http://www.liberation.fr/page.php?Article=383284
Ces informations que le pouvoir a cachées Villepin, Sarkozy et Alliot-Marie connaissaient une bonne part des dessous de l'affaire Clearstream, selon les affirmations de Jean-Louis Gergorin à «Libération». Par Karl LASKE et Renaud LECADRE vendredi 19 mai 2006 Il parle et avoue. Jean-Louis Gergorin, suspendu de ses fonctions de vice-président d'EADS, a fait hier son coming out dans un entretien au Parisien dans lequel il convient avoir «communiqué au juge Renaud Van Ruymbeke une synthèse de ses informations». Soit la première missive anonyme dénonçant un «groupe mafieux» et Clearstream comme le centre «d'un système d'occultation financière» entre la France et la Russie sur fond d'exportations d'armes. Cet aveu, Gergorin y était acculé depuis la confession de Van Ruymbeke. «Je ne pouvais pas parler tant que les autres ne l'avaient pas fait», commente-t-il. Il réfute le terme de corbeau, au sens de «délateur anonyme de mauvaise foi». S'il a avancé masqué, ce serait par crainte pour sa sécurité. Le juge Van Ruymbeke en serait convenu, acceptant cette forme dévoyée de transmission d'information. «Très haut niveau». Gergorin (JLG) a beaucoup d'autres choses à dire. Il l'a expliqué au Parisien, mais aussi à Libération dans un long entretien qui s'est déroulé mercredi (lire ci-contre). Ainsi ce spécialiste du renseignement souligne-t-il qu'il a aussitôt averti le général Rondot de sa démarche auprès du juge Van Ruymbeke (VR) : «Je ne pouvais pas ne pas en informer Rondot. Le connaissant, il a dû en rendre compte à très haut niveau.» Au moins à Michèle Alliot-Marie, si ce n'est à Dominique de Villepin. Ce point est confirmé par une note du général, révélée hier par Le Nouvel Obs, datée du 11 mai 2004, une semaine après le premier envoi anonyme : «MAM averti du contact JLG-VR.» La manipulation était donc sous contrôle. Simulacre. Résumons. Depuis deux ans, tout le monde s'interroge sur l'identité de ce mystérieux informateur anonyme. Depuis dix-huit mois, les juges d'instruction Jean-Marie d'Huy et Henri Pons sont chargés de traquer ce corbeau pour dénonciation calomnieuse. Mais certains savaient depuis le début qu'il s'agissait de Gergorin : Van Ruymbeke lui-même, pour avoir accepté de le rencontrer avant le simulacre d'une remise anonyme ; le général Rondot, informé par Gergorin en personne ; et enfin le sommet de l'Etat : MAM et Villepin, avertis par la note de Rondot. On doit ajouter que Nicolas Sarkozy lui-même aurait été informé des dessous de Clearstream dès le mois de juillet 2004 par Alain Bauer, consultant en sécurité d'Airbus : «Tout ce que sait Bauer, Sarkozy le sait», affirme Gergorin. La ligne de défense de Gergorin s'esquisse. Un : il n'a tout entrepris que pour vérifier les informations qu'on lui avait transmises. Deux : trop de monde est dans la confidence pour qu'il soit un corbeau. Trois : rien n'a été vérifié par Rondot et par Van Ruymbeke. Par manque de moyens ou de perspicacité. Ce qui signifie que tout peut encore être vrai. Onze mémos. Le mystère demeure sur l'origine des courriers suivants qui élargissent le spectre des dénonciations au monde politique et au milieu du renseignement. La note inédite du général classée confidentiel défense (et non transmise à la justice) donne du grain à moudre aux juges. Du 4 mai au 29 juin 2004, onze mémos retracent les entretiens du général avec Gergorin ou Imad Lahoud. Avec quelques surprises : «Le juge VR a demandé à D. Robert de lui adresser une lettre d'injure pour garder l'enveloppe», signale Rondot le 2 juin. La première lettre lui ayant été remise en main propre, la greffière du magistrat aurait eu besoin d'une enveloppe timbrée pour la coter formellement au dossier comme lettre anonyme. Denis Robert, auteur de deux livres d'enquête et d'un roman sur Clearstream, a vigoureusement démenti, hier, ces allégations attribuées par Rondot à Lahoud. Tout comme Van Ruymbeke. Le 25 mai, Gergorin aurait aussi demandé à Lahoud d'adresser au juge «un mail anonyme complémentaire» avant de prétendre que Denis