20060511.FIG000000183_malaise_dans_le_renseignement.html

Malaise dans le renseignement
La chronique d'Alexandre Adler
11 mai 2006, (Rubrique Opinions)

Les hasards de l'actualité font que la France et les Etats-Unis
connaissent en ce moment même une crise de confiance dans leurs
services secrets respectifs : aux Etats-Unis, le directeur de la CIA,
Porter Goss, totalement isolé, a été contraint à la démission.
C'était un politique (membre de la Chambre des représentants), bien
qu'il eût fait partie de l'organisation dans sa jeunesse, en tant que
nageur de combat du service action. En France, c'est l'officier de
renseignements le plus connu et le plus prestigieux, le général
Rondot, qui se trouve sur la sellette et, très au-delà de lui, le
rôle qu'ont pu jouer, certes à leur corps défendant, nos deux grands
services de renseignements : DGSE, rattachée au ministère de la
Défense, et DST, toujours officiellement service de police judiciaire
dépendant du ministère de l'Intérieur.

Dans le premier cas, celui de la CIA, il s'agit d'une dévaluation
massive du rôle du grand organisme de renseignement, créé sous
Truman pour mener la Guerre froide. Le sénateur néoconservateur de
New York, Patrick Moynihan, demandait, depuis vingt ans, sa disparition
pure et simple au profit d'un service de renseignements humain, sur le
modèle de l'Intelligence Service (MI 6) britannique. Les activités
paramilitaires qui, sous la Guerre froide, avaient servi à monter de
véritables campagnes au Nicaragua, au Tibet, dans les Hautes Terres
indochinoises et, pour finir, en Afghanistan, auraient été dans ce
schéma rattachées directement aux forces armées.

Depuis l'avènement de George W. Bush et le 11 Septembre, nous avons en
réalité assisté au développement des conceptions du défunt
Moynihan sous des formes voilées. La structure traditionnelle de la
communauté et du renseignement aux Etats-Unis était, en effet, la
même que celle de l'administration préfectorale française : de même
que le préfet du département où se situe la capitale régionale fait
aussi fonction de préfet de région ayant le pas sur ses collègues
dans les départements, de même le directeur central du renseignement
- c'est en effet son titre officiel - avait jusqu'alors autorité
sur tous les autres services, tout en étant le chef en titre de la
CIA, et le plus souvent un membre à part entière du «cabinet»,
c'est-à-dire du gouvernement fédéral. Le 11 Septembre a eu raison de
ce schéma organisationnel, où le pouvoir politique avait plutôt
tendance à favoriser la concurrence des services. Depuis la création
d'un ministère de la Sécurité intérieure, on a tacitement regroupé
hors de la CIA tous les services extérieurs - y compris le
contre-espionnage qui fait partie intégrante de la police fédérale,
le FBI - dans une structure souple, mais centralisée, via la
nomination d'un tsar du renseignement, John Negroponte.

La montée en puissance du commandement des opérations spéciales du
Pentagone tend parallèlement à absorber tout le secteur paramilitaire
de la CIA chargé de la Covert Action, comme on l'a vu aussi bien en
Irak qu'en Afghanistan. Il y a mieux - et pire encore : la nomination
à la tête de la CIA du général des transmissions, Michael Hayden,
consacre aussi sur le plan symbolique la subordination des artistes
plus ou moins talentueux du renseignement humain de terrain
(département des opérations) aux technocrates de l'électronique de
pointe.

La France n'est sans doute pas atteinte des mêmes problèmes : nous
n'avons ni le gigantisme du renseignement américain, ni les mêmes
problèmes de compartimentation, ni les oppositions fortes entre
renseignement et défense, depuis que le général de Gaulle eut
décidé de rattacher l'espionnage à la Défense, comme au bon vieux
temps du Deuxième bureau de l'état-major dont il fit naguère partie
au Levant. La vraie difficulté en France, c'est, depuis 1945, la
surpolitisation du renseignement. On l'a pallié de temps à autre dans
la période récente par la nomination d'un officier général qui a
rarement eu la compétence véritable pour animer son service. Il
semble ne faire aucun doute à l'heure présente, que la DGSE ait
honoré sous le gouvernement socialiste de Jospin, une «commande» qui
concernait le président de la République ; il ne fait aucun doute que
le général Rondot aura été chargé de vérifications dans un
domaine strictement politique, dans l'affaire Clearstream.

Parmi les nombreuses propositions de réformes, qui ne manqueront pas
de résulter de la contemplation de ce paysage après la bataille, je
souhaiterais, pour ma part, apporté la mienne : assumer la tradition
politicienne du renseignement français, qui fait le charme de nos
services, mais la tempérer par l'Etat de droit que nous ont appris nos
amis allemands. En raison de la méfiance naturelle du pouvoir
politique envers des services qui abritèrent pendant trente ans une
majorité d'anciens nazis, le BND et le BFV qui sont les petits cousins
d'outre-Rhin de nos DGSE et DST, ont été regroupés dans une
structure ministérielle du renseignement rattachée au chancelier,
mais où la tradition toujours respectée veut que le directeur, ayant
rang de ministre, appartienne au parti au pouvoir et son premier
adjoint soit tacitement nommé par l'opposition. Un tel système, sans
remaniement profond des structures, permettrait enfin de ramener le
calme et la sérénité dans une communauté de renseignements qui,
dans le confit actuel, sera plus que jamais la première ligne de
défense du pays.


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