Robert se serait «exécuté». Rondot lui-même, malgré la précision apparente de ses notes, semble avoir du mal à suivre. De belles foires d'empoigne s'annoncent chez les juges. Hospitalisé depuis samedi, Imad Lahoud est au coeur des interrogations. Il a fait savoir à son avocat, Me Olivier Pardo, que le général aurait «écrit n'importe quoi». Lahoud indique aussi qu'il n'a pas piraté le système. Il se serait contenté «d'expliquer à Gergorin comment il fonctionnait». http://www.liberation.fr/page.php?Article=383285 Jean-Louis Gergorin, ex-vice président d'EADS, livre sa vérité: «J'ai aussi parlé de mettre la DST sur le coup. Villepin a répliqué: "Non, Sarkozy va être au courant"» Par Grégoire BISEAU et Karl LASKE et Renaud LECADRE vendredi 19 mai 2006 Mercredi, Libération a rencontré longuement Jean-Louis Gergorin, ex-vice-président d'EADS, suspendu de ses fonctions. Il livre sa vérité sur l'affaire. «Je ne suis pas le corbeau de Clearstream. Un corbeau, c'est quelqu'un qui envoie anonymement des informations. Moi, j'ai accumulé des éléments qui m'ont convaincu de la très forte probabilité de l'existence d'un réseau financier sophistiqué. Je suis allé en parler au général Philippe Rondot, à Dominique de Villepin, puis au juge Renaud Van Ruymbeke. Sans cagoule. Fin 2002 : mon enquête personnelle «Je reçois de plusieurs sources, dans la communauté française du renseignement, des informations sur une sorte de réseau autour d'un financier suisse en relation avec des oligarques russes. Ils s'intéressent à deux filiales d'EADS, concurrentes de sociétés russe et ukrainienne. J'apprends qu'ils ont filmé Arnaud Lagardère et sa femme faisant leurs courses, afin de vérifier s'ils payaient avec leur carte bleue personnelle. On s'intéresse à Arnaud avant même le décès de son père, Jean-Luc, en mars 2003. Curieux. Mais ce n'était pas politiquement correct, pour l'image du groupe, de se poser des questions sur son décès. On m'a demandé de ne plus en parler. Juillet 2003 : ma source «Pour la pénétration de Clearstream, j'ai bénéficié d'une source. Elle a employé un moyen illégal : la source a réussi à hacker le système informatique. L'important, ce ne sont pas les annuaires de comptes, mais des fiches de transactions ponctuelles, qui mentionnent parfois son bénéficiaire. Ça arrange tout le monde de démentir et d'affirmer que Gergorin est tombé dans le panneau d'un escroc au renseignement, qu'il n'y a jamais eu de pénétration informatique : cela voudrait dire que l'Etat français a couvert la pénétration d'une chambre de compensation internationale. Quoi qu'on pense de ses informations, qu'elles soient vraies ou fausses, la vie de cette source est en danger. Même si on me colle en taule, je ne donnerai jamais son identité. Ce que me donne la source, c'est une liste de 60 à 70 noms avec des numéros de compte. On y trouve des hommes d'affaires étrangers, quelques mafieux, trois industriels français (Gomez et Martinez pour Thales, Delmas pour EADS, ndlr). Mais aussi trois et seulement trois politiques : Dominique Strauss-Kahn, Jean-Pierre Chevènement et Alain Madelin. (La justice a démenti que ces personnalités détiennent ces comptes, ndlr). C'est un mélange d'aspects crédibles et d'éléments surprenants : deux charmantes demoiselles, Alizée et Lætitia Casta. Cette liste m'éloigne du système initial. Octobre 2003 : mon enquête avec Rondot «A l'automne 2003, j'ai recueilli assez d'éléments pour estimer que cela mérite vérification. Cela ne peut se faire par une autorité classique, mais par une autorité neutre, le ministère de la Défense, car il y a des noms de politiques et je ne veux pas politiser l'affaire. Je vais voir le général Rondot, qui a été mon collaborateur au Quai d'Orsay. Il agit seul et rend toujours compte aux autorités. Je lui propose de procéder à un contre-hacking. Mais cela n'a jamais été envisagé. Il y avait une grande incompréhension méthodologique entre Rondot et moi : il veut tout faire tout seul, alors que j'espérais d'importants moyens techniques. Il n'avait aucune chance d'aboutir. Rondot ne va pas partir du tout dans la direction que j'attendais. Il fait des vérifications humaines auprès de gens qu'il connaît. Ou bien il tente d'envoyer un virement depuis un automate, alors que le numéro de compte Clearstream ne peut pas être fonctionnel vis-à-vis de l'extérieur. Je suis frustré. Rondot est une gigantesque erreur de casting. Janvier 2004 : Villepin en renfort «J'ai pensé améliorer l'enquête en alertant Dominique de Villepin. J'évoque cette affaire auprès de lui au tout début 2004. Le 9 janvier au Quai d'Orsay, en présence du général Rondot, on a parlé de Nicolas Sarkozy, peut-être pas de façon dithyrambique, mais pas en termes de "compte Clearstream". Je crois que c'est comme pour Patrick Ollier : personne n'a dit qu'il avait un compte. Bien que le carnet de Rondot le mentionne, le "compte couplé Bocsa" n'est pas apparu à ce moment-là. Je n'en ai entendu parler que fin mars. Ce qui a été immédiatement interprété comme étant le nom de son père. Et le nom de Bocsa n'apparaît sur aucune fiche de transaction. Le 9 janvier, j'ai aussi parlé de mettre la DST sur le coup. Villepin a répliqué : «Certainement pas, Sarkozy va être au courant.» Il dit aussi qu'il débloquera tous les moyens pour vérifier. Il ne se passera rien. Rondot ne me dit pas : "C'est pourri", mais : "P'têt bien qu'oui, ou p'têt bien qu'non." Jusqu'en avril 2004, ma conviction est que la probabilité que tout soit faux est infinitésimale. La source produit alors un annuaire de 33 000 comptes, dont un paquet de gens du groupe Lagardère. La, on peut se poser des questions sur les risques de manipulation. Quand la source a commencé à être vraiment performante avec les comptes Clearstream, la DGSE a pris peur. Je comprends que l'on ne fera jamais les vérifications qui s'imposent. Ma frustration me pousse à contacter Renaud Van Ruymbeke. Avril 2004 : ultime tentative avec Van Ruymbeke «J'ai initié l'enquête de Rondot, je suis l'initiateur de celle de Van Ruymbeke. Je l'ai rencontré trois fois, chez l'avocat Thibault de Montbrial, à une semaine d'intervalle. Pas pour lui proposer de lui déposer une lettre anonyme, mais pour des séances de brainstorming sur le système Clearstream. Je lui ai indiqué que c'était une opération dérivée d'une pénétration. Van Ruymbeke m'a proposé de déposer devant lui. J'ai refusé. Non pas parce que j'étais "terrorisé" : je lui ai dit que le fils du général Imbot (mort après être tombé d'une fenêtre durant son enquête sur les frégates de Taiwan, ndlr) ne s'était pas pris pour Icare. Je n'ai pas parlé de Rondot à Van Ruymbeke. En revanche, je ne pouvais pas ne pas en informer Rondot, et il a en a rendu compte à très haut niveau. J'ai eu le sentiment que c'était une connerie d'aller voir Van Ruymbeke. Ses commissions rogatoires internationales visaient les numéros qui étaient des références internes à la banque. Il n'y avait aucune chance. Juillet 2004 : retour à mon enquête «J'ai téléchargé le manuel utilisateur de Clearstream, qui n'est plus disponible sur Internet. Les banques ne sont qu'une clé d'entrée pour ouvrir un compte chez Clearstream : de jure, c'est un sous-compte bancaire ; de facto, c'est un compte individuel. Avec quelques millions d'euros, vous pouvez demander l'ouverture d'un compte. Il y a des codes d'accès pour que le client dispose d'un accès direct à Clearstream sans passer par sa banque. Mais celle-ci ne donne pas à Clearstream le numéro de ce compte client, seulement le code de transfert. Puis le reporting du transfert de fonds est envoyé à la banque, pas à Clearstream. L'ensemble des transactions est alors consolidé au niveau du compte général de la banque. Il n'y a plus de trace de mouvements ponctuels.» --~--~---------~--~----~------------~-------~--~----~ You received this message because you are subscribed to the Google Groups "guerrelec" group. To post to this group, send email to [email protected] To unsubscribe from this group, send email to [EMAIL PROTECTED] For more options, visit this group at http://groups.google.com/group/guerrelec -~----------~----~----~----~------~----~------~--~---
